Fjght Club

Publié le : 14/06/2010 23:00:00

Voici la contribution de l'Abbé, sur Fight Club.

 

Fight Club – Aux origines du Mythe

 

Peu de temps après avoir vu Fight Club, Ruppert Murdoch, rendit une visite aux executives de la Fox à Los Angeles et plus particulièrement à son chef de la production, Bill Mechanic, pour lui confier ses impressions: « Nous n’aurions pas du produire ce film, nous ne devrions pas produire ce genre de film du tout. Ce n’est pas vous qui ensuite recevez des coups de fils de Capitol Hill ou de Wall street pour en répondre ».

Si le film a pu agacer la droite conservatrice d’affaires d’un Murdoch, il choqua encore plus la gauche médiatique qui multiplia les critiques défavorables, avec les sempiternels discours sur le « responsabilité » de l’artiste et le soupçon de fascisme qui pointait son nez pour mieux reléguer Fight club dans les poubelles de l’indignation morale.

C’est sans doute l’une des plus grandes énigme d’Hollywood de la fin du 20éme siècle, comment diable un film si ouvertement anti-capitaliste et anti-consommation, a pu être produit par la Fox, le studio des films consensuels et hyper profitables comme Titanic ou Independence Day, lui même détenu par le multimilliardaire australien Murdoch, l’un des représentant les plus caricaturaux des oligarchies néo-libérales mondialisées?

A bien des égards, Fight Club peut apparaître comme un incident industriel, et ils ne manquent pas dans le monde d’Hollywood, mais celui-ci prend les colorations inhabituelles d’une subversion interne à un système parvenu au bout de lui même. Un chef d’œuvre de ré-information anti-capitaliste. Alors, que s’est-il vraiment passé ?

Comme souvent au cinéma, tout est parti d’un livre,  d’un auteur dont le nom sonne déjà comme un premier bourre-pif : Chuck Palahniuk.

Palahniuk est un vrai écrivain américain, et les écrivains américains sont des personnages souvent très singuliers pour une raison très simple : ils sont seuls, enfin, encore plus seuls que nos écrivains à nous, en France. Eux ne cherchent pas à se référer à un courant, à se situer par rapport à un groupe d’auteur ou à entrer dans une « école »,  de style ou de pensée. Aux US, la littérature, tout le monde s’en fout, ce qui rend les écrivains encore plus pauvres et désespérés, ils peuvent donc avancer encore plus tranquillement dans leur délire.

Fight Club était son premier roman, à l’époque, Palahniuk travaillait comme mécanicien diesel dans un garage de Portland, dans l’Oregon. Le livre fut transmis par un des limiers de la Fox au service de lecture du Studio pour « coverage ». La réponse fut presque unanime : «  ne faites pas ce film, pas assez conventionnel, il va rendre les gens complètement dingues... »

Le bouquin circula quand même entre mes mains de plusieurs « executives » du studio, et l’un d’eux, Ross Bell, un jeune Australien un peu fauché, s’enticha du livre jusqu’a en rédiger une première adaptation, et réussit même à arracher un mini budget de développement à une ponte du studio, Laura Ziskin. Il le passa ensuite pour réalisation à Peter Jackson (Les seigneurs de anneaux), Danny Boyle (Trainspoting), et Bryan Singer (Usual suspects), avant que David Ficher, le réalisateur de Seven, accepte de se lancer dans le projet. Fincher, qui comme Palahniuk avait grandi dans l’Oregon, n’avait pourtant pas le profil type du réalisateur de Studio.N’ayant pas fait d’école de cinéma, il s’était formé sur le tas dans le domaine des effets spéciaux avant de développer sa propre expertise dans la réalisation de clips et de pubs. Un parcours de self made man qui lui donna un peu de détachement à l’égard du système des studios, et même un certain goût pour la subversion (toute relative dans le monde de la production cinématographique). Pour lui, l’attrait du livre fut instinctif, il le trouva intelligent, ironique et surtout, très drôle. « C’est évidemment une comédie » ne cessait-il de répéter, une vision qui échappait à beaucoup à la Fox.  Mais après le succès de Seven, Fincher paraissait un risque relativement calculé pour les décideurs du Studio. Pour le scénario, on fit (encore) confiance à un premier venu : John Uhls était certes inconnu au bataillon, mais totalement fasciné par le livre de Palahniuk. On vira Bell, et les deux hommes s’enfermèrent plusieurs mois pour finir le scénario. Fincher envoyait régulièrement des nouvelles versions du scénario au Studio en pariant avec Uhls que jamais cela « ne passerait ». A sa grande surprise, à chaque fois les responsables du Studio donnaient leur accord. Pourquoi diable accorder tant attention à un projet budgété à $ 25 millions, et donc catégorisé comme indépendant? Pour Fincher il était clair que personne à la Fox ne saisissait l’intégralité de la dimension intellectuelle du film. Seulement avec l’arrivée de Brad Pitt sur le projet, les coûts de productions grimpèrent, et les exigences de Fincher en termes d’effets spéciaux n’arrangèrent rien. Des 25 initiaux, le budget passa à  67. Pour un film indépendant sur un sujet aussi explosif, ça commençait à faire beaucoup. Il fallu faire appel à des producteurs supplémentaires, comme Arnon Milchan, qui ne furent convaincu de la viabilité du projet qu’à la vue des premiers rushes de tournages, déjà très spectaculaires. Le tournage failli être abandonné plusieurs fois pour raisons budgétaires. Des executives viendront expliquer, « entre amis », à Fincher la réalité de la situation : « Tu sais Dave, Rupert Murdoch se fout du cinéma, et pareillement, ce n’est pas parce qu’il aime le base ball qu’il est propriétaire des Dodgers (l’équipe de base ball de L.A), c’est juste un investissement ». Fincher répondra tranquillement qu’il ne fait pas des films pour des gens qui se foutent du cinéma, et se contentera d’un « take it or leave it » sur le montant du budget final. C’est Bill Mechanic qui finalement le validera, soucieux de diversifier l’offre grand public de la Fox, cantonné à l’époque sur les grosses machine du genre Star Wars ou Titanic. Et le miracle se produisit, le film fut terminé selon l’idée de Fincher, qui conserva le final cut.

