France Télécom, laboratoire de catastrophe générale

Publié le : 16/10/2009 23:00:00
Catégories : Actualité

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[Texte initialement publié sur Fdesouche économie]

La crise qui commence (ou plutôt : qui vient d’entrer en phase aigue) va certainement impacter très lourdement les « classes moyennes ». Logiquement, on peut même dire que du point de vue des classes dirigeantes mondialistes, cette crise ne marque que l’étape ultime dans le processus de démantèlement des classes moyennes occidentales. Depuis 30 ans, au fur et à mesure que l’offre mondiale de main d’œuvre était multipliée par 3 (essentiellement du fait de l’entrée de la Chine et de l’ex-bloc soviétique dans l’économie capitaliste), la mise en concurrence du travail ouest-européen et américain (cher) avec le travail asiatique ou est-européen (bon marché) a rendu possible un ajustement progressif de la structure de classe en Occident. Cet ajustement a porté essentiellement, jusqu’ici, sur la transformation forcée (délocalisations) d’une partie du prolétariat entre précariat (explosion du travail temporaire et à temps partiel) et sur l’érosion des revenus des couches moyennes (évolution des revenus des neuf dixièmes de la population les moins riches, sur la dernière décennie : - 1,5 % par an aux USA sur la base de l’inflation réelle, - 0,5 % par an en Europe, même base). Cependant, jusqu’ici, les couches moyennes n’ont pas été impactées au point de prendre conscience du fait qu’elles basculaient dans l’appauvrissement (l’ajustement hédoniste des biens et les nouvelles technologies ont en partie masqué la réduction du revenu disponible réel, étant donné la structure de consommation ludique qui caractérise ces couches).

Avec la crise qui commence, désormais, les couches moyennes vont prendre conscience, de plus en plus clairement, du fait que la mécanique d’accroissement des inégalités va les broyer, à leur tour, comme elle a broyé le prolétariat depuis les années 70. Les prévisions de chômage annoncées par l’OCDE pour les trois ans qui viennent laissent présager une augmentation du taux officiel d’environ + 50 % aux USA et en Europe. Il y a fort à parier que si, comme on peut le penser, un « deuxième krach » se produit à brève échéance (implosion de la bulle de l’endettement public fabriquée pour sauver les banques), les filets de protection sociale vont craquer là où ils existent encore, nous allons entrer en stagflation et la hausse du chômage sera, à l’horizon de quelques années, poursuivie et encore plus importante que l’annonce l’OCDE. Dans ces conditions, des pans entiers des couches moyennes vont basculer sans transition de leur actuel modèle de consommation ludique vers une économie de survie, celle du précariat. Ce sera probablement le phénomène socioéconomique majeur de la prochaine décennie.

Il est donc intéressant de s’intéresser aux couches moyennes. De se demander comment elles pensent. Ce qu’est leur vécu, ce qu’est leur ressenti spontané. Une grande partie des conséquences politiques de la crise à venir dépendra de l’attitude de ces couches. Comment vont-elles réagir à leur déclassement ?

Il est encore trop tôt pour répondre à cette question. Il y a trop d’inconnues sur le tempo des évolutions, sur l’ordre dans lequel elles vont survenir, sur le contexte géopolitique qui va les déterminer. Mais on peut, tout de même, faire quelques observations, en se fondant, par exemple, sur une affaire récente et instructive : les suicides à France Télécom.

France Télécom a, d’une certaine manière, constitué un véritable cas d’école, en matière de traumatisme infligé aux couches moyennes. En une période assez courte pour que les individus et les groupes conservent la mémoire de leurs conditions de travail antérieures, l’entreprise jadis publique a été radicalement réorganisée. Et les employés de France Télécom, de leur côté, étaient très représentatifs des couches moyennes. Particulièrement protégés, bénéficiant de salaires généralement assez corrects (au sein des PTT , France Télécom payait mieux que La Poste), ils disposaient en outre, en général, d’un savoir-faire technique dont ils se sentaient dans une certaine mesure propriétaires. En 1990, un salarié de France Télécom pouvait à bon droit considérer qu’il n’était ni exploité, ni aliéné au-delà de ce que la nature des processus industriels exige nécessairement. Ce n’était pas le Paradis, certes, mais enfin ce n’était pas l’Enfer non plus. Une sorte de « poche de trente glorieuses » dans la France post-1973.

