Évènement

Faire les Français (A-M. Thiesse)

Publié le : 26/11/2010 02:15:47
Catégories : Histoire

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Anne-Marie Thiesse (AMT) est directrice de recherche au CNRS, spécialisée dans les questions relatives à la Nation et à l’identité. Autant dire que quand on lit un livre d’elle, on a une idée du point où en est la réflexion dans le bloc institutionnel sur ce point précis.

C’est pour cette raison qu’il peut être intéressant de la lire. On ne doit pas s’attendre ici à trouver des propositions révolutionnaires : nous sommes  dans le ronron mandarinal. Mais on peut en revanche se faire une idée de l’analyse que les « élites intellectuelles » produite par notre République sur la question, qui les concerne au premier chef, de la dilution progressive de leur employeur dans les nouvelles structures politiques (ou plutôt anti-politiques) produites par le capitalisme transnational.

La « crise d’identité » de la « Nation républicaine », vue depuis le Bloc Institutionnel : note de lecture.

Nous zapperons les passages obligés sur la condamnation vertueuse de Rebatet et autres infréquentables, et irons directement à la thèse de fond.

 

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Qu’est-ce que l’identité nationale ? Voilà la première question d’AMT.

Elle rappelle tout d’abord que la notion est assez récente. Elle date des années 1980.

Elle souligne ensuite qu’on ne l’a jamais définie précisément. On pressent qu’elle résulte plus ou moins de l’avènement de l’Etat-nation comme forme la plus adéquate de la Cité, dans les conditions de l’époque antérieure, et de la crise de cette forme politique, dans l’époque actuelle.

Alors remontons la généalogie du concept…

Historiquement, la Nation, avec un grand « N » est de conception récente : le XVIII° siècle, pas avant. Elle peut être vue, estime AMT, comme le contenu qu’il fallait pour remplir un contenant nouveau : le concept de « peuple souverain ».

Jusque là, en France, on n’hésite pas à distinguer la « nation picarde » au sein de l’ensemble français. Et soudain, vers le milieu du XVIII° siècle, il devient évident que la France, corps politique qui n’est plus unifié par la personne de son souverain, doit se définir comme Une « Nation ». C’est que la France n’est désormais plus un assemblage de communautés organiques, unifiée seulement dans la personne du Roi. La République détruit les communautés et le Roi, pour imposer une relation directe entre l’individu et la Nation, deux concepts dont la validité dans le champ politique s’impose brutalement, avec la Révolution.

La Nation, dans cette acception, est en somme un collectif dans lequel les individus aliènent librement leurs droits pour mieux les protéger ; elle est, au fond, la forme politique qui maximise la coordination tout en minimisant la contrainte.

Petit à petit, cette définition très générale et franchement universaliste sera resituée, au fil de la Révolution et de l’Empire, dans un cadre plus différencialiste. On admet progressivement l’idée que la Nation doit, pour exister, relier des individus qui partagent les droits qu’ils veulent défendre en s’aliénant, et donc possèdent la même définition et priorisation des droits. Si l’on va au fond des choses, on dira donc que la République s’est résignée, avec l’Empire, à admettre que la « Nation » devait être une nation.

Il s’est en effet avéré très vite, à l’expérience, que le « contrat social » n’est possible que si, sous la société, il y a une communauté de pensée, un sentiment commun, une histoire partagée, des valeurs structurantes à peu près acceptées spontanément par tous les citoyens. C’est sous cette contrainte que la Nation révolutionnaire s’est transformée, par expérience, en nation territoriale, culturelle et linguistique (le concept de « nationalité » apparaît dans le code civil en 1804).

La France révolutionnaire voulait l’universalisme, et elle a été contrainte à l’universalisme dans un seul pays : pour AMT, notre conception contemporaine de la Nation vient de là.

Le premier problème, dès lors, est évidemment de définir la nationalité. Les universalistes  ont été contraints par la réalité à une forme de différencialisme : comment définir cette différence structurante ?