Les premières projections du film en interne fut un choc pour la direction du Studio, mais une vraie délectation dans la subversion pour Fincher. Ce fut ensuite au tour du Marketing de s’arracher les cheveux pour vendre un film totalement invendable, le  message anarchiste du film allant à l’encontre du principe même du marketing. Et puis, au moment de sa sortie en Octobre 99, le massacre de Colombine tout récent interdisait de cibler un film aussi violent sur le public adolescent. Fight Club fut donc vendu comme un film d’action underground ou le message idéologique et la violence furent systématiquement gommés. Le film fut un échec commercial, Aron Milchan, après la sortie, ne cessera d’ailleurs de se plaindre à Fincher de l’argent que le projet lui avait fait perdre. Fincher se contentera de lui répondre, un brin méprisant : « Arrête de me gonfler, dans dix ans, tu en seras encore à lever des filles en te présentant comme celui qui a produit Fight Club ». Le film est en effet devenu depuis un objet de culte pour des dizaines de millions de fans, parfois même pour les adeptes de l’ultimate fighting encagé, ce qui prouve que son contenu idéologique aura pu échapper à certains...

Certains à la Fox on prétendu que Fincher, trop obnubilé par le rendu de ses effets spéciaux, aura sous-estimé l’impact idéologique du film. C’est probable, mais cela ne change rien à l’affaire. Fight Club est un film dont le message est constamment renforcé par la virtuosité technique du réalisateur, où la violence sert toujours le sujet et n’est jamais gratuite. C’est sans aucun doute ce qui a choqué tous les bien pensants, de droite comme de gauche, qui préfèrent de loin une violence cool et marchandisée, à une violence qui surgit ici comme un remède à la déshumanisation de la société, une véritable reprise de conscience.

Dans Fight Club, tout part d’un constat :  Dieu est mort (« et de toute façon, on a pas besoin de lui », nous dit Tyler, le héros), et après la fin des grandes idéologies collectives, l’individu moderne issu d’une famille monoparentale se retrouve seul face à un marché qui le flatte pour mieux le détruire, pour mieux le contrôler en le déconnectant de tout sentiment d’appartenance collective. Mais voilà, l’homme, au sens nietzschéen du terme (et il en y’en a toujours un qui traîne quelque part), ne peut pas être un consommateur interchangeable dévirilisé, c’est un être conscient qui a besoin de s’affirmer au sein d’un groupe, et de s’épanouir dans une forme d’idéal. En fait, le héros du film, insomniaque chronique, ne fait que se refiler quelques claques pour mieux voir le monde, un simple écarquillement d’yeux sans doute, mais voilà, lorsque l’on se décide à voir, l’imposture du monde devient aveuglante. Devant une telle arnaque, le choix devient simple : on accepte et on ferme sa gueule, ou on se révolte. Notre héros tombe dans une voix intermédiaire, la schizophrénie. Et après quelques pains dans la gueule, le consommateur redevient homme,  il cherche à reconstituer la société, lui donner un sens, mais dans un ordre nouveau, et il entraîne les autres... C’est tout ce phénomène presque mécanique qui est décrit dans le film, sous forme schizophrénique certes, mais bien réelle et très impactante, surtout avec la puissance de feu artistique de Fincher.

C’est pourquoi beaucoup de médias ont hurlé au fascisme, qui, c’est bien connu, est aussi un esthétisme. Pourtant, en maître de subversion, Fincher a pris soin de truffer son film de références marxistes :  dans l’organisation créée par le héros, le meneur est issu de la bourgeoisie, mais le gros des troupes sont, elles, en provenance du prolétariat américain (serveurs, livreurs, chômeurs, employés de bureau etc.). Le projet Mayhem, climax du film, vise à la destruction du système informatique des cartes de crédits qui consacre une remise à niveau égalitaire du système économique.

Fincher aura même été plus loin. Dans le livre, le héros retrouve sa petite amie et  renonce au projet Mayhem.  Il est à nouveau conscient du monde dans lequel il vit, sorti de sa schizophrénie grâce à elle. La vie leur offre une nouvelle chance, à eux de la saisir. Pourquoi pas, après tout, l’amour est une solution…

Dans le film, le plus hallucinant est que le projet Mayhem réussit ! Dans un mimétisme troublant avec les attentats du 11 septembre (jusque dans les dialogues : « this is it, ground  zero » prévient Tyler, dans sa première réplique), le réalisateur choisit d’illustrer l’effondrement de la civilisation de la consommation à crédit par celle des tours du centre d’affaires de Century City. Tout repart vraiment de zéro, c’est l’humanité qui se donne une nouvelle chance.

La dernière réplique du héros à sa petite amie conclut le film ainsi : « tu m’as rencontré à moment très spécial de mon existence»

N’en déplaise à Murdoch, après le quasi-effondrement de la finance internationale endettée de l’an dernier, comme un prélude à l’effondrement général, on est tenté de se demander si ce n’est pas le film lui même qui a décrit l’humanité « à un moment très spécial de son existence ».

Que demander de plus au vrai cinéma ?

 

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