Gomorra (R. Saviano)

Publié le : 15/11/2010 01:34:36
Catégories : Sociologie

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« Gomorra » est un film. Mais c’est aussi, au départ, un livre d’investigation.

« Gomorra » est un des rares ouvrages honnêtes sur un thème particulièrement difficile à traiter : le pouvoir de la mafia – l’occurrence, la Camorra dans l’Italie du sud.

Note de lecture, donc, sur un thème archi-rebattu, mais pour une fois traité sérieusement.

La mafia, comment ça marche ?

 

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Roberto Saviano raconte l’horreur. C’est la force de son livre : pas de chichi, pas de mythe esthétisant. La Camorra, c’est l’horreur. Mais attention : pas n’importe quelle horreur : l’horreur ordinaire de notre monde, qui a créé la Camorra, et qui la fait vivre, en symbiose parfaite avec l’ordre contemporain.

Port de Naples. Des conteneurs remplis de cadavres chinois : les immigrés clandestins payent pour être enterrés chez eux, là-bas, on garde leurs papiers, on les donne à quelqu’un d’autre, parfois, par hasard, un conteneur s’ouvre et les cadavres tombent. On les ramasse, et on continue.

Pourquoi ? Parce que la Camorra a pris en main la contrebande de contrefaçons chinoises. Et il faut bien que quelqu’un assure le dispatching de la marchandise, et qui peut le faire mieux et pour moins cher qu’un clandestin chinois ? Alors business as usual, fausses fringues de marque à l’arrivée, cadavres chinois au départ. Alain Minc, ce triste sire, appelle ça « la mondialisation heureuse ». Mais dans la réalité du monde, telle que la montre cet envers révélateur, le crime organisé, c’est l’horreur.  Une horreur quotidienne, qui est la conséquence du mode de fonctionnement normal, ou jugé tel, de notre monde ordinaire, « blanc », « officiel ».

L’envers de notre monde, la Camorra, vit en symbiose avec l’endroit.

Et on remet les cadavres dans le conteneur, c’est tout.

Dans le port de Naples opère le premier armateur d’Etat chinois, Cosco Group, associé pour l’occasion à MSC, son concurrent suisse. A Pékin, à Genève, on ne veut rien savoir des cadavres chinois : les marchandises passent, la contrefaçon circule, ce n’est pas un douanier napolitain qui ira contrôler le contenu des conteneurs, voilà au moins un fait acquis.

Le port de Naples pulvérise tous les records de rapidité dans le transit. Naples reçoit chaque année 1,6 millions de tonnes de marchandises chinoises, officiellement. Rajoutez 1 million pour avoir une idée du chiffre réel.  Le port de Naples n’existe plus que pour les marchandises chinoises, il faut bien l’avouer.

Particularité locale : la numérotation des conteneurs est défectueuse. On peut parfaitement inspecter le conteneur X sans rien y trouver ; il aurait fallu regarder dans les 10 autres conteneurs X, si on voulait trouver quelque chose !

Bien sûr, ça n’étonne personne. Ici, la Camorra, la finance helvétique et le Parti Communiste Chinois se donnent la main, alors tout est possible.

Le port ne touche qu’une faible partie des taxes, mais l’argent n’est pas perdu pour tout le monde. Les Chinois envahissent le  marché européen, des hommes d’affaires européens sont intéressés au bénéfice – et la Camorra, en échange de sa « tolérance », encaisse son pourcentage. De quoi faire vivre ses 20.000 soldats engagés sur le front de la contrebande, et il reste encore un retour sur investissement. De quoi compenser le manque à gagner pour la contrefaçon locale – gigantesque, des villes entières y travaillent, avec une sorte de statut semi-officiel, là où l’Etat italien a complètement baissé les bras.

Bienvenu dans le rêve libéral à l’état pur. Zéro permis, zéro déclaration, zéro contrat de travail, zéro syndicat, zéro congé payé, zéro protection sociale : la main d’œuvre de la Camorra est pourtant bon marché (dix heures par jour, 900 euros par mois). Mais qui peut lutter contre les Chinois ? Sauf dans la contrefaçon de haute couture, où elle possède encore l’avantage de la compétence, la Camorra a choisi : elle importe les tissus chinois, fait dans le haut de gamme, et pour le reste, touche son pourcentage sur la destruction de l’industrie européenne, c’est plus rentable que d’affronter le Lao Gai avec des hordes de Napolitains sous-payés.