Une première tendance consiste à mettre la Nation universaliste au service de la Nation différencialiste. En 1804, la nationalité est définie par le droit du sang : on est français parce qu’on a au moins un parent français. Mais à partir de 1889 s’y ajoute le droit du sol : on est français si on naît en France. C’est que, tout au long du XIX° siècle, la France définit progressivement sa conception de la Nation par opposition à celle de l’Allemagne (ethnique et culturelle), donc comme fondamentalement politique – un corps en expansion, qui utilise sa cohérence pour agréger.

Une tendance inverse consiste à mettre la Nation différencialiste au service de la Nation universaliste. Il s’agit cette fois de définir un corps cohérent, qui va utiliser son expansion pour étendre le territoire de cette cohérence. La Nation française, « plébiscite de tous les jours » (Renan) s’impose comme une évidence, jusqu’aux frontières que son expansion définit. Elle propose à ses  membres un marché qu’ils ne peuvent pas refuser (parce qu’on ne le leur demande pas, mais aussi parce qu’on suppose qu’ils y trouvent intérêt) : elle garantit la liberté, l’égalité (en pratique : l’équité), la fraternité. Qui peut ne pas vouloir être libre, qui peut refuser l’équité, et donc qui peut refuser cette fraternité ?

C’est l’adossement de ces deux tendances opposées, mais complémentaires parce que convergentes, qui aboutit progressivement à la confusion des notions de citoyenneté et de nationalité. Sous cet angle, la Nation peut apparaître comme une équivoque bénéfique : elle permet de créer un concept utile, sans avoir besoin d’en figer les limites et le contenu, donc de manière historiquement dynamique. C’est une méthode en tout cas plus efficace que la distinction maintenue entre citoyenneté et nationalité (type URSS), puisqu’elle garantit une plus forte homogénéisation.

Le prix à payer, évidemment, c’est, précisément, cette homogénéisation.

Amusons-nous. Si l’on devait résumer en une métaphore humoristique tout ce qu’AMT avoue à demi-mots :

L’Allemagne, c’est (ou plutôt c’était) une boîte avec un videur à l’entrée qui dit : « monsieur, vous ne correspondez pas au dress code de cet établissement. »

L’Amérique version salad bowl, c’est un videur à l’entrée qui dit : « monsieur, vous pouvez entrer, mais vous commencerez pas faire la plonge ! »…

Et la France, c’est une boîte avec un videur à l’entrée qui dit : « monsieur, soyez le bienvenu ! La maison vous offre le champagne ! »… Sauf que derrière la porte, on apprend au client à s’habiller « comme tout le monde ».

Conclusion : ce ne sont pas les Français qui font la France, mais la France qui fait les Français.

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Et l’identité, dans tout ça ?

Eh bien, comme le fait justement remarquer AMT, l’identité définit un champ conceptuel qui peut perturber la « fabrication des Français », telle que nous venons de la définir. La notion d’identité sous-entend en effet que l’on sort de l’équivoque bénéfique : la question identitaire est créée par l’invention du concept, et cette question, posée au principe de la nationalité, reste pour l’instant sans réponse.

D’où vient cette notion ?

Le concept d’identité, appliquée à un groupe dans son ensemble et implicitement, par reflet du collectif sur l’individu, à chaque membre du groupe, prend naissance seulement dans les années 1950, avec les travaux du psychologue Erik Erikson, Juif danois formé à la psychanalyse par les milieux freudiens. Emigré aux USA pour fuir le nazisme, il y découvre les travaux de Margaret Mead sur les relations entre le modèle culturel des sociétés et les attitudes mentales prédominantes chez leurs membres. Erikson étudie les populations amérindiennes confrontées à l’imposition d’un système social (donc de valeurs) étranger à leur héritage, et démontre en particulier que cette « crise d’identité » perturbe la formation du caractère chez les adolescents (sans aucun doute une vérité).

