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Entretien avec Francis Cousin pour « Le cercle curiosa » (Partie 2)

Publié le : 11/02/2017 15:39:59
Catégories : Articles auteurs , Auteurs , Francis Cousin , Interviews

En février 2013, nos concurrents et amis des éditions Alexipharmaque publiaient « Entretiens avec des hommes remarquables », un recueil d'entretiens réalisés par le Cercle Curiosa, avec Luc-Olivier d'Algange, Christian Bouchet, Klaus Charnier, Francis Cousin, Alexandre Douguine, Michel Drac, Arnaud Guyot-Jeannin, Thibaut Isabel et Laurent James. L'ouvrage est préfacé par Alain de Benoist.

Avec leur aimable autorisation, nous publions aujourd'hui l'entretien consacré à Francis Cousin auteur de L'être contre l'avoir tout en vous proposant de vous procurer l'ouvrage en ebook pour découvrir les riches écrits des autres contributeurs...ndlr 

Retrouvez ici la premiére partie.
Deuxiéme partie :



Alexipharmaque : Pourquoi avoir signé Critique de la société de l’indistinction sous un pseudonyme ?

Francis Cousin : Comme le disait Marx dans Le Manifeste

« Les conceptions théoriques des communistes ne reposent nullement sur des idées, des principes inventés ou découverts par tel ou tel réformateur du monde. Elles ne sont que l’expression générale des conditions réelles d’une lutte de classes existante, d’un mouvement historique qui s’opère sous nos yeux. »

Dans ces conditions et comme l’avaient fortbien comprisHéraclite et Parménide, la saisie correcte du logos du monde en tant que rationalité historique du devenir telle qu’elle fixe la cohérence du logos de la pensée prend son départ critique dans l’identification dialectique de la vérité et de l’être. À rebours du jargon socratique et de toute la métaphysique du développement civilisationnel de l’aliénation selon laquelle le lieu du vrai correctement regardé se trouverait dans le jugement du regardant, nous pensons que les mésaventures de l’imposture scientifique et philosophique de la conscience fausse depuis plus de deux mille ans démontrent bien que ce qui est authentique exprime toujours le mouvement réel et impersonnel du Tout de l’Être pendant que le discours ininterrompu des disciplines de dressage de la vie (politiques, mathématiques, biologiques, sociologiques…) que l’ordre de la marchandise tient sur lui-même n’aboutit qu’à découper le cosmos en mille territoires de rentabilité scientifique au seul bénéfice de la tyrannie du quantum. Dès lors, ceux qui ont participé de près ou de loin à la Critique de la société de l’indistinction ont tous considéré que leur analyse prenait d’abord son point de départ réfractaire dans l’identification objective et non-personnalisé de la pensée subversive et de l’être historique accueilli et recueilli (la racine lg de logos !) et non pas dans la divagation égarante d’une cogitation narcissique qui inventorierait et parapherait subjectivement le réel. Dans cette perspective, s’il m’arrive parfois compte tenu de la nécessité spécifique d’identification des inter-locuteurs et des protagonistes de signer un texte pour une perspective donnée, je dois reconnaître que la plus grande partie de mes productions s’est toujours principalement orientée vers l’élaboration collective ou le façonnage incognito. De toutes les manières, l’écriture radicale ne peut s’organiser en éclairage révolutionnaire si elle reproduit en elle les conditions du spectacle de l’image de marque, de la prétention et de l’amour-propre qui sont précisément celles des poses et complaisances de la société dominante. Elle doit lutter en permanence contre sa déformation dans le spectacle de l’économie des échanges narcissiques où ne règne que l’angoisse du paraître et de la mise en scène. S’émanciper des bases matérielles du culte de la signature qui ne peut mener qu’à la vérité inversée, voilà en quoi consiste d’abord l’auto-émancipation humaine pour une époque qui doit distinctement dire que :

« le communisme n’est pas un état de choses qu’il convient d’établir puisque il est le mouvement réel qui abolit l’état actuel des choses. Les conditions de ce mouvement résultant des données préalables telles qu’elles existent présentement ».

Alexipharmaque : Dans La folle histoire du monde (2006), le docteur Michel Bounan examine les traitssocio-névrotiques de l’histoire de l’humanité et de ses divers modes de production. Si vous-même deviez-vous prêter à cet exercice, quelles pathologies seraient révélatrices de notre société spectaculaire et marchande ?

