Évènement

Faillite frauduleuse

Publié le : 20/02/2008 00:00:00
Catégories : Actualité , Archives Scriptoblog (2007-2013) , Articles par thèmes , Auteurs , Michel Drac

Serbe5

Après, c’est promis. On arrête avec les comptes-rendus de manif. On arrête avec les photos. On recommence à écrire. Des textes ennuyeux, avec des mots que personne ne comprend. Même pas nous, on fait semblant.

Mais c’est qu’aujourd’hui, la Serbie est mutilée, un peuple saigne, et Paris ?

A Paris, ça va.

Tout va bien.

Personne n’y pense. Dans le métro. Dans la rue. Personne n’y pense.

Manif pour dire non à l'indépendance du Kosovo. Nous avons rendez-vous place de la République, à la sortie de métro, pas loin du Go Sport.

En fond sonore, un discours en serbo-croate.

Michel Drac : Salut, ça va ?

Oswald : Ouais, ça va. On est nombreux, dis donc. 1000 ou pas loin.

MD : 80 % de Serbes. 20 % de Français. Enfin, je crois. Tous les Serbes de Paris sont ici. Ou alors des Serbes qui parlent Français sans accent.

Os : Des fils de Yougo, comme on disait dans notre enfance. Mais les autres ? Des Serbes du Kosovo, réfugiés ?

MD : Probable.

Os : J’ai vu pas mal de mecs qui avaient des gueules de guerriers.

MD : Oui, ça fait drôle, une foule de blancs qui ont l’air durs. Je veux dire, quand on est habitué aux Français tout mous.

Os : Le genre calot, là, c’est ça, une titovka ?

MD : Je crois. Avant, ils avaient l’étoile rouge dessus. Maintenant, c’est un symbole national. Leur béret basque à eux.

Os : Au fait, désolé pour le retard. Bordel monstre sur le périph. La radio a parlé d’une connerie de manif d’écolos.

MD : Ils n’ont pas parlé de cette manif-ci ?

Os : Non, tu penses… Un millier de nationalistes serbes qui manifestent contre la destruction d'une nation libre, qu’est-ce que ça pèse face à dix bobos écolos frankistanais décidés à sauver les écureuils à poils ras du Larzac inférieur...

MD : Regarde les pancartes derrière-toi.

Os (il lit) : Kosovo, une autonomie démesurée accordée par Tito… 51 % d’Albanais en 1985, 82 % d’Albanais en 1992.

MD : La matrice de l’épuration ethnique.

Os (il lit) : Mort de la Yougoslavie, mort de l’Europe.

MD : Je me demande combien de temps…

Os (il l’interrompt) : Dix ans ? Vingt ans en comptant très large ?

MD (il rit) : Et encore. Tu as vu au Danemark, les émeutes, comme chez nous en 2005 ?

Os : Oui. Tic-tac… à l’heure européenne, et au méridien de Paris.

MD (il regarde une pancarte et lit) : Peuples unis d’Europe, non aux diktats OMC-Maastricht.

Os : Peuples d’Europe ? Il reste des peuples en Europe.

MD (montrant les Serbes autour) : Eux.

Os : Je vais me faire Serbe.

Le discours en serbo-croate est terminé. Une dame, discours en français, fort accent slave. On entend mal, certains mots seulement.

« Sarkozy… vendu… il a quelque chose dans le dos… nous espérons pas de conséquences sur relations avec peuple français… on se battra toujours… on ne reconnaîtra jamais… on mettra le feu pendant des siècles, on n’arrêtera jamais… Espagne, basque… »

MD (pensif) : Avant-hier soir, j’ai dîné avec un jeune, un compatriote comme on dit. Enfin, un frankistanais, quoi. Il me disait qu’il trouvait ça beau, la fin d’un monde. Il me regardait avec sa tête de futur bolossé, et il me disait : il y a une beauté dans le renoncement.

Os : Quand tu perds la foi, le vide te fait l’effet d’un soulagement.

En fond sonore, le discours continue. « Nous savons… peuple français, pas d’accord… »

Os (faisant signe) : On n’est pas les seuls à dire non.

