Entretien avec Konrad Rękas (1/6) | Propos recueillis par Lucien Cerise

Publié le : 11/04/2017 11:47:55
Catégories : Auteurs , Interviews , Lucien Cerise

Entretien avec Konrad Rękas (1/6)

Konrad Rękas est un journaliste et homme politique polonais, président du conseil régional de Lublin en 2003-2004. Il est aujourd’hui vice-président du parti Zmiana, souverainiste, eurosceptique et anti-atlantiste, dont le fondateur Mateusz Piskorski est emprisonné en Pologne depuis mai 2016 à cause de ses relations avec la Russie.


1) Lucien Cerise : en Pologne, le député Janusz Korwin-Mikke et le journal satirique NIE ont parlé de la formation près de Varsovie de militants ukrainiens et de tireurs d’élite actifs pendant l’EuroMaïdan. Qu’en pensez-vous ?

Konrad Rękas : Tout d’abord, il existe de nombreux éléments attestant que l’EuroMaïdan en général – en tant qu’opération de changement de régime en Ukraine – a été préparé et programmé par le Département d’État américain pendant l’automne 2013 à l’atelier « TechCamp » de Varsovie. C’est à cette occasion que les rôles auraient été distribués et le scénario initial de « soulèvement spontané » dessiné. Bien sûr, toutes les preuves définitives n’ont pas encore été exhibées, mais il est d’ores et déjà possible de s’appuyer sur des faits tangibles. Il ne fait aucun doute qu’en Ukraine opéraient non seulement des « militants » formés en Pologne, mais aussi des mercenaires recrutés directement ou loués en Pologne. Il y a sur ces points de nombreux témoignages et toutes les contestations émanant de sources polonaises officielles doivent être lues avec beaucoup d’attention car elles travaillent davantage à susciter une émotion indignée qu’à interroger des faits précis.

En juin et juillet 2014, une enquête commune russo-polonaise a confirmé l’article de l’hebdomadaire NIE sur l’entraînement de terroristes ukrainiens au Centre de formation de police de Legionowo (bien que les auteurs de la publication, terrifiés par ses implications ou pour d’autres raisons seulement connues d’eux-mêmes, aient essayé maladroitement de tourner leur matériau en blague). Déjà, au printemps 2014, l’organisation Powiernictwo Kresowe sous ma direction a demandé au Bureau du Procureur général une explication claire sur la formation en Pologne des « snipers » qui ont joué un rôle décisif lors des événements de la Verkhovna Rada d’Ukraine le 20 février 2014. Comme on s’en souvient, Janusz Korwin-Mikke était certain que cette formation avait bien eu lieu – alors que le Premier ministre polonais de l’époque, Donald Tusk, le niait avec une égale conviction. Nous voulions que les enquêteurs demandent aux deux hommes d’où ils tiraient leur assurance. Notre notification au ministère des travaux préparatoires du bureau du Procureur général est allée au bureau du Procureur du district de Varsovie, qui n’a pris aucune mesure, ni engagé de procédure, malgré les évidents soupçons de violation de l’article 142 du Code pénal polonais. Dans cette situation, il nous reste à compter sur les témoins qui ont rencontré les Ukrainiens en formation, ainsi qu’à réfléchir sur les accords d’échange et de coopération officiellement conclus, en particulier dans le domaine de la police et de la « lutte contre le terrorisme ». Comme il arrive souvent dans la réalité polonaise orwellienne, certaines choses sont nommées par leur contraire : les opérations de déstabilisation internationale sont appelées « Coopération pour la stabilité » et la formation des terroristes devient une « participation à l’opération anti-terroriste ».

Je sais que des mercenaires polonais, probablement employés d’« entreprises de sécurité », sont allés en Ukraine pour lutter contre la Nouvelle Russie, parce que moi-même je les ai vus là-bas. En tant que correspondant, je pouvais travailler du côté ukrainien sur le front en 2014. Il semblait que les parties intéressées par le test de leur équipement dans les conditions dites « opération anti-terroriste » (ATO) n’avait aucun désir de confier des hélicoptères, des véhicules de combat ou des positions de missiles aux soldats ukrainiens, et encore moins aux « volontaires », d’où la présence des étrangers, y compris des Polonais impliqués dans la manipulation du matériel plus perfectionné et dans l’infrastructure militaire. Malheureusement, des informations fiables du côté du Donbass ont également prouvé la présence de Polonais, morts au combat au tournant de l’année 2014/2015. Cette information n’a pas filtré dans les médias en Pologne car personne n’a intérêt à les exposer. Pour le dire brutalement : du côté Nouvelle Russie, on ne fait pas de prisonniers parmi les mercenaires occidentaux, car on est convaincu que cela donnerait un prétexte pour reconnaître les républiques populaires comme des « organisations terroristes qui détiennent des otages », ce qui justifierait un engagement encore plus offensif de Kiev. Cependant, il existe des preuves matérielles que des citoyens polonais se sont battus et se battent sur le front du Donbass.

