Francis Cousin | « De la Fête de la Musique à la Techno Parade et la Gay Pride, le divertir est diversion par essence... »

Publié le : 04/12/2015 05:20:21
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QUELLE DÉFINITION PEUT-ON DONNER DE LA SOCIÉTÉ DU SPECTACLE ?
Paru dans le numéro 51 de la revue Réfléchir & Agir


La société du spectacle est le stade ultime du fétichisme de la marchandise qui exprime l’aliénation humaine sans restriction puisque le mode de production capitaliste s’étant emparé de la totalité du monde, il règne désormais sur l’entièreté de la vie humaine assujettie.

La réification démocratique de tous les comportements humains étant terminée, l’ensemble de ce qui était jadis directement vécu en naturalité d’être s’est intégralement éloigné dans les représentations factices de l’avoir et du simulacre. Le Tout de la naturalité humaine s’est vu alors transmuté en chosification planétaire de l’existence. La production marchande a fini par se produire comme marchandise universelle d’inversion absolue en tant que l’humanité y est là entièrement séparée d’elle-même dans un système circulatoire d’objets qui se construit comme spectacle d’images du réel renversé où tout le vrai se présente comme faux dans le même temps où tout le faux s’affiche comme vrai.
La révolution néolithique a tué les ancestrales communautés sans argent et sans État pour les reconvertir en sociétés de la possession et de l’étatisme. Ainsi, la vie cosmique a commencé à subir l’arraisonnement du mouvement du travail des échanges pour que l’on parvienne - à partir de l’Ancien Régime intermédiaire- à ce que la domination encore formelle du Capital se convertisse en sa domination réelle lorsque la première boucherie impérialiste permit de faire surgir les débuts du capitalisme intégral. À mesure qu’il sut à la fois absorber et liquider les derniers vestiges de son antériorité, le temps irrévocable de la mesure marchande a su ainsi devenir, suite au second carnage mondial, l’unité définitive de la planète spectacularisée comme accumulation infinie des utilisations de la valorisation.

Le téléphone portable, le fétichisme de la marchandise porté à son paroxysme.

LA GRANDE FUSION

Le vieux capitalisme d’État oriental périmé et l’entreprenant capitalisme privé occidental ont fusionné en deux zones décalées mais sous la forme synchronique du règne autocratique de la souveraineté impersonnelle et automate du fétichisme illimité de la marchandise. La société du spectacle est donc l’apothéose de la transaction où tous les rackets de l’économie politique, de l’extrême droite à l’extrême gauche du Capital, se conjuguent dans la richesse d’un mensonge continu qui voudrait éterniser l’abondante consommation des marchandises humaines. La vie abîmée est ainsi ramenée à une simple simulation où l’humanité asservie en la forme du prolétariat universel assiste passivement à l’exécution de sa propre existence rendue épave circulatoire du désir machinique des galeries commerciales de la détention narcissique. C’est donc pour demeurer toujours plus identique aux nécessités passives de la monotonie immobile de l’échange interminable que l’espace de la liberté marchande s’affirme désormais comme spectacle de ce qui seul est dorénavant autorisé aux hommes.


Le 4x4, nouvel outil urbain : la misère de l'être, la puissance de l'avoir.

Aujourd’hui, triomphe le spectacle de la marchandise et les seules forces agréées sont celles qui veulent distraire le spectateur pour qu’il ne puisse se dérober aux marchandises du spectacle. Le développement impérialiste des amoncellements démocratiques a commandé la désagrégation des vieilles formes autonomes de culture paysanne et ouvrière qui renvoyaient encore à ce naguère non encore assimilé par la domination consommée de la valeur. Maintenant, l’industrialisation du développement de la chosification humaine a fini par dissoudre tous les derniers liens sociaux d’autrefois au profit du monde de l’indistinction complète et de la facticité totale où des foules isolées d’individus esseulés errent sans fin dans la désolation des bonheurs artificiels.
Le mode de production capitaliste est le système d’exploitation économique de l’imaginaire le plus aliéné en tant que systématisation aliénatoire de l’imaginaire économiquement le plus exploité. Il ne peut produire sa reproduction que par la servitude volontaire et l’intériorisation de l’imagination spectacliste de la marchandise au moyen d’un développement continuellement optimisé d’une culture de béatitude mercantile et de divertissement permanent.

La société du spectacle est l'apothéose de la transaction de tous les rackets politiques.

Cette uniformisation des conduites, des appétits et des désirs se construit comme libération de toutes les caractérisations naturelles aux fins d’assurer la division sans restriction à l’intérieur de l’homme lui-même pour assurer la victoire de l’humain mutant dans l’unidimensionnalité de la civilisation du loisir domesticatoire. Marx qui dénonça toutes les gauches du Capital comme les avant-gardes modernisatrices vers la marchandise totale s’est toujours employé à montrer que toutes les libérations sont en fait des aliénations supérieures puisque la liberté c’est toujours la liberté de l’humanisme du marché qui procède aux cérémonies du consommable inexorable. L’aliénation des hommes est dorénavant si intense que le spectacle de l’argent, lien social abstrait totalitaire d’équivalence générale de toutes les captivités possibles, apparaît à tous comme la seule matérialité positive qui puisse véritablement produire du contentement et de la rencontre. Le travail est le premier des meilleurs savoir-faire policiers et les loisirs en constituent le second. Ils sont tous deux dans une dialectique d’implication réciproque et de complémentarité afin d’assurer la maîtrise et l’apprivoisement au bénéfice des hiérarchies et des impératifs de la valorisation. Le dérivatif est une émanation du travail qui produit là son envers mais sur le même terrain; celui des usages du valoir et du discipliner. Le loisir est donc encore un travail de l’argent qui travaille là à distraire pour que le développement historique de la raison présente du narcissisme grégaire prospère convenablement dans la commercialisation des satisfactions et du goût. Il détourne le spectateur de toute pensée radicale susceptible de l’amener à remettre en cause le spectacle de sa non- vie, le console, le délasse, le désennuie et finalement lui change les idées de façon que la société spectaculaire du fétichisme de la marchandise puisse se prolonger indéfiniment et se célébrer elle-même dans l’univers qu’elle a inventé.