Les mafieux sont pragmatiques. Qui va se plaindre ? Les petites bourgeoises occidentales portent des robes fabriquées par les chinois à 50 dollars, les stars de la haute couture made in Napoli par des Italiens à 900 euros : tout le monde est content.

La Camorra dans le textile, c’est la dérégulation appliquée aux esclaves.

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Remarquez, on dit « la Camorra »…

Mais pour les initiés, la Camorra n’existe pas. Ils disent : « le Système ». C’est qu’ils savent qu’il n’y a pas d’organisation criminelle à proprement parler à Naples, juste un système économique qui vit en symbiose avec l’économie officielle. Et c’est la concurrence qui le régule, la concurrence pure. Le « Système » version Camorra n’est rien d’autre que l’aboutissement logique du néolibéralisme tous azimuts.

Le mimétisme avec l’économie officielle contemporaine va d’ailleurs jusqu’à la constitution d’instances oligopolistiques, au niveau des financiers, c'est-à-dire les « clans » napolitains – qui jouent, au fond, le rôle de nos banques dans l’économie « blanche ». Concurrence tous azimuts pour les producteurs, mais entente constamment renégociée entre les institutions financières : c’est exactement la formule de l’économie néolibérale contemporaine.

A Naples, l’instance de coordination des financiers de l’économie « noire » est le « Directoire » - le syndicat des conseils de clans. Le cœur de son travail, outre le financement : la coordination des réseaux de distribution. Des boutiques partout dans le monde, possédées, via des hommes de paille, par les clans napolitains. Berlin, Madrid, New York : partout. D’après Saviano, le 129 rue de Charenton, à Paris, héberge (ou hébergea, il faudrait vérifier) une boutique de la Camorra. Vous pensiez passer devant une maison représentative de l’excellence française dans la mode ? Perdu.

Point fort : la flexibilité. La Camorra, à la différence de Cosa Nostra, n’hésite pas à conclure des alliances ; elle est plus forte qu’une société secrète criminelle classique, car elle est avant tout présente dans la zone grise, contrefaçons, trafics de déchets, etc. Ses techniques de gestion sont résolument postfordistes : constitution de nombreuses unités relativement autonomes, qu’on n’hésite pas à mettre en concurrence, pour qu’elles se poussent mutuellement à dégager la marge la plus élevée. La Camorra a adopté le management par le benchmark, comme n’importe quelle grande entreprise d’aujourd’hui.

Elle a aussi mis en place un système de financement parallèle des commerçants napolitains, pour leur éviter d’avoir recours à des banques trop regardantes. La Camorra a compris que dans l’économie contemporaine, le producteur perdait, le financier gagnait, le distributeur aussi (un peu moins). La Camorra, c’est du business.

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D’où vient la  mise de fond ? Comment ces clans sont-ils parvenus à s’imposer comme capitalistes de l’économie noire-grise ? Réponse : l’accumulation primitive du Capital, chez les mafieux, c’est le trafic de drogues, principalement.

La Camorra tire aujourd’hui une grande part de ses revenus des activités grises, mais ce qui lui permet de s’y imposer, c’est l’existence d’un capital « noir », accumulé en amont. C’est pour cette raison que la Camorra a remplacé l’Etat italien comme instance d’arbitrage dans une partie de l’Italie : l’Etat, en dernière analyse, est entre les mains de celui qui détient le capital-source, le capital-origine. Or, un clan napolitain bien organisé retire 500.000 euros par jour du trafic de drogue : comment l’Etat italien, surendetté, pourrait-il résister à pareille puissance ?

On dira : et pourquoi, et comment la Camorra a-t-elle acquis le monopole du trafic de drogue ? Réponse : par la violence. Ses réseaux de tueurs sont extrêmement bien organisés. Motos volées, fausses plaques, faux papiers, inscription dans des polygones de tir légaux (pour expliquer les traces de poudre décelables à l’analyse spectroscopique) : une véritable armée clandestine.

Ajoutez à cela le délire des architectes  italiens (quartiers déshumanisés, coupés de toute activité économique réelle, dans la banlieue de Naples), et vous obtiendrez des conditions parfaites pour le trafic de drogues : un commando de tueurs pour tenir le terrain, des centaines de jeunes chômeurs pour dealer. Le nord de Naples possèderait une densité de dealers par nombre d’habitants parmi les plus élevées du monde.

Les salaires sont relativement élevés, et le travail  pas épuisant : un petit dealer gagne 800 euros par semaine, pour quelques heures par jour. Comment résister, quand on est né dans un quartier où il n’y a rien, rigoureusement rien à faire, à part dealer ? Le risque ? Faible : les clans ont pratiquement fermé ces quartiers à la police.

