Évènement

Equilibrium (Kurt Wimmer)

Publié le : 22/07/2013 00:26:07
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Equilibrium BaleQui n'a jamais rêvé de ne plus rien éprouver ? Plus de souffrance, plus de tristesse, plus d'inquiétude, plus d'angoisse ? Tout simplement vivre, sans affect ? C'est ce que propose le Prozium, drogue ô combien attirante. Oui mais voilà : en supprimant les affects « négatifs », le Prozium fait également disparaître joie, plaisir, amour, bonheur, colère, amusement. Toute émotion, tout sentiment disparaissent. Peut-on encore parler de « vivre », dès lors que notre cœur n'est plus qu'une horloge qui fait « tic-tac » ? Telle est l'interrogation qui servira de fil directeur à Equilibrium, de Kurt Wimmer, sorti en 2002.


Au sein de l'utopique (le terme est volontairement contestable) société de Libria, directement inspirée de 1984 de George Orwell, l'usage du Prozium est plus que toléré, il est imposé. Les émotions étant source de discorde et d'ambition, elles sont par conséquent à l'origine des guerres et des horreurs de l'histoire de l'humanité. Telle est, du moins, la doctrine du Père, à la tête de Libria. Certains individus refusent toutefois d'abandonner leur humanité et de s'injecter le produit. Ils sont qualifiés de Transgresseurs et traqués. John Preston (Christian Bale) et Errol Partridge (Sean Bean) sont deux Ecclésiastes, membres du Tetragrammaton, un organisme formé pour traquer les « déviants émotionnels » (les Transgresseurs) et les éliminer. Ils sont, pour ce faire, sur-entraînés et formés à l'art du Kata-armé, une méthode de combat à l'arme à feu qui anticipe la trajectoire des éventuelles ripostes tout en augmentant le pourcentage de tirs mortels. Leur rôle, outre l'élimination des Transgresseurs, est également de détruire les œuvres d'art, sources d'émotion. Je ne pense pas être le seul à avoir grimacé en voyant Preston ordonner à un scientifique, qui lui confirme qu'ils viennent de trouver la vraie Joconde, de la brûler sur le champ.

Le film débute sur une intervention dans une planque de Transgresseurs, qui permet de voir Preston à l'œuvre. Impressionnant, et déprimant quand on envisage la possibilité d'une application dans le réel : l'Ecclésiaste élimine une quinzaine de Transgresseurs à lui seul. C'est après quelques minutes que le premier grain de sable apparaît dans une machine qui semble pourtant bien huilée : plutôt que de laisser la brigade des saisies embarquer toutes les œuvres découvertes, Partridge décide de conserver un livre, en affirmant à Preston qui l'interroge qu'il veut le déposer lui-même pour être sûr qu'il soit bien répertorié. Il fait à ce moment-là une erreur qui lui sera fatale : lorsque son camarade lui affirme être satisfait de leur travail, convaincu que tous les Transgresseurs seront bientôt éliminés, Partridge répond « C'est vrai ? ». Vous savez, cette petite intonation interrogative, qui laisse entendre que vous n'êtes pas convaincu. Preston lui demande de répéter, soupçonneux. Partridge s'injecte alors une dose de Prozium et répond un « C'est vrai. » catégorique. Oui mais voilà, le mal est fait.

Si les Ecclésiastes ont pour rôle principal d'interpeller et d'éliminer les Transgresseurs, ils sont avant tout reconnus pour leur capacité à détecter ceux qui ne prennent pas leur dose et qui éprouvent donc des émotions. Et Preston est connu pour être le meilleur élément du Tetragrammaton. Il repasse cette conversation en boucle dans sa tête, puis va vérifier que l'ouvrage a bien été déposé. Partridge n'est pas venu déposer quoi que ce soit depuis des semaines. Preston le retrouve alors aux Enfers – les territoires abandonnés, en ruine, qui entourent Libria, et où se réfugient les Transgresseurs. Assis dans une église, Partridge est en train de lire un recueil de poèmes, et accueille son camarade par des mots troublants. « Mais je suis pauvre, je n'ai plus que mes rêves. J'ai déroulé mes rêves sous tes pieds. Marche doucement, parce que tu marches sur mes rêves. ». L'un comme l'autre savent ce qui attend Partridge : la mort. Preston lui dit être désolé, ce à quoi son camarade lui dit que c'est faux : il ne sait même pas ce que ça veut dire. Partridge sort doucement son arme en fixant Preston du regard, mettant son « ami » au défi de le tuer. L'exécution est rapide. Une ombre de regret semble passer sur le visage de Christian Bale, acteur excellent dans ce type de rôle, ce qu'il confirme une nouvelle fois dans ce film.

Le retour est franchement glauque : on voit son fils devant un écran géant représentant le Père qui débite sa propagande ; il raconte à son père avoir vu un camarade, enfant lui aussi, pleurer plus tôt dans la journée, et décide de le signaler. La délation est devenue naturelle, même chez les enfants, de quoi faire franchement peur. La famille Preston semble au-dessus de tout soupçon, si ce n'est que la mère – la femme de John – a été arrêtée et incinérée pour transgression quelques années plus tôt. Un matin, les choses dégénèrent : John sort sa dose matinale avant de se laver les dents – ce qu'il ne fait jamais dans cet ordre – et la fait tomber, la brisant. Cette dose manquée sera la première, qui permettra la résurgence d'émotions auxquelles l'Ecclésiaste n'est plus habitué. Malheureusement pour lui, son nouvel équipier veille au grain, et ne manque pas de constater l'évolution de celui que tout le Tetragrammaton prend en exemple.