A partir des années 90, progressivement, France Télécom bascule dans l’univers des nouvelles technologies. C’est l’époque de la « bulle Internet » (comprendre : le recyclage des liquidités surabondantes dans une économie de casino). L’ancienne administration, devenue établissement autonome, puis entreprise publique, puis entreprise privée, se met à évoluer à toute vitesse. Cette évolution est caractérisée par un certain nombre de phénomènes qui, mutatis mutandis, sinon par leur profondeur ou leur brutalité, au moins par leur rapidité, peuvent être vus comme un laboratoire de ce qui attend les couches moyennes, à partir de 2010, à l’échelle de l’économie française. Certes, un salarié de France Télécom est encore aujourd’hui un (tout petit) privilégié, par rapport à nombre de ses équivalents du privé. Mais par rapport à ce qu’était son vécu dans les années 80, il a connu une mutation soudaine, brutale et, dans l’ensemble, très négative.

Ces mutations ont donné lieu en particulier à trois phénomènes qu’il importe de prendre en compte, pour comprendre la réaction des personnels exposés au changement :

-          En quelques années, les agents de FT sont passés d’un environnement extrêmement stable, où il y avait pratiquement une règle pour chaque acte, à un environnement relativement instable, où les règles sont floues, où l’initiative est requise (mais pas nécessairement valorisée, beaucoup d’hypocrisie dans le discours institutionnel). Il en a découlé, pour les agents concernés, une sensation générale d’insécurité, de déstabilisation, mais aussi et surtout de perte de Sens.

-          En quelques années, les fonctionnaires de FT ont vu les portes de la promotion se refermer devant eux, la politique « de la maison » privilégiant le recrutement des contractuels cadres en CDI. Cette évolution a été d’autant plus mal vécue que les encadrants « importés » relevaient souvent de la catégorie que le sociologue Christopher Lash décrivait comme des « analystes symboliques », c'est-à-dire des « managers », des « consultants », des hommes-rouages du processus de commandement technocratique, sans technicité forte. Dans une structure où, jusque là, la compétence technique était considérée comme une valeur centrale, cette importation massive « d’analystes symboliques », plus valorisés que les techniciens, a fait l’effet d’une remise en cause du système de valeur orienté vers l’économie physique de production. Ce phénomène a provoqué un sentiment d’injustice et, aussi et surtout, une accentuation de l’impression générale de perte de Sens.

-          La fin des années 90 a été marquée par l’implosion de la bulle Internet. A cette occasion, France Télécom s’est retrouvé très près de la cessation de paiement. Embarquée par les banques d’affaires (Lazard Frères, en particulier – banque également d’où venait un certain Jean-Marie Messier…) dans un maelström financier irrésistible, l’ancienne administration n’a dû sa survie comme entreprise qu’au soutien financier de l’Etat. Simultanément, les agents de FT, à qui l’on demandait sans cesse de nouveaux efforts, ont pu constater que les rémunérations des hauts dirigeants de leur entreprise désormais privée avaient connu une inflation vertigineuse, jusqu’à parvenir au point où un PDG de FT/Entreprise gagne à peu près dix fois ce qu’un énarque, à la tête de l’ancien établissement autonome de droit public, pouvait espérer toucher en fin de carrière. Il en est résulté un accroissement supplémentaire de la perte de Sens, les agents se rendant parfaitement compte qu’ils entraient dans un système où des élites « en révolte contre les masses » (toujours pour parler comme Christopher Lash) évoluaient désormais selon des règles totalement déconnectées de celles imposées au commun des mortels.

Ce phénomène général de très forte perte de Sens explique les réactions ultérieures des salariés de France Télécom. La règle de mobilité obligatoire tous les trois ans a été imposée par la DRH de cette entreprise pour briser la mémoire des organisations, isoler les individus, dans une stratégie tout à fait délibérée : faire en sorte que les jeunes agents recrutés à FT ne se trouvent pas « pris en main » par des anciens capables de se souvenir de ce qu’était le travail « avant ». Mais cette stratégie d’ingénierie sociale a percuté une population en extrême fragilité psychologique. Les agents de France Télécom rapatriés à La Poste au début des années 2000 (il existait encore quelques passerelles) racontaient tous un quotidien extrêmement pesant, pas forcément du fait des contraintes matérielles (même si l’inexpérience d’une partie de la hiérarchie pouvait provoquer localement des situations très désagréables), mais plutôt à cause de la tension extrême existant entre la catégorie des « analystes symboliques », souvent en position hiérarchique supérieure, et celle des « techniciens/producteurs », souvent condamnés à végéter. Les salariés de La Poste voyant débarquer les rares « recasés de France Télécom » ont d’ailleurs été frappés par le phénomène, et il expliquera sans doute en partie la très violente opposition du personnel de cet établissement à sa transformation en société anonyme.

