Entretien avec Konrad Rękas (3/6) | Propos recueillis par Lucien Cerise

Publié le : 14/05/2017 12:43:59
Catégories : Auteurs , Interviews , Lucien Cerise

Entretien avec Konrad Rękas (3/6)
Lire la 1ère partie et la 2ème partie.

Konrad Rękas est un journaliste et homme politique polonais, président du conseil régional de Lublin en 2003-2004. Il est aujourd’hui vice-président du parti Zmiana, souverainiste, eurosceptique et anti-atlantiste, dont le fondateur Mateusz Piskorski est emprisonné en Pologne depuis mai 2016 à cause de ses relations avec la Russie.


3) Lucien Cerise : Quelles sont les conséquences en Pologne de la guerre hybride menée par l’OTAN contre la Russie, que ce soit en termes de sanctions économiques – qui se sont finalement retournées contre l’Europe – ou d’immigration ukrainienne ?

Konrad Rękas : De manière sarcastique – mais en toute franchise – on pourrait souligner que les principales conséquences de la stratégie actuelle de l’Occident envers la Russie sont de rapprocher les Russes de leur président Vladimir Poutine et de renforcer les bases de l’autarcie économique de la Fédération de Russie. Selon divers scénarios médiatiques, les sanctions devaient soit couper les élites dirigeantes russes de toute relation et activité avec l’Ouest, soit provoquer des rébellions sociales parmi les Russes ordinaires, et dans tous les cas mettre Moscou à genoux. Mais qui s’en souvient encore, tant les Occidentaux ont falsifié la réalité des trois dernières années ? Bien sûr, et c’est le revers de la médaille, le rôle de la Russie dans la géopolitique internationale ne doit pas être surestimé, non pas pour des raisons de facteurs économiques ou de puissance (puisque ces facteurs confirment exactement la position impériale de la Fédération), mais plutôt à cause de problèmes d’ordre psychologique. Les Russes tendent toujours à une certaine autosatisfaction : ou ils ne perçoivent pas la menace extérieure, ou ils surestiment leurs propres réalisations et réussites. On l’a vu pendant la période du Soyouz lorsque, de manière tout d’abord légitime, ils ont attendu calmement que l’Occident les surpasse au niveau industriel. Puis ils se sont étonnés que Soyouz n’existât plus. Aujourd’hui, ils sont à moitié anesthésiés, soit qu’ils pensent impossible un retour durable à la guerre froide, ou qu’ils voient la Crimée et Trump comme Dieu sait quelles victoires !

Ce point de vue ne perce qu’avec une grande difficulté dans l’opinion polonaise, mais je dirais que la Russie d’hier et d’aujourd’hui est une puissance principalement défensive dont les emportements expansionnistes ont découlé plutôt d’une certaine contrainte internationale pesant sur la géopolitique russe traditionnelle et la poussant à l’indépendance, au travers d’une sorte d’idéologie communiste et de l’expérience des deux blocs. D’elle-même, cependant, la Russie n’est ni un facteur de déstabilisation du monde, ni une menace pour la Pologne. Quels que soient les titres des journaux et des grands médias, la Russie n’a pas du tout besoin de soumettre le gouvernement polonais, que ce soit par la force ou par un quelconque autre moyen de pression. Et cela est dû à la fois au fait que l’importance géopolitique de notre pays a été, est et restera probablement nulle, et que d’autre part les objectifs de la diplomatie russe sont satisfaits par les effets de la « Paix russe » en elle-même dans son étranger proche, auquel la République de Pologne en tant que telle n’appartient pas, tout simplement.

Dans ce contexte de la « défense » contre une menace inexistante, on ferait bien de tenir compte des coûts engagés. En 2014, au début de la guerre commerciale, le côté russe a calculé que le résultat des sanctions et embargos a provoqué une perte dans l’économie polonaise à hauteur de 1,11729 milliard de dollars. À titre de comparaison, les pertes et les coûts subis par les États-Unis – principal pays engagé dans la guerre commerciale contre la Fédération de Russie – s’évaluent à 688,26 millions de dollars. Pour l’Allemagne, on parle de 631,58 millions de dollars, la France, 383,7 millions de dollars, et pour le Canada, le plus actif récemment au niveau diplomatique contre Moscou, de 371,67 millions de dollars. À la marge, on peut ajouter que les analystes occidentaux ne se sont pas attendu à une telle divergence entre les pays de l’Union européenne, cette dernière rassurant en quelque sorte le côté polonais, qui comptait sur une plus grande « solidarité communautaire ». Au bout de quelques mois, il était devenu clair que ces attentes étaient complètement illusoires, et les calculs russes se sont avérés plus précis et le cas de la Pologne sous-évalué. Même le ministère polonais de l’Économie a reconnu que les pertes peuvent s’évaluer à environ 10 milliards de złoty par an.

Pourtant, il semble que ce ne soit même pas le montant des estimations finales. En fait, nous ne savons pas combien nous avons vraiment perdu à cause des bagarres ukrainiennes, de la guerre commerciale décrétée contre la Russie et de l’effondrement ultérieur du marché ukrainien. En parallèle, cependant, la production agricole sans franchise de l’Ukraine a été introduite sur le territoire de l’Union européenne.

