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Entretien avec Konrad Rękas (6/6) | Propos recueillis par Lucien Cerise

Publié le : 21/12/2017 23:20:34
Catégories : Articles auteurs , Auteurs , Interviews , Lucien Cerise

Entretien avec Konrad Rękas (6/6).
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Konrad Rękas est un journaliste et homme politique polonais, président du conseil régional de Lublin en 2003-2004. Il est aujourd’hui vice-président du parti Zmiana, souverainiste, eurosceptique et anti-atlantiste, dont le fondateur Mateusz Piskorski est emprisonné en Pologne depuis mai 2016 à cause de ses relations avec la Russie.


6) Comment percevez-vous d’un point de vue polonais l’action de Donald Trump à la tête des États-Unis ?

Contrairement à certains rêveurs enthousiastes, je ne crois pas que l’élection de Donald Trump marquera un profond tournant néo-isolationniste, ni que les États-Unis remplaceront l’impérialisme par une politique « nationale ». Les seules choses que nous allons probablement observer seront des nuances ou des remaniements dans la liste des méthodes visant le même but hégémonique. Ceci étant dit, admettons que d’un point de vue strictement polonais, l’importance est lointaine de savoir si la neutralisation de la Chine permettra d’instaurer un diktat occidental en Russie ou si l’endiguement de la Russie affaiblira la concurrence chinoise. Dans le monde géopolitique d’aujourd’hui, il n’existe tout simplement pas de place pour la Pologne.

Naturellement, on peut s’amuser à noter le niveau de certains commentaires après le changement à la Maison-Blanche. Bien que je ne sois pas fan de Donald Trump – contrairement à beaucoup de gens sur internet – j’ai été fasciné par le matériau médiatique du type : « Le risque de guerre AUGMENTE avec la possibilité d’un accord entre Trump et Poutine ». Parce que cela ne concernait sûrement pas la Chine, nous avons eu affaire avec la même logique remarquable : « En raison de la chute des prix du pétrole sur les marchés mondiaux, nous sommes obligés d’augmenter les prix du pétrole en Pologne ». Les admirateurs de Trump se laissent fasciner par leurs propres rêves (comme s’ils étaient eux-mêmes présidents des États-Unis) ou, au mieux, se réjouissent des « douleurs dans le derrière des Démocrates libéraux » et surestiment les questions proprement idéologiques (ou plutôt de propagande).

En attendant, comme dans presque toutes les autres matières, surtout du point de vue polonais, la GÉOPOLITIQUE reste la plus importante. Il faut donc tirer toutes les conséquences potentielles d’un accord de Trump et Poutine. Contrairement à ce que dit la propagande de la télévision polonaise, cela n’inclura rien de plus pour notre région du monde que la levée des sanctions antirusses et la résolution du problème ukrainien (c’est un autre débat que de savoir comment : statut concret de cogestion, désintégration, changement de l’équipe dirigeante sur compromis ou non occidentale, etc.). L’optimiste dira : « Eh bien, au moins, ce ne sera pas la guerre ! » Mais ce n’est qu’un côté de la médaille. L’autre aspect est la perpétuation du caractère PÉRIPHÉRIQUE de la Pologne. L’optimiste pensera : « Super, nous allons faire de l’argent en jouant un rôle de pont, etc. » Sans blague ? Ici, c’est la Pologne, donc si ça peut mal tourner, c’est ce qui se passera. La persistance dans une situation périphérique signifie aussi, entre autres, la consolidation du système dirigeant de notre pays et le maintien de sa dépendance économique vis-à-vis de l’Allemagne. Nous serons comme le Honduras, aux marges insignifiantes de l’empire. Bien sûr, c’est un meilleur scénario qu’une annihilation atomique. Mais il n’y a toujours aucun avenir pour les Polonais…

