Essais sur l'histoire de la mort en Occident (P. Ariès)

Publié le : 31/10/2009 08:34:28
Catégories : Histoire

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Les « essais sur l’histoire de la mort en Occident » constituent un recueil de textes publiés par Philippe Ariès sur le thème qui l’a rendu célèbre. En voici les principales conclusions – toute l’histoire de l’âme occidentale est là.

L’attitude devant la mort peut paraître immobile pendant de très longues périodes de temps. Mais de temps en temps, à l’échelle du temps historique, une mutation se produit : des changements imperceptibles cristallisent une réaction relativement rapide (quelques générations), qui va totalement modifier la vision culturelle.

Pendant le Moyen Âge, de l’an 600 à l’an 1200, l’attitude de l’homme occidental devant la mort change très peu. La mort est apprivoisée : l’homme sait quand il va mourir, il en est averti ; ce savoir ne le tourmente pas, la mort fait partie de la vie ; le mourant ne meurt pas seul, la mort est un acte social. Cet acte social obéit à un rituel : le mourant doit regretter la vie, pardonner aux vivants, se repentir de ses fautes et recevoir les sacrements. Après quoi, il doit mourir vite. Il accomplit, à travers ce rituel, un travail utile à l’ordre social. Mourir est, au Moyen Âge, l’ultime tâche d’un individu à peu près inexistant dans l’ordre des représentations, pour contribuer au bon ordonnancement d’un inconscient collectif et d’une institution imaginaire qui sont tout. Pendant le Haut Moyen Âge occidental, comme en Inde encore aujourd’hui, la mort n’est pas un évènement marquant. C’est une routine.

A partir du XIII° siècle, des altérations commencent à se produire dans ce modèle. Pour commencer, la conception du Jugement Dernier évolue. Le destin final des âmes devient un destin individuel – alors que jusque là, « les Elus » constituaient un bloc unifié, « les Damnés » un autre bloc unifié. Cette modification (dont les conséquences lointaines incluent évidemment la Réforme et la Contre-Réforme) change littéralement le sens de la Révélation. Elle modifie par contrecoup la représentation de la mort elle-même. Le Jugement n’est plus situé « à la fin du temps ». Il a lieu lors de la mort de l’individu. Cette mutation, cause profonde de l’émergence de l’individualisme, est donc pour Ariès bien antérieure à la Réforme et à l’ère des Lumières (il y a toute une critique du travail de Michéa sur la civilisation libérale à effectuer à la lumière de cette donnée historique). La mort devient l’occasion d’une ultime tentation : le mourant va-t-il individuellement choisir la paix avec Dieu, ou bien restera-t-il prisonnier du regret du monde ?

Progressivement, entre le XIII° et le XV° siècle, la mort devient horrifiante. C’est évidemment la conséquence de l’individualisme naissant. Une anthropologie négative survient, qui renvoie implicitement à l’idée de l’échec de l’homme, marqué par son incapacité individuelle à affronter la mort (et l’on retrouve la critique de Michéa, qui fait remonter l’anthropologie négative à Hobbes, donc avec environ quatre siècles de retard). L’homme du Moyen Âge tardif a encore la mort à l’esprit, mais elle a cessé de faire partie de lui. Elle est une ennemie intime.

Horrifiante, la mort devient par contrecoup fascinante, avec environ deux siècles de décalage entre les deux évolutions. A partir du XV° siècle, et plus encore au XVI°, on assiste à une érotisation de la mort. Le passionnel occidental change donc de sens à ce moment : la « belle histoire d’amour et de mort » devient l’histoire du sexe et de la mort (une mutation pressentie par Denis de Rougemont, dans « L’amour et l’occident). Ce mécanisme s’emballe progressivement jusqu’au XIX° siècle, pour arriver au point où la mort devient désirable parce qu’elle délivre de la peur de la mort. Les cimetières sont les lieux romantiques par excellence, le deuil, jusque là encadré par la coutume, a tendance à déborder, il devient une sorte de manière de vivre, quelque chose à quoi l’on prend plaisir. Derrière le culte romantique de la mort, il y a un mouvement convergent de sublimation : de la peur de la mort, du passionnel occidental.

Ce n’est qu’une étape. Une fois érotisée, la mort devient un objet hors la vie. A partir du XVIII° siècle, les cimetières commencent à sortir des villes et des villages. Ils appartiennent symboliquement à la part d’ombre de l’homme, la part qui fascine et inquiète. La mort fait l’objet d’un culte paradoxal : on la chérit en paroles et souvent en fantasmes, mais on commence à la rejeter en pratique. Tout se passe comme si son érotisation n’avait été que le support d’une mécanique transférentielle : on l’a enfermée dans l’univers fantasmatique.

Toutes ces évolutions furent si lentes que les contemporains ne les ont pas perçues, ou très rarement. Mais au XX° siècle, soudain, une véritable casser va s’effectuer, si rapide que tout le monde ou presque pourra la percevoir. Cette cassure est l’instant de la mutation, où les facteurs de changement intervenus en amont provoquent enfin un écroulement de la structure d’ensemble, et où, aussitôt, une nouvelle structure (peut-être de transition) surgit des ruines de l’ancienne conception.

Cette révolution commence au début du XX° siècle, quand on commence à chercher à dissimuler son état au mourant. La peur de la mort est devenue telle, l’étrangeté de l’outre-tombe est si parfaite, que la mort devient interdite. Elle est, dit Ariès, ensauvagée. Ensuite, avec quelques décennies d’avance aux Etats-Unis sur l’Europe, la mort, qui est de moins en moins un acte social depuis le début du XIII° siècle, cesse en plus d’être un acte privé. On décharge la famille, on lui évite d’avoir à « gérer son mourant ». La mort n’est plus un acte du tout. On meurt seul, caché au fond d’un hôpital, si possible gavé de médicaments pour ne pas souffrir, pour ne même pas savoir qu’on meurt. Au temps jadis, on disait aux enfants qu’ils naissaient dans les choux, mais on les invitait à assister aux agonies. Désormais, on les initie au sexe dès leur plus jeune âge, mais on fait tout pour les protéger de la mort de leurs grands-parents.

La conclusion que l’on tire du travail d’Ariès,  c’est que l’homme occidental contemporain est entré dans un refus de la mort, et que ce refus de la mort explique en grande partie le caractère relativement absurde de son existence. L’homme occidental du XXI° siècle n’a plus de savoir mourir. La peur de la mort, la volonté d’ignorer la mort, a totalement envahi sa vie, au point qu’elle ne laisse plus de temps pour vivre. Où l’on revient, cette fois par la conclusion, à une critique possible de Michéa : et si l’unicité qu’il croit détecter dans le libéralisme n’était au fond que l’unicité de la modernité ? Et si le vrai problème, plus que le libéralisme, plus que le consumérisme, était à la racine de ces symptômes ?

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