Un autre point est l’activité des Ukrainiens ayant la nationalité polonaise, vivant en Pologne ou travaillant ici, voire ayant une propriété ici. Leurs voitures avec des plaques d’immatriculation de Chełm et Przemyśl remplies d’armes et transportant des « volontaires » signalent leur participation à la guerre. L’agitation pro-guerre est menée également auprès des étudiants ukrainiens en Pologne par le séminaire gréco-catholique de Lublin et par d’autres centres, ce qui montre que les Ukrainiens arrivant sur notre territoire ne fuient pas tous la guerre et que certains milieux ukrainiens en Pologne, anciens comme nouveaux, sont intéressés par une participation active à la guerre en Ukraine. Le trafic clandestin de matériel et d’équipement militaire entre les deux pays était bien connu de l’avocat ukrainien Piotra Stecha, mort en 2016 dans des circonstances inexpliquées. Le même qui a mené un débat sur le développement futur des listes électorales de la minorité nationale ukrainienne au parlement polonais.

Un dernier aspect de la même affaire embarrassante et affectant l’ordre juridique de Pologne, c’est le traitement systématique dans les hôpitaux polonais des « militants » et terroristes ukrainiens au frais des contribuables polonais. Le financement de cet accueil a été soutenu par les gouverneurs de la région de Lublin (Krzysztof Hetman, du Parti populaire polonais, PSL) et de Podkarpackie (Władysław Ortyl, du parti conservateur PiS). En juillet 2015, à Lublin et en Silésie, notre enquête journalistique a confirmé des séjours de réadaptation pour le bataillon néo-nazi Azov, menés auprès du Centre de réadaptation du 1er Hôpital militaire clinique avec la Polyclinique SPZOZ à Lublin.

La IIIème République polonaise forme des terroristes ukrainiens, aide leurs équipes en leur fournissant un soutien de mercenaires polonais, offre une organisation de base sur notre territoire puis finance également les traitements de remise en forme afin qu’ils puissent continuer à se battre. Pour l’instant, c’est contre la Nouvelle Russie. L’expérience historique et la connaissance des réalités de l’Ukraine permettent de dire que c’est seulement une question de temps avant que ces mêmes « combattants » ne remercient les Polonais par une reconstitution réaliste des massacres de Volhynie.

Fin de la 1ère partie.
Lire la 2ème partie.

Propos recueillis par Lucien Cerise
Le 1er février 2017


Annexes : 

Comment l’État profond français participe à la guerre hybride en Ukraine ?
Voir la parution au Journal Officiel des deux salves de sanctions (du 31/03 et 04/04) à prendre contre près de 200 individus, organisations et entreprises opposés à l’EuroMaïdan et ses conséquences, dont Mykola Azarov, Igor Girkin alias Strelkov, Sergey Glazyev, Ramzan Kadyrov, le mouvement Novorossiya, les Républiques de Donetsk et Lougansk, Dmitry Rogozin, Oleg Tsariov, Viktor Yanoukovitch, Alexander Zakharchenko, etc.

« Arrêté du 4 avril 2017 portant application des articles L. 562-2 et suivants, et L. 714-1 et suivants du code monétaire et financier »
« Par arrêté du ministre de l'économie et des finances en date du 4 avril 2017, vu la décision 2014/119/PESC et le règlement (UE) 208/2014 du Conseil du 5 mars 2014 modifié notamment par le règlement (UE) 2017/374 du 3 mars 2017, concernant des mesures restrictives à l'encontre de certaines personnes, de certaines entités et de certains organismes au regard de la situation en Ukraine ; vu l'arrêté ECFT1622660A du 29 septembre 2016 ; vu le code monétaire et financier, et notamment ses articles L. 562-2 et suivants, et L. 714-1 et suivants, l'arrêté (ECFT1622660A) du 29 septembre 2016 est abrogé. »
https://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000034401763&dateTexte=&categorieLien=id

Il est possible de contester ces mesures.
« Arrêté du 31 mars 2017 portant application des articles L. 562-2 et suivants et L. 714-1 et suivants du code monétaire et financier »
« Le présent arrêté peut être contesté dans les deux mois à compter de sa notification, soit par recours gracieux adressé au ministère de l'économie et des finances au 139, rue de Bercy, 75572 Paris Cedex 12, télédoc 233, ou à sanctions-gel-avoirs@dgtresor.gouv.fr, soit par recours contentieux auprès du tribunal administratif de Paris, 7, rue de Jouy, 75181 Paris Cedex 04, téléphone : 01-44-59-44-00, télécopie : 01-44-59-46-46, urgences télécopie référés : 01-44-59-44-99greffe.ta-paris@juradm.fr.
En l'absence de réponse à un recours gracieux dans les deux mois qui suivent la date du recours, il y a rejet implicite de la demande et le tribunal administratif de Paris pourra être saisi dans les deux mois suivant le rejet implicite. »
https://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000034379250&dateTexte=&categorieLien=id

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