L’argent afflue dans les caisses de la Camorra. Les marges sont énormes : le prix de vente au détail atteint, sur certains produits, 60 fois le coût de production. Le produit qui s’envole : la coke. Au fur et à mesure que la société devient plus exigeante, plus stressante (chauffeurs routiers confrontés à la concurrence bulgare, informaticiens confrontés à la concurrence asiatique), la petite classe moyenne se décide à se doper. La Camorra a flairé le coup : en rationalisant le processus de distribution, elle est parvenue à faire de la coke un produit accessible, « démocratisé ».

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La mentalité des chefs de la Camorra, des patrons de cet extraordinaire « Système » criminel, bien plus fort, bien plus souple, bien plus réactif que n’importe quelle organisation structurée, n’a évidemment plus rien à voir avec celle des « bandits d’honneur » de la légende sud-italienne. D’anecdote en anecdote, Saviano trace d’eux un portrait-type terrifiant : ultra-violents, d’un cynisme absolu, ayant totalement intériorisé la réduction de l’Autre au statut d’objet (de pouvoir, de jouissance, de menace). Fondamentalement, ce sont de parfaits psychopathes, dont les pathologies ne font que refléter, en les  poussant à l’extrême, toutes les maladies de l’époque.

Le mépris de ces mafieux contemporains pour l’être humain est si ultime que, pour en trouver un équivalent, il faudrait probablement aller chercher du côté des SS-Totenkopf chargés des camps de la mort. On utilise délibérément des héroïnomanes pour tester une substance dont on n’est pas certain (c’est moins cher que le test en laboratoire). On abat par principe toute équipe à l’intérieur de laquelle on sait qu’il y a un traître (comme ça, on est sûr d’avoir le bon, quitte à tuer les innocents avec). En cas de guerre entre les clans, la police napolitaine met en service un véhicule chargé de ramasser les morts, qui tourne en permanence ou à peu près. La Camorra n’a qu’une valeur : le fric. Conséquence : pour elle, l’homme n’est pas une valeur.

Toutes les légendes, qui furent peut-être jadis vraies, sur les limites mises par les mafieux à leur propre violence, sont désormais caduques. On enlève, séquestre, torture une jeune fille parce qu’elle a été, à un moment de sa vie, la petite amie d’un ennemi – comme ça, parce qu’il fallait bien frapper quelqu’un, parce qu’un clan en guerre doit « marquer des points », n’importe comment, le plus vite possible. Sadisme au programme, mais sadisme froid, rationalisé : une simple question de compétition, au fond – sauf que l’arme de la concurrence, c’est le gros calibre, et l’objet, un être humain.

Vivant dans un univers d’extrême violence, les hommes de la Camorra ont une obsession : faire peur. Par tous les moyens. Ils ont poussé l’abolition du domaine de la règle si loin, que leur vie ne peut être qu’une lutte permanente. « L’extension du domaine de la lutte », chez eux, ça va jusqu’à la destruction de tout ce qui n’est pas le domaine de la lutte (plus d’amitié, plus d’amour, plus de confiance, plus de loi, plus aucune loi, plus de confiance, plus de foi, plus aucune foi). La  victoire économique, contre la concurrence, est devenue plus précieuse que la vie elle-même. Un gamin en prison déclare : « Je veux des magasins dans le monde entier, puis je veux mourir assassiné, comme meurent ceux qui commandent. » Le rêve américain du petit Napolitain : la villa à colonnade de marbre des chefs mafieux, et puis la mort…

Ces gamins-là, la Camorra les forme à faire face à une arme en leur tirant dessus après leur avoir mis un gilet pare-balles, et on fait ça avec sérieux, sans haine, juste  parce que c’est nécessaire, c’est une éducation utile, adaptée à l’ordre du monde tel qu’il va. Plus tard, quand on utilisera ces jeunes soldats comme sentinelles, quand on voudra pouvoir compter sur eux 24/7, on leur donnera du MDMA, la drogue de la performance la plus dure, celle qui permet de ne jamais dormir – une drogue inventée pour le Menschenmaterial des tranchées de la Première Guerre Mondiale.

Ces hommes de la Camorra sont, nous dit en substance Saviano, le révélateur parfait de l’état réel du fonctionnement profond vers lequel convergent nos sociétés : la guerre de tous contre tous, l’abolition de la Raison, le triomphe du Mal.

Le film « Gomorra » est excellent. Mais le livre est encore bien plus fort. Une énorme claque dans la gueule. Tout est dit.

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