La notion de « crise d’identité » sera ensuite réutilisée, récupérée, vulgarisée. Les sociologues américains l’analysent sous toutes les coutures, pour élaborer progressivement une théorie des interactions entre conscience de soi et conscience sociale (on parle d’école interactionniste). La préoccupation centrale est le rôle du stigmate (non-conformité sociale quelconque) dans la formation du « retournement du stigmate » par le stigmatisé, qui va construire son identité autour de son sentiment d’exclusion (à l’époque, la grande affaire aux USA, c’est la « question noire »).

Dans les années 70, cette école de pensée franchit l’Atlantique et ses enseignements sont transposés, en particulier, dans le discours des mouvements régionalistes français. Mais c’est seulement dans les années 80 que le terme d’identité commence à être appliqué à la majorité. Jusque là, les Français ne se posaient apparemment pas la question de l’identité française (puisqu’ils avaient la nationalité).

Il s’agit ici, en partie, d’un mécanisme de « retournement du retournement du stigmate » : puisque le stigmatisé (l’immigré) fonde son identité sur le stigmate, alors le non-stigmatisé est amené à se poser à son tour la question de sa propre identité, et va la définir par l’absence du stigmate.

Ici commence donc la distinction entre la nationalité et l’identité : l’homogénéité du corps national est questionnée. La Nation comme « communauté imaginée » (thèse célèbre de Benedict Anderson, professeur à l’université de Cornell) n’est plus imaginable : elle cesse donc d’être une communauté.

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La Nation vient de révéler sa fragilité. Elle ne résulte pas de la volonté divine, mais de la volonté générale. Si la volonté générale se fragmente en volontés particulières, la Nation cesse d’être. Jusque là représentée mentalement comme une personne collective, presque un individu dont les cellules auraient été les individus, elle entre en analyse pour soigner sa schizophrénie latente. C’est le processus enclenché à partir des années 80, accentué depuis constamment.

Comment en sortir ?

La réponse d’AMT tient en quelques  thèses, qui reposent toutes sur une idée-force : la réponse nationale à la question identitaire, c’est fondamentalement l’Histoire.

THESE 1 : REFONDER LE ROMAN NATIONAL

La clef du processus de construction de la Nation, sur le plan des représentations collectives partagées, a été l’Histoire. Le fameux « nos ancêtres les Gaulois » ânonné par des générations de descendants d’immigrés polonais ou italiens voulait dire, en réalité, que ces descendants avaient rompu avec leur filiation biologique, pour s’inscrire dans une filiation historique.

Le « roman national » assure deux fonctions essentielles à la construction de la Nation :

D’une part il associe le territoire national et les ancêtres, créant une conscience (partiellement fictive) de l’auto-engendrement de la Nation, fondatrice de la légitimité à occuper un certain territoire (le corps), et à protéger ses frontières (la peau).

D’autre part, ce faisant, il permet de circonscrire la Nation, et fonctionne en quelque sorte comme un livret de famille : on sait qui est français par héritage.

Or, et voici la première thèse d’AMT, la France souffre aujourd’hui d’un biais dans son roman national, une faille par laquelle la problématique de l’identité peut pénétrer l’esprit collectif et s’y imposer : lorsque la III° République a colonisé l’Afrique et l’Indochine, les populations colonisées ont été niées. On les a donc inclus à l’intérieur de la peau (dans les frontières de l’Empire), tout en refusant d’en faire une partie du corps (le territoire à l’intérieur duquel s’est produit l’auto-engendrement, au moins fictionnel, de la Nation).

Conclusion : il faut, d’une manière ou d’une autre, définir précisément la place des populations issues de cette zone de non-sens, de non-définition. Sur ce point, AMT se limite à poser une exigence de clarification, sans indiquer comment la clarification doit être conduite.

THESE 2 : IL FAUT RESTAURER L’ESTHETIQUE A TRAVERS LE PATRIMOINE

Pour AMT, l’affluence aux « journées du patrimoine » le montre bien : au-delà de la question spécifique des populations issues de l’immigration, la « crise d’identité » touche aussi les populations dites « de souche ». Ce n’est pas seulement par l’incertitude sur la localisation de la peau que l’identité nationale devient une question, que la nationalité ne suffit plus à résoudre : c’est aussi par la dislocation progressive de la conscience (en partie fictionnelle) de l’auto-engendrement du corps collectif.