MD : On dirait le Renouveau Français, non ?

Os (pensif) : Tels les carabiniers… Remarque, je n’ai rien à dire…

MD : Je crois qu’ils étaient aussi à la manif du Franc, à Saint-Michel…

Le Renouveau Français s’approche. Une cinquantaine. Des costauds. Jeunes, arrivant en force. Ils traversent le boulevard en scandant : « France ! Serbie ! Solidarité ! »… et gagnent le centre de la place. MD va les prendre en photo et discute avec eux.

MD (en aparté) : C’est marrant, certains ont cru qu’il y avait la LDJ parce qu’il y avait trois juifs qui passaient. Parano quand tu nous tiens.

Os : Only the paranoid survive.

MD: Je me demande où est Dantec.

Os : En train de se faire effacer son tatouage de l’OTAN.

MD : Ouais.

En fond sonore, le nom de Kouchner provoque une gigantesque bronca.

Os : T’as pas compris, le Kosovo, c’était une société multiculturelle.

MD : Ouais.

Fin du discours en français. A nouveau, c’est du serbo-croate.

Un type sort du métro. C’est un Noir déguisé en caricature raciste. Il porte un sweat-shirt léger malgré le froid, mais sur sa tête, une chapka informe et crasseuse. Il a les yeux exorbités. Il avise les drapeaux et crie : « Ouais ! C’est la technoparade ! » Il traverse la foule en faisant mine de danser. Les manifestants ne lui accordent aucune attention. Lui, en revanche, semble comprendre peu à peu qu’il s’est trompé d’ambiance et de public.

MD : Bon.

En fond sonore, à nouveau, un discours en Français.

« Si le Kosovo peut déclarer son indépendance, alors les enclaves serbes du Kosovo peuvent faire pareil. »

Ovation.

L’orateur passe au serbo-croate. On distingue le mot « Rossia » ou à peu près.

Nouvelle ovation.

Fin des discours. La foule se forme en cortège.

Soudain, une voiture surgit. Une grosse berline allemande, Mercedes ou BM, ça va trop vite, pas le temps de voir. Dessus, un immense drapeau rouge et noir, l’aigle albanais.

Coup de klaxon côté albanais.

Hurlements côté serbe.

La guerre ethnique est déclarée.

Les Albanais doivent s’arrêter quelques secondes. Vingt mecs se ruent vers la voiture. Coups de pieds, coups de poings. La rage. Miracle : pas de blessés.

Les Albanais redémarrent. Si la bagnole cale, dommage pour les Albanais.

Elle ne cale pas. S’éloigne en trombe.

La guerre ethnique est interrompue. Reprise du match à domicile, prochainement.

Os : T’as pris la photo ?

MD : Pas eu le temps.

Os : Le Kosovo ouvre la boîte de Pandore, et Bruxelles a filé les clefs…

MD : J’espère qu’un jour, les latinos déclareront Aztlan. Juste pour voir la gueule des neocons.

Os : Va savoir.

MD : Comment ils ont pu débouler ?

Os : Les Albanais ?

MD : Ouais.

OS : Manque de bol ou provocation. Limite suicidaire, s’ils l’ont vraiment fait exprès.

MD : En tout cas, c’était pas une bagnole de paysans de Pristina. Si c’était pas au moins des maqu’, je veux bien me faire Pape.

Os (pensif) : C’est curieux, à part les trois CRS syndicaux, y a presque pas de flicaille.

MD : Bizarre. Tu sais, à Versailles, le 4 février, y avait 500 flics, t’aurais vu ça, c’était comique. 500 flics pour arrêter Marie-Chantal, j’ai des photos marrantes, la bourgeoise à chapeau entourée par dix CRS.

Os : L’ordre règne.

MD : Ouais.

Os : Ils ont déclaré l’indépendance. 16 h 02, 17 février 2008.

MD : Combien de Français pour dire non avec le peuple serbe, place de la République ?

Os : Arrête, je te dis, tu vas te faire mal.

MD : J’ai honte pour la France.

Os : Arrête. Si un jour la guerre commence en France…

MD : Le jour où la guerre commencera en France, j’aurai fini d’apprendre le Russe.

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