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Histoire du suprémacisme blanc (partie 1/4) | Par Lucien Cerise

Publié le : 18/06/2018 11:43:21
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Le samedi 17 février 2018, l’équipe d’E&R Haute-Savoie recevait Lucien Cerise à Genève pour une conférence intitulée « Suprémacisme racial et magie noire ». En attendant que la post-production de la vidéo soit achevée, nous vous proposons le texte inédit qui a servi de base de travail à la première partie de la conférence (qui constitue aussi le premier des quatre volets d’une étude plus générale sur le suprémacisme blanc).


La Confédération sudiste et la franc-maçonnerie
(Histoire du suprémacisme blanc, partie 1/4)

Le suprémacisme racial est la doctrine politique qui affirme l’existence d’une hiérarchie entre les races et la supériorité des unes sur les autres. Sa forme la mieux documentée est le suprémacisme blanc, qui a connu quatre grandes tentatives historiques : la Confédération sudiste, prolongée dans le Ku Klux Klan ; le régime d’apartheid en Afrique du Sud ; le Troisième Reich ; l’Ukraine post-soviétique. Quatre tentatives historiques, mais aussi quatre échecs. Sans porter de jugement sur le suprémacisme blanc en tant que tel, cette étude vise avant tout à répondre à la question : « Pourquoi ces échecs ? »

À l’examen, une filiation apparaît en filigrane entre ces quatre moments : la présence continue d’un rapport à l’occultisme, généralement antichrétien. Sur l’échiquier des idées, le suprémacisme blanc se positionne dans le camp conservateur, affichant des valeurs qualifiées de « droite réactionnaire », mais il parvient difficilement à dissimuler sa parenté avec une tradition ésotérique dite de la « voie de la main gauche », qui vient quelque peu contredire ses engagements officiels. L’analyse qui suit a pour objet de contribuer à débroussailler le terrain des relations apparemment paradoxales entre un courant politique toujours perçu comme cultivant l’enracinement et la stabilité, et la mystique du chaos qui en dessine pourtant l’arrière-fond.

Albert Pike et le Klan

Le franc-maçon le plus célèbre est sans conteste l’Américain Albert Pike (1809-1891). Ce Général sudiste pendant la guerre de sécession est passé à la postérité pour avoir réformé et formalisé définitivement le rite maçonnique le plus répandu sur la planète : le Rite écossais ancien et accepté, avec sa hiérarchie pyramidale de 33 degrés surmontés de « l’œil qui voit tout ». Ce symbole constitue avec l’aigle impérial un diptyque nommé « Grand Sceau des États-Unis » (Great Seal), créé en 1776 et imprimé sur certains documents officiels, notamment le billet de 1 dollar depuis 1935. En franc-maçonnerie, il représente le principe du « supérieur inconnu », soit l’asymétrie du couple « voir » et « être vu », quand le pouvoir augmente à mesure que l’on voit les autres de plus en plus, tout en étant vu soi-même par les autres de moins en moins. Cette organisation verticale et compartimentée est au fondement de ce que l’histoire des religions appelle les cultes à mystères, ou initiatiques, reposant sur un élitisme ésotérique, en opposition à l’exotérisme populiste des religions révélées.

Un débat agite la recherche sur la franc-maçonnerie depuis quelques années : Albert Pike a-t-il aussi fondé l’organisation de suprémacistes blancs nommée le Ku Klux Klan ? Ce débat est un faux débat car il est mal posé. En tant que figure historique, Albert Pike est une métonymie, une partie pour le tout, qui renvoie à une multitude d’individus anonymes ou semi-anonymes organisés en clubs et sociétés de pensée. La vraie question est donc : la franc-maçonnerie américaine a-t-elle fondé le Ku Klux Klan ? Cette question peut sembler absurde pour nombre de nos contemporains. En effet, un stéréotype colle à la peau de la franc-maçonnerie en général : elle serait cosmopolite, antiraciste, ennemie des nations, adepte du gouvernement mondial, etc. Or, les valeurs revendiquées par le KKK se situent aux antipodes, point par point, de ces valeurs maçonniques supposées. En théorie, le Klan soutient le nationalisme ethnique, l’enracinement dans une terre et une race, quand la franc-maçonnerie défend le brassage multiculturel et supranational des identités ; mais en pratique, comme Janus, la franc-maçonnerie américaine présente un double visage contradictoire, apte à enserrer les populations en tenaille depuis la gauche et la droite en même temps.

