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Gran Torino, quand Eastwood fait le bilan

Publié le : 24/05/2009 00:00:00
Catégories : Cinéma

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Clint Eastwood, depuis qu’il a les moyens de s’autoproduire (en gros, depuis le début des années 80) s’est spécialisé dans le décodage des non dits de la société américaine. Le style fait parfois sourire, parce qu’aux USA, on aime les constructions poutre apparente et les grosses ficelles. Mais à tout prendre, dans le cinéma grand public US post-Spielberg (infantilisme, effets spéciaux, manichéisme), c’est probablement ce qui se fait de moins mauvais, avec Martin Scorsese disons. Une des curiosités de l’Amérique déclinante, c’est en effet qu’on y trouve parfois une vision du monde plus juste chez les grosses brutes (Stallone, « Demolition Man », Schwarzenegger, « Terminator ») que chez les intellectuels aux ordres…

Dans les années 80, l’Amérique est reaganienne. Elle est entrée dans une phase de déni à l’égard de son propre déclin. C’est l’époque où Eastwood endosse pour la première fois l’uniforme du vétéran de la guerre de Corée, chargé, pour sa dernière mission dans les Marines, de former un peloton de reconnaissance destiné à l’opération sur la Grenade (« Le maître de guerre », 1986). Le film peut être lu à plusieurs niveaux : au pied de la lettre, c’est une œuvre de propagande militariste ; mais à un niveau de lecture plus approfondi, c’est une analyse, grossière mais juste, du besoin qu’éprouve l’Amérique, en crise interne, de se trouver des adversaires faibles pour se rassurer sur sa force (le « maître de guerre » oscille entre deux histoires, l’une avec une bande de recrues qu’il doit guérir des séquelles de la société de consommation pour en refaire des guerriers, l’autre avec son ex-femme, qu’il doit reconquérir). Venant un an après ce qui restera sans doute comme le meilleur film d’Eastwood (« Pale Rider », western mystique littéralement truffé d’allusions bibliques, ou le capitalisme comme incarnation de la Bête), « Le maître de guerre » annonçait déjà, en filigrane, que le grand Clint était tout, sauf un simple « inspecteur Harry » manipulable par les milieux hollywoodiens.

Vingt-deux ans après « Le maître de guerre », Eastwood retrouve son personnage de vétéran de la Corée. L’homme, cette fois, a franchement vieilli. Ce n’est plus un vieux soldat qui cherche à passer le flambeau, c’est un septuagénaire proche de la tombe, récemment veuf, et qui ne comprend plus très bien ce qu’il fait sur terre. Sa famille est une horreur : ses deux fils sont des mercantis sans intérêt, ses petits-enfants une odieuse bande de gamins mal élevés, obsédés par le fric et l’apparence, enfermés dans un égocentrisme narcissique quasi-illimité. Le Vétéran (appelons-le comme ça) n’éprouve que mépris pour sa descendance, mépris pour le monde dans lequel il vit. Tout lui déplaît autour de lui : la voiture que conduit son fils (lequel travaille comme vendeur pour une marque asiatique), la transformation de son voisinage (colonisé par des Hmongs réfugiés) et par-dessus tout, l’état catastrophique de la pelouse chez ses voisins, des « bridés » dont il ne veut rien savoir. Ses seules consolations sont sa vieille Gran Torino 1972 (sur laquelle il a travaillé quand il était ouvrier chez Ford) et le drapeau américain qui pend devant sa bicoque, ultime vestige d’un continent disparu. Le message est clair : l’Amérique n’existe plus.

A la suite d’un quiproquo, le Vétéran va, bien malgré lui, faire connaissance avec ses voisins « bridés ». Ce qu’il découvre alors va le transfigurer : il a, comme il le dit lui-même, plus de points communs avec ces « bridés » qu’avec sa propre famille. Chez ces voisins, il retrouve en effet les valeurs dans lesquelles il croit : le partage, la solidarité, la tradition, la piété filiale. En suivant son cheminement intellectuel, nous découvrons ainsi que cet odieux beauf raciste n’est, en réalité, raciste qu’en façade. L’homme se révèle dans sa complexité. Et c’est ainsi qu’au fil de son parcours, un à un, Clint Eastwood va renverser, au volant de sa Gran Torino, tous les totems du politiquement correct.

Pourquoi les gens sont-ils racistes ? Réponse : parce qu’ils ne se parlent plus. Pourquoi ne se parlent-ils plus ? Réponse : parce qu’ils n’osent plus s’avouer leur racisme. Il y a une très belle scène, au milieu du film, volontairement surjouée : le Vétéran explique au jeune « bridé » (qu’il a pris sous son aile) comment « les hommes parlent ». Avec l’aide d’un ami italo-américain, il se livre à une véritable orgie de racisme bas-de-gamme, multipliant les vannes foireuses sur les « ritals », les « polaks », les « nègres », les « youpins », etc. Puis c’est au tour du jeune asiatique de s’y mettre : lui aussi, il faut qu’il expulse le mal qu’il a en lui, qu’il le dise, et que l’ayant dit… il passe à autre chose. C’est vraiment une scène remarquable.

Pourquoi les jeunes gens des ghettos tombent-ils dans la criminalité ? Réponse : parce qu’ils n’ont pas d’autre moyen de s’accomplir. Pourquoi n’ont-ils pas d’autre moyen ? Réponse : parce qu’ils n’ont pas de père. C’est, explique Eastwood, la destruction de la figure paternelle qui rend possible le retour d’un machisme frustre, barbare presque. En détruisant les limites qui servent de point d’appui à la construction du jeune mâle, la négation du père fabrique des hommes sans dignité.

Pourquoi l’Amérique devient-elle ignoble ? Réponse : parce qu’elle n’est plus que matérialiste. Pour Clint Eastwood, c’est clair, ce n’est pas Oussama Ben Laden qui menace la Tarte aux pommes, mais bien le fait que les pommes elles-mêmes soient véreuses. L’Amérique blanche que dépeint Eastwood a tout simplement renié ses valeurs fondatrices : travail, famille, patrie (ben oui, c’est la vérité). C’est un pays de consommateurs égoïstes, sans conscience, sans amour, sans générosité. « Ne vous étonnez pas que les Jaunes soient sur le point de vous ravir la domination du monde, » explique en substance l’ancien « maître de guerre ». « Ils sont tout simplement meilleurs que vous, » ajoute-t-il, avec un brin de malice.

On pourra sourire évidemment devant l’inévitable « happy end » (je vous rassure : le cowboy sauve le monde, une fois de plus). Il n’en reste pas moins que « Gran Torino » est un film à voir, car il marque probablement un moment dans l’évolution de la psyché américaine. Le moment, disons, où l’Amérique paléo-conservatrice divorce, officiellement et pour de bonnes raisons, d’avec l’Amérique néo-conservatrice.

Accessoirement, c’est aussi le plus grand succès d’Eastwood en France, avec 3,2 millions de spectateurs…

 

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