Entretien avec Konrad Rękas (2/6) | Propos recueillis par Lucien Cerise

Publié le : 18/04/2017 12:52:35
Catégories : Auteurs , Interviews , Lucien Cerise

Entretien avec Konrad Rękas (2/6)
Lire la 1ère partie.

Konrad Rękas est un journaliste et homme politique polonais, président du conseil régional de Lublin en 2003-2004. Il est aujourd’hui vice-président du parti Zmiana, souverainiste, eurosceptique et anti-atlantiste, dont le fondateur Mateusz Piskorski est emprisonné en Pologne depuis mai 2016 à cause de ses relations avec la Russie.


2) Lucien Cerise : Le KOD (Komitet Obrony Demokracji, Comité de défense de la démocratie), c’est-à-dire George Soros, organise des manifestations en Pologne depuis plusieurs mois. Pensez-vous qu’il y a un risque d’une révolution colorée et d’une guerre civile, comme en Ukraine ?

Konrad Rękas : Les gens ne font pas la révolution en étant rassasiés et satisfaits, quand bien même ils seraient temporairement un peu frustrés. Et surtout, dans tous les développements autour de l’affaire de la Cour constitutionnelle, de la « manifestation noire » pro-avortement, du blocus échoué du Parlement ou de la critique de l’élimination des collèges, il n’y a ni la force, ni le but, ni le contenu susceptibles de mobiliser de larges pans de la société, mais seulement certaines minorités déterminées et organisées. On ne peut donc pas y voir de rapport avec les révolutions colorées réalisées. Malgré certaines apparences, il s’agit plutôt seulement d’entretenir la notoriété de divers acteurs politiques pendant l’intervalle entre les élections. Les intérêts fondamentaux des financiers et de l’Occident ne sont pas menacés en Pologne. Contre qui se tiendrait Maïdan et qui devrait l’exécuter ?

En Pologne, et partout ailleurs dans le contexte de la démocratie représentative, nous avons à faire avec un jeu classique de polarisation aliénante. D’une part, une ambiance de conflit perpétuel est maintenue et va même s’intensifiant, ce qui doit décourager et aliéner le grand public, qui a développé une aversion pour ceux « qui ne font que se disputer ». La stérilité des querelles et la futilité des problèmes soulevés par la classe politique découragent en effet les autres milieux sociaux, sans même mentionner les près de 3 millions de Polonais vivant à l’étranger, de moins en moins intéressés par la politique intérieure. Pendant ce temps, une minorité reste sur le ring électoral et persiste dans la conviction que les différends s’exacerbent et s’affrontent pour quelque chose d’important, que les décisions prises sont révolutionnaires, que nous sommes dans des moments critiques de fin des temps et ainsi de suite.

C’est un peu comme la circulation des hôtesses de l’air pendant le vol : si elles ne faisaient rien, les passagers comprendraient finalement tout l’inconfort de la situation, ce qui pourrait les conduire à des comportements potentiellement dangereux. Or, en écoutant les instructions, en boutonnant et déboutonnant des ceintures, en buvant, mangeant et en achetant du parfum, le temps passe. Et c’est aussi le sens et le but des « manifestations » en Pologne.

Jusqu’à l’ennui, peut-être faut-il rappeler cette évidence que pratiquement aucun parti parlementaire dominant de la IIIè République ne s’intéresse à l’essentiel quant à la situation géopolitique polonaise, laquelle surdétermine nos conditions économiques et sociales. Les disputes politiques, même quand elles engagent sincèrement leurs participants, ne peuvent rien changer sur le fond si l’on n’en tire pas les conclusions suivantes : restaurer la sécurité internationale de la Pologne en quittant l’OTAN, restaurer la souveraineté de la République de Pologne en quittant l’Union européenne, construire la position internationale du pays dans les réalités de l’ordre mondial multipolaire en cours d’élaboration – dont la plus emblématique expression est la croissance du groupe BRICS –, récupérer la souveraineté économique de la Pologne – qui fait aujourd’hui partie du territoire économique allemand – en reconstruisant son propre potentiel, y compris la nationalisation d’une partie de la richesse nationale, et un changement substantiel de politique socio-économique en Pologne par la politique pro-paie, la progression de l’impôt et des investissements dans l’infrastructure sociale. Aucun de ces éléments n’est présent dans les programmes des principaux partis (bien que certains de leurs électeurs, dans leur aveuglement, aient sans doute un point de vue différent). On peut en outre s’attendre à ce que la moindre tentative de mettre en œuvre un tel programme provoque non seulement une réaction de George Soros, mais aussi de la part des centres de pouvoir occidentaux, qui bénéficient depuis des dizaines d’années de la politique désastreuse menée pour les Polonais en Pologne.

En théorie, en s’appuyant sur ces mots d’ordre, on pourrait tenter d’organiser un mouvement réel pour le changement en Pologne. Le problème est que ceux qui sont potentiellement menacés par sa création le savent. Donc, ils préfèrent décharger toutes les émotions et les frustrations sociales en soulevant des questions moins importantes. Cette stratégie donne des résultats depuis 1989 (et selon certains, depuis plus longtemps encore), alors pourquoi changer maintenant ?

Pour résumer : la politique intérieure actuelle de la IIIè République de Pologne est déchirée entre d’une part l’attelage KOD/Nowoczesna/Platforma Obywatelska (Plateforme civique, parti de Donald Tusk), etc., autrement dit des mutations successives d’agents pathogènes responsables des maladies qui affligent notre pays et notre peuple, et d’autre part le PiS, qui est mal adapté et un faux remède à ces maladies.

Fin de la 2ème partie.
Lire la 3ème partie.

Propos recueillis par Lucien Cerise
Le 1er février 2017.

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