La fondation du Klan : 1865-1871

Pendant la guerre civile américaine qui opposa de 1861 à 1865 la Confédération des États du Sud à l’Union des États du Nord, la Confédération sudiste était un nid de francs-maçons. La présence de nombreux Frères dans les rangs sudistes vient probablement de ce que les États du Sud possédaient une tradition maçonnique fortement enracinée depuis le début du XIXème siècle. En effet, le rite maçonnique le plus diffusé dans le monde, le Rite écossais ancien et accepté, a été lancé aux États-Unis en 1801 depuis la ville de Charleston, en Caroline du Sud ; et c’est aussi à Charleston que la guerre de sécession entre le Nord et le Sud débute 60 ans plus tard exactement. Le Ku Klux Klan, créé juste après la guerre en décembre 1865 par des sudistes, se voulait lui-même un prolongement de la Confédération et s’est avéré être un repère de francs-maçons également. Pour cette raison, Albert Pike est souvent crédité d’être le fondateur du KKK. Fondateur, peut-être pas, mais Pike entretenait une proximité intellectuelle incontestable avec le Klan, comme le montrent les propos qu’il publiait en 1868 dans le journal dont il était l’éditeur, le Memphis Daily Appeal :

« Si c’était en notre pouvoir, si cela pouvait être effectué, nous réunirions tous les hommes blancs du Sud, qui s’opposent au suffrage des nègres, dans un grand Ordre des Frères du Sud, avec une organisation complète, active, vigoureuse, dans laquelle quelques-uns devraient exécuter la volonté concentrée de tous et dont l’existence même devrait être dissimulée de tous, sauf de ses membres. »

L’ésotérisme et la ségrégation raciale composent le cocktail détonnant de la pensée de Pike, le grand maître de la franc-maçonnerie moderne, en tout point conforme à celle du Ku Klux Klan. Le premier ouvrage sur le Klan date de 1884, écrit par l’un de ses six fondateurs historiques, le Capitaine John C. Lester (et un acolyte du nom de David L. Wilson), mais ne mentionne pas Albert Pike. Ce dernier n’apparaît que dans la réédition de 1905, dans la préface de Walter L. Fleming, historien américain spécialiste des États du Sud et de la période d’après-guerre dite de Reconstruction (Reconstruction Era, 1865-1877) :

« Le Général Albert Pike, qui se tenait haut dans l’ordre maçonnique, était l’officier judiciaire en chef du Klan. »

Au-delà de sa proximité idéologique, Albert Pike a donc eu certaines responsabilités au Klan, sans faire partie des fondateurs, ni même en être un dirigeant principal. En revanche, le Général Nathan Bedford Forrest, premier chef historique du Klan (Grand magicien, Grand Wizard) était passé par une loge du Tennessee. La notion de « suprématie blanche » semble venir d’un slogan programmatique dont il serait l’auteur, devenu le credo du Klan, et qui tient en une phrase : « Notre objectif principal et fondamental est le maintien de la suprématie de la race blanche dans cette République. » (Our main and fundamental objective is the maintenance of the supremacy of the white race in this Republic.) En tant que franc-maçon, seules les premières années de son initiation sont documentées, notamment par le bulletin d’information de la loge « Le phare d’Hiram » (Hiram’s Lighthouse) :

« Bien qu’il n’y ait aucun dossier de Nathan Bedford Forrest (1821-1877) ayant progressé plus loin que le niveau d’apprenti à la loge d’Angorona n°168 à Memphis, Tennessee, il l’a bien fait, puis est devenu lieutenant général et Premier Grand magicien du Ku Klux Klan. »

Une étude d’une autre loge maçonnique, la Grande Loge de Colombie Britannique et du Yukon, fait autorité sur le sujet des rapports entre franc-maçonnerie et Ku Klux Klan. La création du Klan par Albert Pike est niée, en revanche la présence de nombreux francs-maçons au sein du Klan est reconnue dès l’origine, tels le Major James R. Crowe, l’un des fondateurs historiques du Klan avec John Lester, ainsi que le Général John C. Brown, rédacteur du premier manifeste du Klan (The Prescript) et Joseph Fussell, colonel sudiste et grand maître d’une loge du Tennessee. L’étude mentionne également que les recruteurs du KKK, en anglais les Kleagles, étaient souvent eux-mêmes francs-maçons et privilégiaient la recherche de nouveaux membres au sein de la franc-maçonnerie :

