Évènement

Gazprom, stratégie de la Russie

Publié le : 22/12/2009 23:00:00
Catégories : Economie

poutine

Anne-Marie Lizin est professeur à Sciences Po Paris. Mais bon. Pour une fois, on essaiera d’oublier ce qu’on pense de Sciences Po. Et on s’intéressera à une étude qu’elle vient de diriger sur la stratégie énergétique de la Russie : « Gazprom » (étude coordonnée par ailleurs par Nicolas Zeisler). Etude évidemment conforme au « politiquement correct » de Sciences Po, donc porteuse d’une tonalité à mon avis plutôt anti-russe. Mais justement. Il est intéressant de savoir ce que pensent les gens qui n’aiment pas ce que nous aimons.

Poids de la Russie dans les importations de gaz naturel des pays européens : Allemagne 39 % (alors que le pipeline Baltique n’est pas encore ouvert), France 26 %, Italie 30 %, souvent plus de 80 % en Europe de l’Est (à l’exception notable de l’Ukraine, qui achète son gaz au Turkménistan et est parvenue à réduire le poids du gaz russe à 23 %). Simultanément, Gazprom noue des contacts avec des pays producteurs de gaz hors Russie (l’Algérie, entre autres).

Gazprom est une compagnie vraiment russe. Contrôlée par le pouvoir moscovite (à la différence des sociétés exploitant le pétrole, largement passées sous contrôle occidental), elle contribue à hauteur de 7 % du PIB russe (2006). La maîtrise du secteur gazier par l’Etat russe, en outre, pour des raisons techniques et économiques, pourrait à terme ramener le secteur pétrolier dans le giron dudit Etat.

Dirigée jusqu’à récemment par un certain Dmitri Medvedev, Gazprom est l’épine dorsale de la Russie renaissante. En réalité, cette compagnie n’est ni plus ni moins que l’ancien ministère du gaz, section du GOSPLAN transformée en grande société commerciale en 1989. Cette compagnie contrôle 25 % des réserves de gaz dans le monde, et l’Etat russe cherche par ailleurs à rendre indispensable le transit par son territoire des réserves situées à proximité : en Asie Centrale où, après l’invasion de l’Afghanistan par les USA et leurs alliés, en 2002, la Russie a fait le forcing pour un accord avec le Turkménistan, de sorte que le projet de pipeline trans-afghan a été bloqué – l’autre raison est la situation militaire dans ce pays incontrôlable. Voilà qui permet de mieux comprendre pourquoi Moscou est « prêt à aider » (tu parles) les USA en Afghanistan (ou encore pourquoi les blindés de la Bundeswehr à destination de Kunduz ont pu transiter par le réseau ferré russe). Et quand on sait aussi que Moscou soutient le prolongement du gazoduc Turkménistan – Iran vers l’Inde, on a une assez bonne image des jeux géostratégiques en cours dans la région.

Mais Gazprom est fragile. Elle a du mal à faire croître sa production. Elle présente un déficit d’investissement, peut-être de technicité. D’où l’importance de l’accord germano-russe aussi du point de vue de l’économie russe. D’où encore l’accord (récemment conclu) entre la Chine et la Russie, accord qui va permettre à la Chine de recycler une partie de ses réserves en dollars… en finançant le développement de la Sibérie et l’exploitation de ses ressources naturelles immenses.

Sur tous les terrains, la Russie est en train d’inventer et de déployer une étrange, mais très efficace, « diplomatie du gaz ». La signature d’un pacte récent avec Tirana, dont l’objet est le prolongement du gazoduc bulgare vers l’Albanie, ne sera sans doute pas sans effet sur la résolution du problème du Kosovo, le moment venu (d’où la visite de Condoleeza Rice dans les Balkans, en 2006, et sa demande, rejetée, de voir l’Albanie renoncer à l’approvisionnement Gazprom). Début 2006, un sabotage mystérieux a fait exploser le gazoduc russe qui dessert la Géorgie via l’Ossétie du Sud. Les Géorgiens ont affirmé que c’était en réalité une tentative de Moscou pour déstabiliser le pays, mais Gazprom a réparé très rapidement, ce qui laisse penser qu’il s’agit d’autre chose. Fait intéressant, Gazprom a révisé les prix du gaz livré à Tblissi après la révolution des roses, et depuis, le pouvoir géorgien a ouvert son marché à d’autres fournisseurs (gazoduc américain depuis la Caspienne). Mais la Géorgie reste dépendante du gaz russe, ce qui soulève une interrogation sur sa capacité à rester dans l’orbite occidentale, au cas où la prise de contrôle du gaz d’Asie Centrale par les USA échouerait. Et du Caucase à l’Europe occidentale, les mêmes mécanismes sont enclenchés…

La France est l’un des pays les moins vulnérables en termes de dépendance énergétique, en Europe. L’énergie nucléaire et une grande facilité de diversification des approvisionnements (Algérie, Mer du Nord), ainsi qu’un faible recours au gaz (15 % seulement des besoins énergétiques) font que notre pays est peu touché directement par la stratégie Gazprom. Mais l’impact indirect, lui, peut être considérable à termes. L’économie française est intégrée dans l’économie européenne. Donc la France serait fortement impactée si le gaz russe devait être coupé à nos voisins.

Cette situation pose le problème de la dépendance latente de l’Europe à l’égard du gaz russe. La solution, si l’on décode le propos un tantinet filandreux de l’étude réalisée à Sciences Po, passe par :

-          La « sortie progressive de l’économie carbone » (CQFD)

-          L’intégration européenne pour créer des groupes ayant la taille critique nécessaire pour faire face à Gazprom (dans un style sciences po. inimitable, cela donne : « L’Europe est, qu’elle le veuille ou non, liée indissolublement à la Russie. L’Allemagne l’a compris depuis longtemps, et Angela Merkel n’y peut mais : Gerhard Schröder avait consolidé cette alliance énergétique de manière solide. […] Cet axe peut enfin conforter la relation franco-allemande en la nourrissant d’une matière économique stratégique pour les deux décennies à venir. ») En langage humain, cela veut dire que le capitalisme français doit s’arrimer au capitalisme allemand pour l’empêcher de basculer vers l’Est et bénéficier en même temps de son poids à Moscou.

Et l’on remarquera au passage que le seul grand pays dont le positionnement à l’égard de Gazprom n’est pas analysé spécifiquement par Sciences Po est, précisément, l’Allemagne (alors qu’on nous parle longuement de celui du… Portugal). Comme si, là, on touchait à un domaine où la publication d’une étude pourrait s’avérer inopportune.

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