En tout cas, c’est ce qui apparaît d’un point de vue strictement national – le reste ne nous intéressant pas (sauf de manière théorique). Nous devons également nous rappeler que, de même qu’en URSS depuis au moins Brejnev, le leadership politique aux États-Unis est collégial et partagé. Avec un visage proéminent, certes, mais agissant presque uniquement comme une cause de frictions entre les groupes d’intérêt. À en juger pour l’instant, sur la base des déclarations et des actions de Trump, on pourrait considérer que le lobby visant à la reconstruction du marché intérieur aux États-Unis semble cette fois-ci plus fort que les groupes financiers, toujours déterminés à déclencher une guerre rapide pour dissimuler la faillite du système spéculatif mondial (avec le soutien indéfectible du complexe militaro-industriel). Paradoxalement peut-être, d’un point de vue polonais mais aussi compte tenu de la nécessité de faire advenir un ordre international vraiment différent, la victoire d’Hillary Clinton aurait été plus utile, en accentuant les fractures des sociétés américaine et occidentale, et avec des élites dirigeantes précipitant le déclin, ce qui vaudrait peut-être mieux que l’état actuel de suspens géopolitique et financier à l’échelle mondiale. Tout dégel éventuel, toute vraie nouvelle détente prolongeront seulement l’agonie du système, en endormant les adversaires qui évitent ainsi la confrontation au Nouvel ordre mondial toujours existant (soit l’Union des Républiques Démocratiques Américaines du monde entier), avec un transfert de la tension dans d’autres régions (certainement sur les probables relations américano-chinoises à venir, en place du conflit américano-russe), mais le bilan de tous ces « changements » sera le même que la prochaine « réforme » en Pologne : rien ne changera sur le fond, tout sera comme d’habitude, ce seront les mêmes qui gagneront ou qui perdront, malgré des transferts à petites doses du niveau général de risque, le découragement et la satisfaction des autres resteront les mêmes pour l’essentiel.

Il y a aussi un autre aspect intéressant de la présidence de Donald Trump en rapport avec le Brexit (événements éloignés en apparence) qui a attiré l’attention notamment des indépendantistes gallois. Leanne Wood, la présidente du parti Plaid Cymru, a relevé l’annonce du premier ministre britannique, Theresa May, visant à construire un « nouveau marché commun » avec les milieux économiques néo-mondialistes soutenant Donald Trump, après que la Grande-Bretagne ait quitté l’Union européenne. Selon Plaid Cymru, le Brexit et la nouvelle (?) politique américaine faciliteront le moins-disant social – en termes de protection et de droits des travailleurs et des consommateurs – sous prétexte de « déréglementation », ainsi que la privatisation et la liquidation de secteurs entiers de l’industrie (par exemple, l’agriculture) dans les pays touchés par ce processus. La popularité de Donald Trump repose, entre autres, sur ses slogans antimondialistes. Cependant, derrière sa présidence, il y a des intérêts puissants qui veulent créer leur propre nouvelle version de la zone de libre-échange avec encore moins de protection sociale, prévient Leanne Wood. Nonobstant le fait que le peuple gallois voit un scénario mortel dans l’UE pour l’économie locale et la politique sociale, avec ses « principes un peu plus civilisés » – on peut accorder à Plaid Cymru que, sous couvert de lutter contre la mondialisation, les États-Unis sous la direction de Trump sont prêts à en réaliser la version la plus radicale. C’est juste que pour l’instant, cela se trame dans une autre partie plus développée du monde. Le verdict pour le reste de l’Europe est au mieux un peu différé, mais sa dimension elle-même a été considérablement aggravée.

Tous ces faits cumulés commandent aux Polonais de rester très prudents sur le président américain. Dans tous les cas, que ce soit grâce ou à cause du système de subordination internationale dans lequel nous sommes, ces choses ne nous concernent pas, donc nous n’avons pas à les traiter (comme dit un proverbe polonais). Et ça ne risque pas de changer.

Fin de l'entretien.

Propos recueillis par Lucien Cerise.

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