La perte de Sens ouvrait à France Télécom la porte à un sentiment général d’injustice relative (c'est-à-dire que les agents de FT se savaient mieux traités que la moyenne des salariés français, mais éprouvaient d’énormes difficultés à se convaincre de l’équité du traitement qui leur était infligé par rapport aux normes internes inexistantes ou floues).  Surtout, du fait de la rapidité des changements et de l’obscénité manifeste du comportement du haut encadrement, un sentiment de révolte latente a pu grandir, sans trouver à s’exprimer (puisque les agents, conscients du fait que FT restait, à tout prendre, une « bonne boîte » dans la France des années 2000, tenaient malgré tout à y rester). Il en est résulté une véritable schizophrénie, les anciens « lignards » et autres agents issus de la vieille école vivant en quelque sorte l’expérience simultanée d’un relatif privilège et d’un déclassement latent.

C’est ce vécu complexe et paradoxal (perte de Sens, schizophrénie du petit privilégié menacé de déclassement, révolte impossible à concrétiser) qui explique le basculement d’une partie des agents dans la violence. Jusqu’ici, comme la presse l’a amplement souligné, cette violence a été retournée par les intéressés contre eux-mêmes (une pathologie très emblématique du vécu des couches moyennes, à la fois opprimées et oppressives). Mais il est évident pour tout le monde que ce retournement peut à son tour se retourner. L’affaire récente de ce salarié de FT débarquant sur son lieu de travail avec un fusil non chargé, mais une cartouche en poche, est bien révélatrice du malaise ambiant et de son issue possible. Avec ce salarié-là, on est passé du suicide/appel au secours au simulacre d’assassinat/menace voilée. Le fait que l’affaire soit partie de la simple évocation par la ligne hiérarchique d’un refus de congé en dit long sur l’état d’instabilité psychologique où se trouvait l’intéressé. Si son cas n’est pas isolé (et il n’y a aucune raison pour qu’il le soit), une explosion formidable menace peut-être – le basculement dans l’irrationnel de pans entiers de la population concernée, conséquence finale et a priori inéluctable de la perte de Sens.

On pourra évidemment gloser sur la faible aptitude à gérer le changement d’anciens fonctionnaires soudain confrontés aux règles de fonctionnement du privé concurrentiel. Il n’en reste pas moins que le « laboratoire de catastrophe générale » France Télécom est intéressant. Il annonce, en filigrane, le basculement dans l’irrationnel qui peut, dans la prochaine décennie, caractériser l’ensemble des couches moyennes françaises.

C’est sans doute au regard de ce risque latent qu’il faut analyser une bonne partie des stratégies d’ingénierie sociale déployées par le Pouvoir depuis quelques années. On citera, à titre de pistes de réflexion, quatre questions qu’on peut se poser :

-          La déconnexion de plus en plus nette entre la réalité socioéconomique et sa présentation officielle par les médias est-elle une stratégie pour enfermer chaque « révolté latent » dans la fausse certitude que son cas est particulier ?

-          Les « banlieues ethniques » perpétuellement au bord de l’explosion ont-elles été fabriquées pour que le Pouvoir, en cas de révolte de la « classe moyenne », n’ait pas à faire officiellement donner la troupe contre les manifestants, laissant la « racaille » créer les conditions qui justifieront une politique sécuritaire ?

-          Le fait que le Pouvoir laisse Internet libre (ou disons relativement libre), alors qu’il pourrait très bien décider de régler la question « à la Chinoise », est-il une stratégie pour confier au réseau des réseaux une sorte de « fonction tribunicienne », enfermant la contestation dans un espace sans débouchés tout en la laissant s’exprimer ?

-          L’affaire de la « grippe A » est-elle en réalité un instrument pour préparer, ni vu ni connu, un régime de loi martiale (tester les procédures, préparer la population à l’idée d’une régulation autoritaire des allées et venues, vérifier la faisabilité d’une poursuite de l’activité économique dans un tel contexte) ?

 

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