Francis Cousin : Il y a longtemps que Marx, en particulier dans sa célèbre étude sur Peuchet et le suicide,mais dans bien d’autres passages de son œuvre, a mis particulièrement bien en évidence l’ensemble des perturbations émotionnelles collectives et individuelles issues d’une époque où s’imposent partout les représentations pathologiques de l’avoir et du culte toujours plus inquiet du moi circulatoire en faisant ainsi naître une organisation sociale particulière dont l’objet consiste essentiellement à la domestication de l’être dans l’accumulation croissante des spectacles du marché. Mais finalement, la séparation qui est le début et la fin de tout ce qui fait le spectacle de la marchandise, en tant que formalisation de plus en plus poussée de l’institutionnalisation aliénante de la division sociale du travail, débouche sur une dialectique de scissionnement où l’homme perd toute unité de lui-même. La dictature démocratique du spectacle de l’économie narcissique est le seul langage commun possible pour traduire cette coupure et cet abîme. Ce qui relie alors les humains marchandisés en leur désir machinique n’est plus qu’un atroce et cruel rapport irréversible qui maintient chacun en isolation de tous et en exil de lui-même. Le fétichisme spectaculaire de la marchandise réunit les humains coupés de l’être de l’homme mais il ne les réunit qu’en tant qu’il les divise puisqu’il ne les unit que comme désunis de l’être et réunifiés exclusivement en l’avoir. C’est pourquoi la vraie vibration de l’être ne se sent réellement frémir nulle part car le spectacle du simulacre et du faux-semblant est en réalité partout. À travers la fabrication sociale démocratique du libre individu égotiste, l’institution du devenir capitaliste subjugue l’imagination singulière de chaque as(sujet)ti et ne la laisse en règle générale se manifester que de manière enchaînée et apprivoisée dans les circuits contrôlés du rêve, du phantasme et de la maladie. Tout a lieu comme si le spectacle de la marchandise parvenait à couper la communication entre la possible imagination radicale de chaque homme à vouloir aspirer à l’humaine communauté et sa « pensée » civilisée par les lois de l’accumulation capitaliste. Quoi qu’il puisse imaginer et qu’il le sache ou l’ignore, l’homme écrasé par l’in-humanité du despotisme de la marchandise ne pensera et ne fera ainsi que ce qui est socialement obligatoire de penser et de faire selon la norme démocratique de la tyrannie spectaculaire intériorisée. C’est là l’expression dialectique du processus historique de l’aliénation qui nous rend autre à nous-même par le refoulement de notre être générique dans le spectacle absolu de l’imposture omni-présente qui veut que tout ce qui était directement vécu dans les communautés d’avant l’argent s’est désormais éloigné dans la représentation pathologique du rôle en tant qu’inversion concrète de la vraie vie. Vivre le culte du moi dans la culture de la possession et dans la satisfaction consommatoire est la passion dominante qui traverse l’ordre démocratique de la forme marchandise. La dépression du latin depressio (enfoncement…) qui renvoie d’ailleurs à l’angoisse (angustia, resserrement…) caractérise essentiellement un état de perte d’énergie ou d’élan vital par lequel l’homme fait là l’expérience majeure de la modernité aliénatoire qui est celle de l’accélération toujours davantage précipitée du temps social de la marchandise. Ainsi ladé-pression a-t-elle un sens bien défini qui est celui d’appeler à vouloir ralentir la folie emballée de la temporalité capitaliste qui doit constamment aller plus vite dans l’ivresse croissante de la production et de la reproduction du profit. L’homme dépressif dit d’abord qu’il ne veut plus demeurer un homme pressé, c’est à dire une entité chosifiée à la fois bousculée et comprimée. L’abattement sombre dans la perte de toute considération de soi est cet accablement par lequel l’humain s’affaisse, fatigué de ne plus pouvoir supporter le culte spectaculaire de l’urgence marchande où la célébration narcissique de la réussite spectaculaire dans les faux plaisirs des vitrines de la réclame du marché. Son pendant inverse, c’est celui du solipsiste prédateur impatient d’accaparer dont le portrait indique toute l’étendue toxique du fétichisme de la société de l’argent qui se révèle comme le produit et le producteur de la fondation économique des échanges les plus vénéneusement illusoires. Son parcours mécanique libère un artificiel illimité qui face aux vraies jouissances vivantes reste désarmé. Le prédateur solipsiste est le monstre le plus froid de la manigance fétichiste de la marchandisation du désir. Il est la puissance nocive et cumulative du factice indépendant qui entraîne partout la falsification de la volupté humaine car cette pointe extrême du narcissisme par lequel il se caractérise signifie qu’il ne jouit en fait que de la domination qu’il exerce sur ses proies, autrement dit que la sensualité radicale et véridique lui fait totalement défaut.

