Entretien avec Konrad Rękas (4/6) | Propos recueillis par Lucien Cerise

Publié le : 12/09/2017 22:18:35
Catégories : Auteurs , Interviews , Lucien Cerise

Entretien avec Konrad Rękas (4/6).
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Konrad Rękas est un journaliste et homme politique polonais, président du conseil régional de Lublin en 2003-2004. Il est aujourd’hui vice-président du parti Zmiana, souverainiste, eurosceptique et anti-atlantiste, dont le fondateur Mateusz Piskorski est emprisonné en Pologne depuis mai 2016 à cause de ses relations avec la Russie.


4) Que pensez-vous du groupe de Visegrad et de la position de la Pologne au sein de l’OTAN vis-à-vis du gouvernement et de la Russie ?

Cette fiction du groupe de Visegrad date des années 90, quand elle devait compenser par de la communication et des « Public Relations » la fin de la coopération réelle des pays de la région au sein du Pacte de Varsovie et du COMECON (Conseil d’assistance économique mutuelle), et préparer tranquillement par des slogans l’annexion déjà pressentie dans l’OTAN et la Communauté européenne. Cette propagande est aujourd’hui parfois ressuscitée sur deux questions : l’immigration (de manière constructive) et les relations avec la Russie (pour la stigmatiser).

Comment se fait-il que ce mythique « front commun de Visegrad » ait une telle importance pour la Pologne ? Tout d’abord, il n’a jamais existé. Le groupe de Visegrad ne risque pas de mourir, puisqu’il n’a jamais été en vie. Quelques conversations non officielles de premiers ministres et de ministres ne suffisent pas à construire une quelconque alliance, et pas seulement parce que Beata Szydło ou Ewa Kopacz [premiers ministres de Pologne] ne sont pas du même calibre que Victor Orban ou Robert Fico. Même Kaczynski président n’a rien construit sur le terrain Baltique-Carpathes, et ne construira rien parce que tout simplement l’ordre ne vient pas d’en haut – essentiellement des architectes américains de la scène internationale. Je reste donc sceptique quant aux chances de construire une « solidarité d’Europe centrale », bien que ce serait un phénomène positif si la réalisation d’une Union européenne bis ou d’une « Europe de deuxième catégorie » permettait de catalyser la destinée destructrice de l’UE, et non sa survie sous la forme d’un prétendu « euro-réalisme ». J’ai aussi des doutes sérieux que ce « Visegrad réel » puisse être atteint sur la seule base de la question des immigrés : hormis ceux qui ont un vrai problème comme la Hongrie, les gouvernements de nos voisins du sud travaillent plutôt à de la communication à usage interne ou en rapport à l’Union européenne (et en particulier aux États-Unis), et non à la réorientation durable de leur géopolitique.

D’autant plus qu’on observe régulièrement dans les médias polonais des commentaires scandalisés tels que : « Il n’est pas question d’une quelconque solidarité de Visegrad, car Orban parle avec Poutine, Fico avec Medvedev, et même Zeman était à Moscou ! » Quand il se passe quelque chose d’important dans notre région du monde – c’est qu’il y a trop d’agents de Poutine ! Mais si la capacité de réfléchir tranquillement, détachée du format médiatique de la réflexion, était donnée au public, alors peut-être que même les pauvres Polonais dupés pourraient se rendre compte que la Troisième République de Pologne, avec son aveuglement pro-Kiev et antirusse, est dans notre partie du monde complètement isolée (avec la petit exception des Lithuaniens qui n’arrivent pas à se décider s’il faut haïr davantage les Russes ou les Polonais…). La russophobie et la promotion sans discernement du régime oligarchique en Ukraine ne sont pas si évidentes, ni très à la mode, ni... très unificatrices de l’Europe, comme on le dit aux Lechit [ancêtres des Polonais, équivalent des Gaulois]. Pour clarifier la situation, demandons-nous simplement sur quelle base concrète édifier une véritable coopération d’Europe centrale ? Un facteur de cohésion résiderait dans le fait de normaliser les relations, si ce n’est de toute l’UE, au moins de nos pays avec la Russie et d’autres pays de l’Union économique eurasiatique.

Viktor Orban, Robert Fico et Milos Zeman ont des parcours politiques différents, chacun d’eux agit au nom des intérêts particuliers de son propre pays [Hongrie, Slovaquie, République tchèque], et pourtant tous sont arrivés à des conclusions similaires, notamment que l’escalade du conflit en Ukraine ne sert à rien ni à personne dans notre partie du monde. Et qu’il vaut mieux éviter de s’exposer à des problèmes pour les bénéfices de quelqu’un situé dans un autre hémisphère. Que l’on parle des immigrés, ou de l’obéissance excessive aux autorités de Bruxelles, ou de l’intégration de l’Europe centrale – nous devons revenir au même point de départ, c’est-à-dire aux intérêts vitaux de la Pologne, qui sont la pacification de l’Ukraine et la normalisation des relations russo-polonaises. Et le plus tôt nous comprendrons cela, d’autant plus calmement et efficacement nous commencerons à dénouer les autres questions, non seulement internationales.

Fin de la 4ème partie.
Lire la 5éme partie.

Propos recueillis par Lucien Cerise.

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