La thèse d’AMT est ici qu’on doit, dans le roman national, faire une large part à l’esthétique et à la reprise de conscience de la continuité temporelle.

La « crise d’identité », pour la part d’elle qui naît indépendamment de la question de l’immigration, provient fondamentalement, dit-il elle en substance, de l’émergence d’un temps discontinu, où la technique façonne les lieux et les êtres brutalement, sans qu’il reste, sous le présent, trace du passé.

C’est pourquoi l’esthétique doit être centrale dans la refondation du roman national : c’est par son intermédiaire qu’on peut refonder une conscience de l’unité des lieux dans l’espace, des êtres  dans le temps. La France dispose là d’un atout important pour perdurer dans l’esprit des Français, car peu de pays disposent d’un patrimoine esthétique comparable au nôtre.

THESE 3 : EDUQUER AU NATIONAL

Encore faut-il, pour que l’esthétique soit comprise, pour que le message qu’elle véhicule soit reçu, et pour cela, que ce message soit reçu par une population éduquée. Ce devrait, rappelle AMT, être une des tâches de l’Education dite Nationale (un souhait qui fera sourire certains ici, les choses étant ce qu’elles sont…).

Pour AMT, la première tâche de l’Education Nationale est de garantir qu’il n’existe qu’une seule langue pour la Nation – ce qui ne veut évidemment pas dire abandonner l’enseignement des langues étrangères ou régionales, mais tout simplement faire en sorte que tous les Français s’expriment correctement dans une langue qu’ils connaissent (pas de « français pour pauvres sous-éduqué » par opposition au « français pour riches sur-éduqués », en particulier).

Mais au-delà, il s’agit d’offrir aux citoyens le point de départ de toute égalité réelle : la possibilité pour tous d’avoir accès à une éducation de qualité (on oublie aujourd’hui que l’interdiction du travail des enfants fut passée d’abord dans cette optique, et non au nom des « droits de l’enfant »). Concrètement, ce qui fait qu’un Français se sentira français, c’est avant tout que la France sera en quelque sorte devenue la mère de son esprit.

En ce sens, AMT peut à bon droit faire remarquer qu’une bonne partie des lois passées depuis 40 ans ont eu pour effet de créer la présente « crise d’identité ». Du « collège unique » (qui a reporté la sélection à un âge où les parents peuvent avoir du mal à assurer l’entretien de leurs enfants improductifs) aux actuels et délirants programmes scolaires d’Histoire-Géo (grandiose !), tout semble avoir été fait pour que la notion de nationalité perde la substance concrète que lui assurait, jadis, le système scolaire de la République (où l’on reparlerait sans doute à bon droit des observations d’Erikson sur la déstructuration des adolescents dans une population dominée…).

A ces trois thèses principales  s’ajoutent des thèses secondaires, relatives pour l’essentiel au traitement des susceptibilités  minoritaires (féminisme, régionalisme, communautarismes divers). Nous passerons sur ces chapitres : ici, on sent bien que l’auteur est « tenu » par les exigences du politiquement correct contemporain, c’est assez peu intéressant.

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Ce qu’il faut retenir du travail d’AMT, c’est que les « élites intellectuelles » de la République commencent à réaliser que sans la Nation, la République n’existe plus. La conclusion de l’ouvrage est d’ailleurs un appel à « refonder le politique » qui, à mots couverts, avoue le fond de l’affaire : sans la Nation, tout se disloque.

On regrettera simplement que l’analyse d’AMT n’ait pas été poussée assez loin pour déboucher sur un questionnement authentiquement politique, sur le rôle des réseaux d’influence étrangers, ou sur la question pourtant cruciale de savoir si le capitalisme globalisé peut ne pas vouloir la destruction de la Nation.

Mais bon, après tout, ce n’est pas d’une chercheuse au CNRS qu’il faut attendre un discours authentiquement politique

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