« Les Kleagles ont également traîné autour d’autres loges fraternelles et ont particulièrement réussi à courtiser les francs-maçons. Beaucoup de Kleagles étaient des maçons eux-mêmes. (En fait, le King Kleagle du Wisconsin avait publié une annonce dans l’édition du 26 août 1921 du Madison State Journal, qui disait : "Wanted : Organisateurs fraternels, hommes de capacité entre 25 et 40 ans. Doivent être 100% Américains. Francs-maçons de préférence.)" »

On le voit, les relations entre le suprémacisme blanc et la franc-maçonnerie étaient consubstantielles à cette époque. Ceci étant dit, les francs-maçons étaient tout aussi bien représentés dans les rangs nordistes et abolitionnistes que sudistes et esclavagistes. Autrement dit, la franc-maçonnerie américaine adoptait déjà la forme de la tenaille. On peut néanmoins se demander si l’une des deux mâchoires de la tenaille ne mordait pas un peu plus fort que l’autre. Pour répondre à cette question, faisons un détour par les relations entre le suprémacisme blanc et le suprémacisme juif, en particulier quand celui-ci prend le visage de la franc-maçonnerie juive : le B’nai B’rith. Un individu est au croisement de tous ces réseaux occultistes : Judah Philip Benjamin (1811-1884). Cet avocat d’origine britannique, de religion juive, devenu sénateur américain après sa naturalisation, fut aussi le numéro 2 de la Confédération sudiste, derrière Jefferson Davis, mais il était son vrai patron selon certains, car il occupa plusieurs postes clefs dont celui de chef du renseignement (Intelligence en anglais), ce qui lui valut d’être surnommé « le cerveau de la Confédération ». Dans un ouvrage collectif de l’université de New York sur les juifs dans la guerre de sécession, Adam Mendelsohn, spécialiste de l’histoire du judaïsme moderne à l’université de Cape Town, Afrique du Sud, écrivait :

« Le centenaire de la guerre civile a coïncidé avec une période où les loyautés juives envers le Sud furent une fois de plus contestées. En Alabama, le B’nai B’rith de l’État avait déployé Judah P. Benjamin – un Louisianais – pour soutenir sa cause. L’organisation consacra une session de sa convention annuelle en 1962 à la "commémoration de la contribution juive à la guerre entre les États". L’événement a mis en vedette Hudson Strode, le biographe de Jefferson Davis, sur le thème "Jefferson Davis et ses confédérés juifs." Le Huntsville Times (8 mars 1962) a rapporté que la convention donnerait le coup d’envoi d’un banquet et d’une soirée dansante samedi soir sur le thème "La nuit Judah Benjamin". J.S. Gallinger, président du B’nai B’rith de l’État, a intitulé son rapport annuel "La Convention annuelle de la Confédération de l’Alliance". Plus significative que cet apparat fut la décision de financer l’érection d’un monument au capitole de l’Alabama en l’honneur des "mérites de Judah P. Benjamin, en tant que fils du peuple juif." »

Les archives du B’nai B’rith citées par Mendelsohn sont conservées au Jacob Rader Marcus Center of the American Jewish Archives de Cincinnati (Ohio). En dehors de l’Alabama, le B’nai B’rith a rendu hommage à Judah Benjamin aussi en Caroline du Nord, dont l’université documente les monuments commémoratifs des personnalités historiques de la région :

« Le mémorial de Judah P. Benjamin est une simple stèle de granit avec une voûte plate d’environ 3 pieds de haut. Il est sans fioritures à part l’inscription. Bien que l’inscription indique que le marqueur a été érigé par le Chapitre J.E.B. Stuart des Filles Unies de la Confédération (U.D.C.) il a été réellement payé et présenté au U.D.C. par la loge B’nai B’rith de Fayetteville. (...) Nom du monument : Judah P. Benjamin Marker, Fayetteville – Commanditaires : B’nai B’rith en l’honneur du Chapitre J.E.B. Stuart des Filles Unies de la Confédération »

En 2017, alors que la campagne pour le déboulonnage des statues de grandes figures sudistes battait son plein aux États-Unis, l’Alt-Right, mouvance métapolitique soutenant Donald Trump, se demandait pourquoi personne ne parlait de mettre à terre les quelques monuments en mémoire de Judah Benjamin. L’article récapitule les propos élogieux de politiciens et d’historiens en hommage à Judah Benjamin et constate que ce dernier échappe aux insultes dont le « politiquement correct » accable généralement les Confédérés :

« À l’inverse des habituels qualificatifs tels que "raciste", "bigot", et "suprémaciste", utilisés pour décrire ses homologues confédérés, Benjamin reste ce personnage extraordinaire, brillant, compétent, remarquable, le seul génie dans le gouvernement de Davis, et "un homme parmi les hommes". Voici donc un homme avec exactement les mêmes qualificatifs utilisés par les anti-blancs envers les sudistes blancs, mais quelque chose rachète ses défauts : il était juif. »