Une autre question est la campagne intensive menée pour que le marché du travail polonais accepte des immigrés en provenance d’Ukraine. Cela a commencé par des informations sur l’état actuel de l’emploi des Ukrainiens en Pologne. Je prendrai seulement les données de mon département natal de Lublin : dans la période 2014-2016, le nombre d’étrangers qui s’est présenté à l’assurance retraite ou santé de la sécurité sociale polonaise (Zaklad Ubezpieczen Spolecznych, ZUS) est passé de 100 000 à plus de 237 000. Plus de la moitié d’entre eux (environ 138 000) est employée dans le cadre d’un contrat de travail. Une autre partie évaluée à 15 500 dirige sa propre entreprise ou travaille en indépendant. Plus de 60% des étrangers assurés sont des Ukrainiens. Pendant ce temps, selon l’organisation des employeurs et de l’Inspection nationale du travail, le nombre de travailleurs clandestins est au moins trois fois plus élevé. Les estimations très prudentes parlent de l’arrivée en Pologne d’au moins 1 million de « travailleurs invités » (Gastarbeiter en allemand) rien que pour l’année 2017, et des agences officielles du gouvernement encouragent à en prendre jusqu’à 5 millions, menaçant, dans le cas contraire, de l’effondrement de notre économie. Nous voyons sous nos yeux mis en œuvre de façon assez évidente un processus d’ingénierie sociale appliqué à l’identité nationale, qui mérite quelques observations :
• il s’agit d’abord et avant tout non pas d’aucune « perte dans l’économie polonaise », mais d’alimentation extérieure du système de sécurité sociale, qui est plus proche de la faillite que jamais ;
• la force de travail à moindre coût de l’Ukraine entretient le vrai cancer de l’économie polonaise, soit des salaires trop bas, à travers lesquels on peut effectivement constater des pénuries d’emplois dans certains secteurs et rôles professionnels ; nous avons donc à faire non pas au traitement mais plutôt à la protection de la maladie, avant le traitement évident qui serait la hausse des salaires et la viabilité du marché du travail en Pologne ;
• même sans avoir repéré les problèmes ci-dessus, on éprouve une dissonance fondamentale entre l’immigration de millions de Polonais en Occident pour des activités qui sont ensuite réalisées en Pologne par des Ukrainiens. Cela va jusqu’à certains partisans enthousiastes de la mondialisation et de la libre circulation des travailleurs, qui commencent à remarquer que quelque chose ne va pas dans ce jeu de chaises musicales des peuples, et que la construction d’une économie mondiale selon les principes d’Alice au pays des merveilles ne peut en aucun cas représenter une solution – ou alors seulement pour un très court terme.

Mais tout s’explique, quand bien même des doutes croissants naissent de cette vue économico-centrique du monde qui pousse les Polonais hors du pays et les remplace avec des Ukrainiens, parce qu’il n’y a que le bilan financier qui compte, que les cotisations et taxes doivent s’accorder, et que nous n’avons plus à faire qu’à un conflit concernant l’ordre dans la liste des priorités. Pendant ce temps, l’immigration en provenance d’Ukraine doit être considérée non seulement au prisme de la « modernité » mais comme un fait acquis appartenant de plus en plus aux catégories du monde en émergence. Il reste cependant incontestable que l’afflux de plusieurs millions d’Ukrainiens en Pologne est une forme de colonisation. L’immigration économique moderne, y compris des Polonais dans les pays de l’Ouest, n’a pas de limite de temps, la plupart du temps. En règle générale, ces Polonais ne se contentent pas de gagner rapidement à l’étranger la somme suffisante pour acheter une maison ou une voiture, avant de revenir ensuite chez eux, mais ils s’installent définitivement dans un nouveau pays. Il n’y a aucune raison de croire que 5 millions d’Ukrainiens arrivant en Pologne se comporteraient différemment. En outre, une équation d’une seule ligne donne le nombre de Polonais partant à l’Ouest et leurs remplaçants devant venir en Pologne. Cela peut sembler négligeable au niveau économique mais ça ne l’est pas sur le plan démographique – à savoir que les Polonais se sont dispersés dans de nombreux pays européens, tandis qu’avec 38 millions de Polonais (moins 2 à 3 millions à l’étranger), la Pologne devrait subir une immigration de peuplement dans des proportions supérieures à 13%.

En effet, le nombre de 5 millions d’Ukrainiens actifs professionnellement n’épuise pas encore la question, car ce chiffre ne comptabilise pas les familles qui, en cas d’obtention d’un visa de travail permanent légal (sans complication et permissif), viendront probablement s’installer aux côtés de leurs hôtes sur le territoire de la République de Pologne. Une meilleure stabilité économique et sociale leur permettra de s’enraciner, de fonder des familles et... de se reproduire.

Quand pendant deux décennies et demie, on explique aux Polonais que la question nationale n’existe pas du tout, et que même si elle existe, elle ne vaut pas chez nous et que de toute façon elle n’a aucun lien avec les questions économiques, cela peut avoir des conséquences catastrophiques. Même si, en dépit des évidences, quelqu’un croit encore que « le capital n’a pas de patrie », il est clair que l’employé en a sûrement une. De nos jours, l’anachronisme n’est plus de penser en termes ethniques, mais de les ignorer par la force. Les prochaines décennies du XXIe siècle verront renaître le temps des nationalismes, des déplacements de frontières et des guerres, et personne, pas même les Polonais qui veulent toujours croire que la paix est définitive et les frontières permanentes, ne devra s’en étonner.

On voit comment évolue la vie d’une communauté d’immigrés économiques et qui maintient des liens ethniques avec un pays d’origine limitrophe – ce que nous pouvons demander aux Serbes également. La différence est que, chez ces derniers, l’irrédentisme albanais s’est étalé sur des années alors que les dirigeants polonais souhaitent raccourcir ce processus au maximum et fonder notre Kosovo dans le délai maximum de la prochaine décennie.

Fin de la 3ème partie.

Propos recueillis par Lucien Cerise
Le 1er février 2017.

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