Le spectacle de la marchandise parvenu à son apogée est le rapport social de l’in-humanisation totalitaire du monde entre des êtres humains, médiatisé par les images de leur transformation en choses. Entre le dépressif le plus passif à l’angoisse immobilisante et le prédateur toxique le plus actif à l’angoisse mouvementée, la dictature démocratique de la réification unifie et explique une grande diversité de phénomènes et de cas différents qui chacun, en fonction de leur seuil de dé-saisissement, de frustration, de déplacement et de compensation, indique un niveau donné de spoliation humaine. Leurs pluralités, contrastes ou discordances sont les apparaître phénoménologiques de cette essence organisée historiquement et socialement et qui doit être elle-même reconnue dans sa vérité générale de mode de production du malaise généralisé conforme à l’humanisme de la marchandise. Les Sioux des vastes plaines et les Germains de la forêt profonde ignoraient les pathologies de désarroi issues de l’économie politique de la concurrence du temps-argent et jamais les inquiétudes et anxiétés momentanées qu’ils pouvaient évidemment rencontrer n’auraient pu se muer en angoisse systémique telle que cette dernière se montre bien révélatrice du cœur de la société spectaculaire marchande.

Alexipharmaque : Pensez-vous, à l’instar de Jean-Claude Michéaet à l’opposé des situationnistes del’époque Mai 68, qu’une critique anticapitaliste cohérente implique nécessairement une dimension conservatrice ?

Francis Cousin : Voici ici un court extrait du dernier ouvrage de Jean-Claude Michéa (Lecomplexe d’Orphée, page 117, Éd. Climats 2011) qui ne mérite pas vraiment de commentairestant ce qu’il y dit montre à quel point sa position trompeusement « anti-capitaliste » est limpidement et irrécusablement capitaliste : 

« Pour autant, cela ne signifie pas qu’une société socialiste décente pourrait se passer de marchés locaux, régionaux ou même internationaux (notamment dans le cadre d’une coopération mondiale des peuples). Le rêve d’une abolition intégrale de la logique marchande (au-delà de la sphère des relations de face à face) impliquerait, en effet, que tous les besoins et les désirs des individus pourraient être définis et imposés par la collectivité, ce qui reviendrait inéluctablement à détruire l’un des fondements majeurs de la vie privée. Comme Marcel Mauss l’avait clairement annoncé, une société socialiste décente devra donc maintenir – à côté des secteurs domestiques, coopératifs ou publics – un secteur privé (dont l’ampleur ne saurait être limitée à priori) et, par conséquent, un nombre, probablement important, d’entreprises privées. »