La peur d’être accusé d’antisémitisme explique certainement ce double standard dans le traitement rétrospectif de Judah Benjamin, qui possédait lui aussi des esclaves noirs et n’était pas moins raciste et suprémaciste que ses amis confédérés non juifs. Ces précautions oratoires dès que l’on parle des juifs deviendront omniprésentes après la Deuxième Guerre mondiale. En 1947, la suprême loge du B’nai B’rith organisait sa 18ème convention générale dans la capitale américaine et invitait pour cette occasion quelques « goyim » triés sur le volet à s’exprimer. Ainsi, un franc-maçon non juif, le Procureur général des États-Unis, Thomas C. Clark, prononçait un discours dans lequel il évoquait Judah Benjamin et ses coreligionnaires en termes obséquieux :

« Dans toutes les périodes de notre histoire, que ce soit dans la paix ou la guerre, la prospérité ou l’adversité, les membres de votre foi ont joué un rôle prépondérant. Alors que notre avenir en tant que peuple uni n’était suspendu qu’à un fil pendant les jours de guerre civile, ils ont servi avec distinction des deux côtés de la ligne Mason-Dixon. Judah P. Benjamin, sénateur des États-Unis, était l’un des plus grands hommes du côté du Sud, tandis que Mayer Lehman se trouvait au Nord. C’est lui qui a organisé l’envoi de nourriture aux nécessiteux à travers le blocus du Sud. »

Ces belles paroles consensuelles peinent à dissimuler de vrais antagonismes des deux côtés de la ligne Mason-Dixon, la ligne de démarcation entre nordistes et sudistes, et une réalité moins généreuse. Au-delà d’un simple patriotisme qui pourrait rejoindre finalement celui des nordistes, l’esprit sudiste, du moins l’esprit de sa direction (souvent différent du militant de base), s’est constitué originellement comme un suprémacisme judéo-blanc affairé à des intérêts assez triviaux. En plus de leurs loges maçonniques respectives, Judah Benjamin et Albert Pike ont fréquenté dans leur fief sudiste deux autres organisations ésotériques : The Mistick Krewe of Comus, « L’équipage mystique de Comus », d’après le nom d’un dieu romain de l’orgie proche de Bacchus, dont la seule activité publique était de participer avec un char au carnaval de la Nouvelle-Orléans (New Orleans Mardi Gras) ; et The Knights of Golden Circle, qui nourrissait des projets peu compatibles avec l’Union nordiste. Avant d’être accusés d’avoir commandité l’assassinat d’Abraham Lincoln, ces « chevaliers du cercle d’or » ambitionnaient effectivement de mettre sur pieds une internationale esclavagiste en forme de cercle dont le centre aurait été Cuba, et qui aurait englobé le sud des USA, la côte nord de l’Amérique du Sud, ainsi que les îles et les pays entre les deux comme le Mexique.

L’apogée du Klan : 1915-1944

Pour approfondir encore la compréhension des vraies racines de l’occultisme américain, et par extension atlantiste, tel qu’il se manifeste en Europe et dans le monde, tournons-nous maintenant vers un autre personnage tout aussi méconnu que Judah Benjamin, nommé Abraham Frankland, kabbaliste du B’nai B’rith, dont les écrits sont conservés au centre des archives juives « Jacob Rader Marcus » de Cincinnati déjà mentionné plus haut. Anton Chaitkin, historien américain, a consulté ces documents rares et en faisait en 1993 un compte-rendu pour le magazine Executive Intelligence Review (édité par le mouvement de Lyndon Larouche) :