Equilibrium – c'est par ailleurs le nom du lieu où chacun se fournit en Prozium – est axé autour de cette redécouverte de ses émotions et de son humanité par Preston. Dans une société où toute manifestation émotive est traquée, et où il est le Traqueur en chef, pour ainsi dire, l'expérience est risquée. Aussitôt après avoir brisé son insert matinal, il aurait pu en prendre un autre. Il a pourtant choisi de ne pas le faire, sans doute perturbé par le choix de son ancien camarade. Les choses s'aggravent de nouveau pour lui quand il s'éprend d'une Transgresseuse – par ailleurs compagne de Partridge, comme il le découvre plus tard – qui l'interroge sur le but de son existence. Face à la réponse vide de l'Ecclésiaste (qui lui dit vivre pour servir la grandeur de Libria, comme c'est beau), elle lui répond qu'il n'existe que pour perpétuer son existence. Belle formule, chargée de signification et de reproches envers le mode de vie purement nihiliste – au sens passif, que Nietzsche distingue de l'actif, le passif étant vide de valeurs et de volonté – prôné par cette société de clones qu'est Libria.

L'analogie avec la situation actuelle ne peut que nous frapper. Bien que la méthode soit différente, en ceci qu'on nous incite de nos jours au contraire à nous contenter de nos émotions et de nos pulsions – ce « sous-sol de l'homme » dont parlait ce cher Julius Evola – mais le résultat coïncide : là où les Transgresseurs refusent de se soumettre et continuent à lire (Fahrenheit 451, on ne pense pas du tout à toi), à écouter de la musique et à admirer peintures et sculptures, en ne prenant pas d'inhibiteur d'émotion, nous nous devons de lire et de créer pour ne pas nous réduire à ces pathétiques monades pulsionnelles individualistes et égocentriques que le Marché tend à faire de nous depuis les écrits de cette petite ordure de Bernays, si efficacement repris et appliqués par l'institut Tavistock. Dans Equilibrium, les choses sont poussées à l'extrême (on est en 2070, après une catastrophe nucléaire, ça aide toujours les gens à mieux accepter des aberrations.... tiens, en les prenant par l'émotif, ça me rappelle quelque chose). Les animaux sont supprimés à vue (eh oui, c'est que c'est attachant ces petites bêtes), quant aux fenêtres, elles sont couvertes d'un film opaque. Quelle en est l'utilité, me direz-vous ? Preston nous donne la réponse, en se réveillant après une nuit rendue tumultueuse par la non-prise de Prozium. Il déchire ce film opaque pour admirer l'interdit : un magnifique lever de soleil sous une pluie torrentielle, panorama exquis qui ne peut que nous atteindre.

S'extasier devant un magnifique lever de soleil, devant une biche qui traverse le chemin que l'on arpente en forêt, savourer le bruit des animaux en pleine campagne, ou la caresse du vent sur son visage... que de plaisirs ringards à notre époque. Comme le dit si bien Tyler Durden dans cette perle qu'est Fight Club, « ce qui me concerne moi, ce sont les revues qui parlent des stars, la télévision avec cinq-cents chaînes différentes, les slips avec un grand nom marqué dessus, le Viagra, les repas minceur... ». Tous ces petits bonheurs humains desquels nous nous sommes petit à petit détournés pour nous concentrer sur de la merde, aussi insipide qu'inutile. Or, par Equilibrium, nous pouvons nous interroger : y a-t-il une réelle différence entre bonheur factice et absence de bonheur ? Entre se concentrer sur une parodie de mode de vie devenue une obsession en se détournant de ce qui importe et de ce qui nous atteint directement au plus profond de notre être – la scène où Preston se met à pleurer à écoutant le début IXème symphonie est sincèrement poignante – et se détourner tout simplement de toutes ces choses, la frontière est mince.

La différence réside, en réalité, sur le procédé : de nos jours, on substitue la télé-réalité, les magazines people et Lady Gaga à la lecture, à Beethoven, à la philosophie, et surtout au simple fait d'être humain et d'avoir un mode de vie sain. Dans Equilibrium, on fait prendre du Prozium et on élimine tous ceux qui refusent d'en prendre (« quand même ! » Ces types sont dangereux ! Comme un certain Varg V. qui ose construire sa maison, tondre sa pelouse, et « trop poli pour être honnête » (1)) et de se conformer à la pensée unique. Il y a matière à réflexion, non ?

***

Note

(1) Cf. les propos délirants du maire de la Croisille-sur-Briance : « Ils venaient ici tous les 15 jours et nos rapports étaient courtois. Un jour, j’ai dû leur envoyé un courrier pour qu’ils tondent leur terrain. Bizarrement, ils se sont exécutés en 48 heures. J’ai trouvé ça étrange. Ils se sont mêmes excusés par courrier ! Il y a 15 jours, nous leur avons ouvert l’eau sur leur terrain. Ils ont payé rubis sur l’ongle. A posteriori, je me dis qu’ils étaient trop polis pour être honnêtes. »  http://www.lepopulaire.fr/limousin/actualite/2013/07/17/l-extremiste-norvegien-arrete-en-correze-construisait-une-maison-en-haute-vienne-1630811.html

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