Ghettos de riches (Thierry Paquot)

Publié le : 11/03/2009 00:00:00
Catégories : Sociologie

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Thierry Paquot, éditeur de la revue « Urbanisme », a rédigé une étude sur les « ghettos de riches », ces résidences ultrasécurisées qui fleurissent, partout à travers le monde. Phénomène planétaire, la « ville privée » constitue, d’après lui, un des aspects de l’urbanisme futur.

De quoi s’agit-il exactement ?

Il s’agit de « villes » ne présentant pas deux des caractéristiques associées à la ville moderne : d’une part il n e s’agit pas d’un rassemblement incontrôlé, d’autre part ce rassemblement n’est pas ouvert à tous. La « ville privée » contemporaine renoue donc avec les caractéristiques de la ville médiévale : elle est enclose, on n’y entre pas sans montrer patte blanche, et ceux qui en sont citoyens sont, souvent, reliés entre eux par un contrat implicite ou explicite sur leurs choix religieux, philosophiques ou sexuels.

Parmi les villes privées, les plus répandues, celles aussi qui se multiplient le plus vite, sont les « gated communities », les ghettos de riches – des « ghettos », au sens où ceux qui y habitent y sont enfermés par leur peur, mais des « ghettos » d’un genre très particulier, puisque le niveau de vie et de sécurité y est enviable.

Cette croissance des « gated communities » a été enclenchée, au départ, par les appétits de différenciation propres à l’expansion du modèle communautariste américain. Mais désormais, c’est l’argument sécuritaire qui a pris le dessus, et les « ghettos de riches » sont d’abord des enclaves sécurisées, au milieu d’un océan d’insécurité montante. En arrière-plan, on trouve la concomitance de deux faits générateurs : la montée des inégalités, qui dégage en haut du spectre social une « hyperclasse », voire une « classe moyenne supérieure », capables de se payer une sécurité privée ; et d’autre part l’échec des politiques de sécurité publiques.

L’une des particularités psychosociologiques les plus étonnantes des « gated communities » est qu’elles engendrent une montée de la peur justement parce qu’elles entretiennent leurs habitants dans un fantasme de sécurité totale. Il en découle un glissement de plus en plus prononcé, en particulier aux USA, vers une culture de l’autodéfense collective qui risque un jour de justifier des dérives violentes. La notion d’attaque préemptive, cette notion si dangereuse qui a caractérisé la politique étrangère US depuis 10 ans, flotte littéralement dans l’air aux USA, elle imprègne les esprits toujours plus paranoïdes des citoyens d’une grande puissance en implosion, et donc elle-même paranoïaque. Le passage d’un urbanisme de la ville libre d’accès à un urbanisme de la ville privée déstructure l’espace collectif, et révèle que le passage de l’anarchie néolibérale au néofascisme postlibéral est bien engagé.


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Comment en est-on arrivé là ?

La base juridique de la « ville privée » est la copropriété. En soi, cela n’a rien d’inquiétant ni de nouveau. Le concept de copropriété a surgi progressivement au cours du XIX° siècle. Il implique simplement, au départ, le partage des frais d’entretien des parties communes, qui sont en quelque sorte semi-publiques (ne peuvent en jouir que les membres d’un sous-ensemble au sein du public).

Le développement de la copropriété vers la ville privée fermée s’est fait progressivement, aux USA, au fur et à mesure que la classe moyenne supérieure développait un mode de vie distinct de celui des classes populaires. Ces « gated communities », au fur et à mesure qu’elles se multipliaient, se dotaient également de modes de fonctionnement spécifiques, de plus en plus contraignants – comme si les règlements de copropriété devaient, par leur caractère de sérieux et même de sévérité, faire contraste avec le laisser-aller qui caractérise les centres villes américains à l’abandon, dans les années 70/80. Les prix des maisons, dans ces copropriétés fermées, servent à définir un apartheid social de plus en plus net. Il y a des résidences « upper class » (très luxueuses), des résidences « upper middle class » (confortables, mais moins luxueuses), et les prix du m2 servent à définir qui peut accéder à quel type de résidence. Dans les années 70/80, la motivation principale des acheteurs dans ces résidences est la protection de l’investissement immobilier : on sait qu’en achetant dans une zone « upper middle class », on est protégé des brusques dégradations de l’environnement qui pourraient faire perdre de la valeur à la maison.