Bref le précepteur Michéa nous refait du Proudhon 165 ans après que Marx ait dans Misère de la philosophie démontré que la révolution sociale n’a de sens que si la logique marchande est abolie et qu’il nes’agit pas de réguler autrement le marché, l’argent, le salariat et l’État mais d’en éradiquer toutes les formes. Orwell et ses camarades de la colonne ouvrière qui dans la région de Huesca luttaient en 1937 comme des millions de prolétaires d’Espagne pour l’émancipation de l’être de l’homme et donc contre toutes les domestications politiques de la marchandise, qu’elles viennent de droite, du centre, de gauche ou d’ailleurs étaient aux antipodes de l’orwellisme d’agrément défendu par l’universitaire Michéa. Concernant l’actuelle mode orwelliste qui voit tous les thuriféraires du spectacle critique faire aujourd’hui obstacle massif à une véritable critique du spectacle de la marchandise en tant que telle, il convient sans cesse de rappeler que la common decency sur laquelle insiste avec tant de justesse Orwell est pour paraphraser Marx, d’abord et avant tout une activité pratique-critique puisque la discussion sur la réalité ou l’irréalité d’une pensée qui s’isole de la pratique, est d’emblée et purement la scolastique de l’illusoire. Orwell participe, en homme d’action, aux affrontements de Barcelone en mai 1937 entre les troupes gouvernementales de l’imposture démocratico-républicaine et les prolétaires barricadiers. C’est de là que vient substantiellement son aversion aboutie pour tous les jeux gouvernementalistes de la servitude. 1984 et la récusation méthodique de la novlangue politiste sont ainsi directement inspirées de l’expérience de Barcelone et de l’horreur du télécran spectaculaire par lequel le pouvoir de l’économie politique reproduit toujours la domestication de l’être. Le common sens des insurgés de Barcelone voulait faire surgir une communauté humaine débarrassée de l’économie et de la politique. Le common sens à la sauce réformiste du spectaculaire critique ne peut, lui, aller plus loin que vers une nouvelle version de politique économique de fausse humanisation mais de vraie servitude. Les actuelles légions médiatico-universitaires de bavardeurs orwellistes qui ont oublié à la fois la radicalité de l’être et le sens des barricades de mai 37 renferment certes parfois d’honnêtes hommes mais par-delà toute leur bonne foi innocente, la place de ceux qui se posent en intellectuels (dupliquant ainsi la séparation chosifiante du travail !) ne peut aboutir qu’à reconduire le travail chosifiant de la séparation… C’est pourquoi, en récusation de toutes les errances réformistes qui veulent aménager et déguiser le monde de l’avoir, l’Éric Arthur Blair de Barcelone a souligné cette chose essentielle que celui qui ne récuse pas absolument et définitivement la domestication politique ne peut produire autre chose qu’une ultime variante éthiste du mensonge marchand : la mystification de l’État décent. Concernant le nécessaire conserver de la dimension révolutionnaire, il faut expliquer le concept de l’Aufhebung qui est un substantif allemand correspondant à une vision centrale de la méthodologie de Hegel et de Marx et dont les implications se laissent difficilement traduire en français. Le verbe allemand correspondant est aufheben. Ce mot caractérise là le processus de dépassement d’une contradiction dialectique où les éléments négatifs sont éliminés par le même mouvement historique qui en conserve les élémentspositifs. Ainsi, Marx applique-t-il le concept de l’Aufhebung aux relations entre la philosophie et la réalité dans sa Critique de la philosophie du droit de Hegel. Il annonce l’Aufhebung de la philosophie (du rechercher théorique le sens de l’être !) par sa réalisation (dans le communisme pratique de l’être retrouvé !) et la réalisation de la philosophie par son Aufhebung... La philosophie ne peut se réaliser sans une Aufhebung du prolétariat et le prolétariat ne peut se « aufheben » sans la réalisation de la philosophie. La révolution communiste qui réalise la fin de la philosophie est ainsi l’acte ontologique par lequel le prolétariat s’auto-abolit en faisant surgir la communauté humaine universelle. À l’instar des situationnistes de l’époque de Mai 68 et à l’opposé de Jean-Claude Michéa, nous pensons donc qu’une critique anticapitaliste cohérente implique nécessairement une dimension conservatrice de toutes les subversions découlant de la tradition primordiale de la communauté humaine mais non pas des falsifications et détournements qui sont venus justement s’y coller pour la dé-naturer.

Alexipharmaque : Pouvez-vous nous parler de votre activité de philo-analyste et nous expliquer les fondements de cette discipline ? En quoi se distingue-t-elle de ces autres disciplines du psychique que sont la psychologie, la psychiatrie et la psychanalyse ?