Autrefois, le week-end, les Français allaient se balader en forêt, aujourd'hui ils errent fauchés dans les galeries marchandes.

COMMENT S'INTÈGRE LA DYNAMIQUE DU DIVERTISSEMENT DANS CE DISPOSITIF?

Les machines de la marchandise se sont faites rêves machiniques et sexes robotiques, intelligence et orgasmes artificiels dans le devenir trans-humaniste des rentabilités prescrites de la même façon que l’accumulation publicitaire des impostures mûries du monothéisme de l’argent a fait de chaque humain un être essentiellement privé de soi. Comme dans les puantes fumeries d’opium imposées à la vieille Chine délabrée par le Royaume-Uni de la pourriture ubiquiste, le fétichisme de la marchandise parvient à construire des liesses d’excitation fervente toutes aussi glauques que passagères où les multiples divertissements concevables, de l’abêtissement sportif à l’ineptie artistique en passant par toutes les transhumances touristiques, permettent à l’homme d’oublier qu’il a fini par s’oublier lui-même dans la soumission à la soumission.

La foule solitaire au sein de laquelle l'individu n'est rien qu'un numéro sur l'ordinateur de Big Brother.

La dialectique du divertir est essentiellement celle de la diversion... Et le spectacle du divertissement domine le monde de l’argent et d’abord comme divertissement du spectacle de la domination. Notre époque qui se montre à elle-même comme le temps exacerbé et chimérique des festivités innombrables et multiformes est également la première époque historique sans joie réelle. Dans la communauté organique première, les hommes ignorent la fête comme lieu de construction rituelle et momentanée d’un enchantement précommandé puisqu’ils sont tout le temps en situation de déguster la sacralité d’une vie cosmique marquée par le rayonnement total de l’immonayable et inappropriable terre de vie communière, là où les névroses issues de l’économie politique du pouvoir de l’argent demeurent inconnues... La fête est née de la tristesse des hommes dépossédés de leur être générique et qui dès lors furent condamnés à s’inventer progressivement des quantités croissantes de fictions-compensations destinées à pallier le vrai réjouir absent par la mise en scène de l’égayer postiche de plus en plus forcément présent. Ce n’est d’ailleurs nullement un hasard si l’infinie tristesse des cortèges servilistes contemporains a conduit le système des apologies fantasmagoriques de l’argent à instituer toutes ces pantomimes pitoyables d’entassements impuissants si terribles qui, de la Fête de la Musique à la Techno Parade sans oublier la si neurasthénique Gay Pride, ont pour objet de purger symboliquement les vastes angoisses des agglomérats mégapolitains de la solitude sans aucune véridique passion possible.

Le loisir détourne le spectateur de toute pensée radicale.

LA SOCIÉTÉ DU SPECTACLE, JUSQU'À QUAND?
Les fêtes vulgaires des pseudos voluptés mobilisées par le fétichisme du ludisme de la marchandise en développement se montrent comme des parodies pitoyables puisque le détourner pharmaceutique auquel elles renvoient n’incite qu’à un piètre surplus de surchauffe pathologique et de dépense économique morbide. Puisque désormais, le temps de l’argent est Tout, l’espace humain n’est plus condamné qu’à n’être plus rien... Dans la société de l’autisme luxuriant où plus personne ne peut plus être reconnaissable à quelque titre humain que ce soit, chaque atome devient incapable de reconnaître sa propre réalité. L’idéologie de l’exutoire est partout chez elle; la séparation de l’homme au sein de l’homme a édifié son monde. De l’homo œconomicus doit donc éclore I’homo festivus et donc l’homme de l’égayer systématisé puisque les fonctions sociales de l’humain défait ne ressuscitant sempiternellement qu’amertume et déconvenue, il s’ensuit que le temps de la survie moderne dans ie déguiser doit sans relâche se réapprovisionner, dans le spectacle régulièrement revivifié... L’histoire du trafic et de l’égocentrisme, la glorification de la marchandise ont poussé le processus de l’échange à un tel niveau d’exaltation qu’il a fini par s’assimiler à tout usage possible... Le travail de l’aliénation a permis l’identification terrible de la vie à la marchandise. Le divertissement est la publicité de l’économie politique qui s’est faite surveillance de la libido comme forme-marchandise culminante du vécu... De la même manière que le Capital fut la dislocation de l’humain, Marx nous a montré qu’il était aussi à don apogée le moment advenu de son périgée, c’est-à- dire son auto-dislocation... À l’heure où la liberté despotique du profit a désormais tout annihilé, la commercialisation du monde est maintenant parvenue au commencement débuté de la crise terminale de son auto-annihilation...


Et si la vie en Occident sous les coups de boutoirs du marché était devenue creuse?

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