A partir des années 1990, la motivation principale se déplace progressivement vers la sécurité physique des résidents, évolution d’autant plus intéressante que le taux de criminalité aux USA a, alors, cessé de croître. En fait, il semble que le mouvement enclenché à cette date traduise une hypocrisie : la diffusion de valeur ultrasécuritaires dans la société se fait avec 20 ans de décalage par rapport au développement de l’insécurité, mais elle permet de justifier sans le dire le transfert des coûts d’entretien de la voirie et des réseaux au sens large vers le privé, à un moment où les villes américaines sont souvent en train de se surendetter pour couvrir les frais liés à la prise en charge du désastre social néolibéral (dans le cadre, en général, d’un discours fallacieux sur le soutien aux minorités). Le mistigri des coûts du néolibéralisme passe donc des bénéficiaires (les grandes entreprises, les banques) aux villes, puis des villes à la classe moyenne, via le développement des « gated communities ». Le tout permet temporairement de dégager le surplus de moyens qui sert à couvrir les besoins immenses des ghettos de pauvres, noirs et latinos en général.

Actuellement, ce mécanisme arrive au bout de son déroulement. Les « gated communities » commencent carrément à s’autonomiser. L’explosion de l’espace urbain, pensé par les municipalités pour faire des économies, est en train de se retourner contre elles, parce que les « ghettos de riches » se ferment complètement, au point de s’ériger en municipalités autonomes, gardant leurs ressources fiscales pour elles-mêmes. Il y a là un facteur de dislocation politique des USA, par le bas, au niveau local. L’espace de confinement est devenu un espace défendable, le ghetto de riches devient une forteresse. Dans une société de plus en plus instable, la fermeture systématique des espaces restreints devient gage de sécurité, de stabilité, au point que la fermeture est souhaitée toujours plus massivement. Se couper des autres est le seul moyen de ne pas avoir à les affronter, dans des villes ingérables, où coexistent des groupes sans références communes.

L’Amérique du Nord des « gated communities » commence ainsi discrètement à converger vers le modèle paranoïaque des « condominios fechados » latino-américaine. Dans les sociétés sud-américaines ultraviolentes, en effet, le retour à la ville close, sur le modèle médiéval, dans des enclaves au sein d’une ville ouverte et anarchique, est une réalité observable depuis des décennies. Au Brésil, en particulier, les classes supérieures, habituées à se couper totalement des masses, ont constitué, dès les années 70, de véritables alphavilles, presque totalement autonomes, avec des emplois sur site (dans des activités de service à haute valeur ajoutée), à l’intérieur même d’espaces résidentiels ultrasécurisés (vigiles, barrière électrifiée). Deux grands modèles coexistent : la tour ultrasécurisée, au milieu d’un parc, à l’intérieur de l’espace urbain ; ou la petite ville privée, à la périphérie de la conurbation, dans un espace résidentiel ouvert et paysager – mais ces deux grands modèles se déclinent eux-mêmes en une douzaine de sous-modèles, selon qu’ils sont plus ou moins fermés, de manière permanente ou seulement à certaines heures, selon l’intensité de la surveillance sécuritaire, selon que les équipements collectifs sont importants ou pas.

D’abord réservés aux classes supérieures, ces espaces totalement clos sont maintenant offerts par les promoteurs immobiliers spécialisés aux classes moyennes avides de sécurité, avec moins de luxe mais selon le même concept ultrasécuritaire et résolument sécessionniste. Il est à noter que ce mouvement est général sur le continent, il concerne aussi bien le Chili encore largement ultralibéral post-Pinochet que le Brésil de Lula. Il est important de noter à ce propos qu’en Amérique Latine, un puissant lobby des promoteurs immobiliers spécialisés dans ce type d’opération s’est progressivement organisé, et que ce lobby milite avec efficacité dans le sens d’une ultralibéralisation des règles d’administration de l’espace urbain, la totale déréglementation publique étant le premier pas vers la réglementation privée. Par contrecoup, cette déréglementation publique a engendré une généralisation du phénomène de clôture étanche à l’intérieur de la ville sud-américaine, et les ghettos de pauvres ont « bénéficié » du lobbying destiné à favoriser les ghettos de riches, ce qui a facilité l’explosion complète de l’espace urbain.