Francis Cousin : La philosophie est née en Grèce, avec les pré-socratiques, de l’interrogation sur le Tout del’Être à ce moment où les communautés organiques finissaient de mourir et où le scissionner civilisationnel s’emparait des hommes pour les emmurer dans la longue série des séparations sociales qui firent paraître à la fois l’économie politique de la Cité, la phraséologie socratique et l’errance démocratique de l’individu désemparé. À partir de Platon et d’Aristote, la métaphysique occidentale des faux savoirs justificateurs de la division du Tout primordial, va en ses multiples spécialités de fractionnement et de morcellement, s’attacher à toujours davantage dépecer et segmenter l’action du vivre sur l’autel des hiérarchies et des logiques du pouvoir de l’argent en mouvement. Il faudra attendre Hegel et Marx pour qu’au moment du grand éclatement révolutionnaire des contradictions sociales de la vieille et anachronique rente foncière commandées par le devenir des nouvelles rentes commerciales, il apparut nécessaire de faire retour révolutionnaire aux pré-socratiques et de recouvrer le chemin dialectique de la totalité subversive de l’histoire humaine vers la communauté vraie. À rebours de toutes les écoles de la conscience fausse qui expriment les vents dominants de la domestication politique propre à la société de la possession et du paraître telle que celle-ci est consacrée par le spectacle des justifications mensongères des enfermements médiatiques et universitaire, j’ai fondé à Paris le Cabinet de Philo-analyse. Ce lieu de dia-logue, sur le fondement d’unquestionnement des profondeurs tourné vers lesens radical de l’être, accueille et accompagne tous ceux qui entendent – par la dynamique de la parole dé-liée –et au-delà des angoisses du monde de l’errance aliénatoire, retrouver l’authenticité du chemin versun vrai vivre humain – ceci a contrario de tous les courants de l’ordre psychiste contemporain qui entend les acclimater à la non-vie de la servitude quotidienne des fétichismes de la marchandise. Ordre psychiste constitué progressivement au cours des deux siècles derniers sur la triade policière bien connue (psychologie, psychiatrie, psychanalyse) au fur et mesure que l’organisation sociale de la marchandise prenant le pouvoir, l’homme est devenu de plus belle étranger à l’homme dans le brisement, la douleur et l’effroi, et qu’il fallut bien constituer des modes de surveillance, par la camisole chimique ou le corset verbeux, afin que les cas les plus âpres et les plus épineux fussent pris en charge d’encadrement, de réadaptation, et de réintégration au mouvement automatique de régulation du système des objets. Docteur en philosophie, je me suis spécialisé en philosophie de l’histoire. Mais très vite, je me suis échappé de l’abêtissement universitaire de la marchandise. Mes multiples recherches sur le devenir des stratégies sociales m’ont alors donné l’occasion de mesurer à quel point la réalité de l’homme est présentementdigérée par le spectacle des faux-semblants de l’image. En un temps où l’existence de l’homme ne sait plus conjuguer le verbe être que sous la forme de l’auxiliaire avoir dans un glissement généralisé vers la mise en scène des artifices du paraître, il est clair que la simple restructuration psychique du mal-être ne sauraitrépondre à la satisfaction existentielle du vrai vivre. C’est pourquoi j’ai décidé d’ouvrir mon cabinet autour de ce vieux principe antique qui veut que le mal-être ne puisse être dé-passé que par la conscience enfin consciente de l’être historique d’elle-même. La philo-sophie est la recherche des causes profondes de ce qui est. La philo-analyse est l’analyse de ce qui rend en chacun le chercher des fondations possible. Appréhender le mal-de-l’être est inséparablement et d’emblée, re-trouver le sens de l’être, c’est à dire analyser les conditions historiques par lesquelles le temps-marchandise a fini par faire de l’homme le simple support de son développement aliénant. Les dysfonctionnements de l’âme n’ont pas d’histoire autonome car ils ne font que rendre compte de la séparation universellement advenue de l’homme d’avec sa vie lorsqu’a triomphé l’abondance de la marchandise dont le désir humain n’est plus aujourd’hui qu’un appendice chosifié. Par-delà la diffusion de l’autisme marchand de la consommation affective, la philo-analyse à l’encontre des techniques psychistes de réinsertion capitaliste rappelle que dé-couvrir l’authenticité   du  vivre, ce n’est pas acquérir une meilleure image de soi dans le temps spectaculaire du quantitatif fallacieux, c’est accéder à la conscience qualitative du désir véritable lequel n’a justement pas de prix… Le mal-être n’est pas une addition de malaises et de troubles mais un rapport social entre des humains, médiatisés par l’économie de l’échange narcissique et ainsi divisés en leur relation à tous et scissionnés en leur rapport à chacun. Les difficultés personnelles, les tiraillements affectifs et les parcours familiaux tourmentés expriment avant tout les conditions historiques de la production moderne de l’accumulation marchande qui a réduit l’homme à un faire-valoir illusionné et qui en inversant toute la dynamique de la vie a fait du spectacle social le mouvement chosifiant du non-vivant. La philo-analyse est là le processus de creusement critique qui retourne à la genèse historique de ce par quoi a pu être conduit l’occupation totale des jouissances de l’être par les mystifications de l’avoir…C’est la mise en forme d’une parler dé-noué qui peu à peu permet à chaque homme de comprendre – par le creuser en l’in-conscience sociale – comment s’est réalisé l’exil de chacun hors de lui-même. La cause du mal-être est la perte de l’unité de l’être depuis que les vieilles communautés naturelles où s’équilibraient plus ou moins le nous et le je, ont laissé place à la gigantesque expansion de l’aliénation marchande où le je – dans l’isolement solipsiste de son marché intérieur – ne peut plus parler que le langage de la division par lequel le je et le nous ne se rencontrent plus qu’en tant que précisément divisés. C’est finalement à cela que renvoie la formule désormais célèbre de Thalès de Milet, mort vers l’an 547 avant l’ère chrétienne : « Connais-toi toi-même. » laquelle définit parfaitement ce qui fonde l’action philo-analytique du mouvement rationnel de la conscience vers la conscience de soi.

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