Les « condominios fechados » sont caractérisés par une économie de club qui fait muter l’esprit bourgeois. Alors que le bourgeois en espace ouvert est individualiste en théorie et en pratique, le bourgeois enfermé dans la ville privée, en Amérique Latine en tout cas, se transforme en partisan d’un certain collectivisme localiste – disons une forme de communalisme. Il reste individualiste en théorie, et se comporte effectivement avec individualisme dans la ville ouverte, lorsqu’il est amené à y séjourner ou à y travailler. Mais de retour dans son espace clos, dans sa communauté défendable, il adopte un comportement plus collectiviste, et partage volontiers des biens mis en commun avec les habitants de son espace défendable. L’urbanisme de la peur a donc des effets paradoxaux, la peur à l’égard de ce qui est extérieur à l’espace défendable pouvant faciliter l’échange d’homme à homme au sein de l’espace défendable. En fait, la « métropole postsociale » sud-américaine a de plus en plus tendance à se transformer en juxtaposition de micro-communautés resocialisantes. Le problème est que cette resocialisation est sclérosante, dans la mesure où elle se fait au sein d’un apartheid de classes extrêmement dur.


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En France, l’existence de « villes privées » est très ancienne, mais elle est longtemps restée limitée à la grande bourgeoisie – qui, dans notre pays, est très collective en interne, ne prônant l’individualisme qu’en externe, hors de l’espace de ségrégation qu’elle s’est organisée. Du parc de Maison-Lafitte et de la ville historique du Vésinet aux très beaux quartiers parisiens, et à leurs discrètes impasses fermées, il existe, pour le 0,1 % du haut de la structure sociale, des villes privées non dites, et généralement non sues, depuis très longtemps, dans notre pays.

Cependant, pendant longtemps, ces « villes privées » réservées à la haute bourgeoisie n’entraient pas dans le cadre du mécanisme d’explosion de l’espace social qui caractérise les villes américaines. D’abord, du fait du très petit nombre d’individus concernés, le phénomène ne pouvait déstructurer l’espace urbain en profondeur. Ensuite, la clôture ne traduisait pas une montée des peurs, mais plutôt un désir de se mettre à l’écart par conscience des distances sociales, sans que la peur joue un grand rôle dans le phénomène.

Il en va désormais différemment. Un phénomène très important affecte la ville française, depuis une quinzaine d’années – phénomène important, et presque complètement passé sous silence par les médias. Désormais, plus de 10 % des programmes immobiliers lancés dans l’hexagone incluent une clôture sécurisée. La classe moyenne française commence à basculer dans l’univers de peur paranoïaque caractéristique jusque là de la seule classe moyenne américaine.

Le mécanisme ne prend pas la même forme qu’aux USA. Alors que dans la société de ségrégation US, il est affiché et concerne directement de très grands programmes (taille moyenne de la « gated community » : 400 logements), en France il est conduit de manière discrète, l’argument de la clôture n’est pas directement mis en avant, et les programmes concernés sont plus petits (taille moyenne du programme cloturé française : 38 logements). Autre nuance : la clôture française est moins « militarisée ». Il n’y a généralement pas de gardien-régisseur, juste un portail sécurisé. En fait, tout se passe comme si la France connaissait un début d’évolution vers la « ville privée », mais dans le cadre d’une société caractérisée par un niveau de violence physique encore bas, et une très faible circulation d’armes à feu.

Géographiquement, c’est surtout le sud de la France, et plus particulièrement le Sud-Est, qui est touché par le phénomène. Le record est détenu par Toulouse, où près d’un programme sur deux est clôturé. Quant aux motivations des clients, les promoteurs mettent surtout en avant le problème des cambriolages, dix fois plus nombreux aujourd’hui qu’il y a 50 ans, et dont le taux d’élucidation est tombé désormais à 13 %. Cependant, bien que le très politiquement correct Thierry Paquot n’en fasse pas mention, il est évident que d’autres motivations existent – en particulier, on remarquera avec intérêt que la France des « villes privées » semble coller assez bien à celle de l’immigration massive…

Conclusion : même si la France est encore très loin du modèle sud-africain du « compound » (véritable ville forteresse pour Blancs riches au milieu d’un pays de Noirs pauvres), l’américanisation de nos sociétés, la dislocation du substrat ethnique homogène et l’insécurisation générale commencent à déboucher, chez nous comme partout ailleurs, sur des phénomènes de désocialisation au niveau de la métropole / resocialisation au niveau des espaces clôturés. L’étude des expériences conduites en Amérique, du Nord et du Sud, doit donc désormais figurer au programme de ceux qui s’interrogent sans parti pris sur le devenir des populations urbaines dans le chaos très prévisible qui nous attend.

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