« Les Recherches kabbalistiques de Frankland de 1870 (manuscrit non publié, American Jewish Archives, Cincinnati) sont un recueil de clés de cryptage d’espionnage, de symboles de magie noire, de rituels maçonniques et de religion païenne. Dans sa préface, Frankland reconnaît deux sources qui l’ont aidé dans ce travail : Origines des rites cultuels des Hébreux, par Albert Gallatin Mackey, grand secrétaire du Rite écossais, "et le livre Lohar sur les Sephiroth, aimablement prêté à moi par le Général Albert Pike." Alors que Frankland compilait ses recherches, Pike était aussi à Memphis pour travailler sur son chef-d’œuvre satanique Morales et dogmes, publié en 1871. Aux pages 38-39 de ses Kabbalistic Researches, Frankland énumère des dieux de toutes sortes transmis par la tradition depuis les temps anciens, dont "Quatre des treize grands dieux de l’Assyrie", plus le dieu "Bel", et, peut-être après coup, "Ayel Shad-ai", ou le Dieu Tout-Puissant des Juifs, des Chrétiens et des Musulmans. Le dieu de Frankland "Bel" est d’un grand intérêt pour les francs-maçons. Le grand secrétaire du Rite écossais, Albert Gallatin Mackey, dit dans son Encyclopédie de la franc-maçonnerie de 1874 que "Bel est la forme contractée de Baal, et a été vénéré par les Babyloniens comme leur principale divinité". Baal est aussi le faux dieu contre lequel les prophètes juifs de l’Ancien Testament mettent en garde les gens ! »

Le culte rendu au dieu Baal à Babylone avait plusieurs caractéristiques assez répandues dans les sociétés primitives, dont les sacrifices humains et les orgies sexuelles, ce qui constitue également la toile de fond de l’occultisme contemporain dont le suprémacisme judéo-blanc a été le fer de lance au XIXème siècle. Le judaïsme originel auquel le B’nai B’rith se réfère n’était pas strictement monothéiste et rendait également un culte à la déesse Astarté (Ishtar, Ashera), associée à Baal et à Yahvé, considérée comme la « femme de Dieu », son pendant féminin (parèdre). Baignant dans un ésotérisme syncrétique associant la kabbale au polythéisme babylonien, le B’nai B’rith s’est d’ailleurs inspiré de noms de noblesse mésopotamiens de la haute antiquité pour nommer ses grades. Par exemple, Abraham Frankland était Grand Nasi du B’nai B’rith. Ce titre de Grand Nasi, parfois orthographié « nassi » ou « nazi », provient étymologiquement des souverains Nazi-Bugash et Nazi-Maruttash de la dynastie kassite qui régnèrent sur Babylone entre 1333 et 1282 av. J.-C. La racine nominale est ensuite passée dans l’hébreu antique et s’est perpétuée jusqu’à nos jours. En 2012, le B’nai B’rith de France publiait sur son site le résumé d’une planche de Max Kohn, président de la loge Sigmund Freud, récapitulant l’histoire de la fondation de son ordre maçonnique au XIXème siècle par des juifs allemands émigrés à New York :

« Il y avait par exemple dans une grande loge à New York des titres assez intéressants pour les administrateurs, formulés en hébreu. Ces loges au début utilisaient uniquement l’allemand, avant que l’on introduise par la suite l’anglais. Par exemple, le président de la loge était nommé le "Grand Nasi Abh", le vice-président le "Grand Aleph", le secrétaire le "Grand Sopher", le trésorier le "Grand Baal Ha Ginzach", le maître d’armes le "Grand Shomer", l’archiviste le "Grand Maskir", le Levy le "Grand Levy" et le grand prêtre le "Grand Cohen" : une sorte de société juive en modèle réduit. Les noms sont en hébreu, on parle allemand : c’est toute une mise en scène de ce qui se passe dans le rapport de ces Juifs allemands à la société allemande transposés aux États-Unis dans le rapport à la tradition juive. »

Un article d’Alan M. Kraut, professeur d’histoire à l’université de Washington, DC, publié dans le Journal des Archives juives américaines de Cincinnati, évoque les réflexions du Grand Nasi Frankland à propos de l’épidémie de fièvre jaune qui frappa sa ville de Memphis en 1873. Au passage, l’article évoque quelques principes de la pensée maçonnique, qui est une sorte de « physique sociale », structurée par la manière dont l’ordre et le chaos s’articulent dans les organisations humaines, ce qui donnera naissance au XXème siècle aux sciences du management et à l’idée d’une conduite du changement provoqué en dynamique des groupes, intuition fondatrice de l’ingénierie sociale :

« En plus d’être secrétaire du Comité exécutif des citoyens et président de l’Association hébraïque de secours hospitalier (HHRA), il était membre du comité exécutif de l’Association Howard et était Grand Nasi AB. [Président de District] du Grand district, loge n° 7 de l’Ordre international du B’nai B’rith. (...) Le froid automnal a mis fin à l’épidémie de fièvre jaune de 1873. Frankland a écrit avec une certaine amertume que ceux qui avaient fui sont revenus "pour se remettre au travail". En raison des pertes humaines, "chaque association a dû se réorganiser" pour amener "l’ordre à partir du chaos". Les rapports officiels ont établi que sur 5000 personnes touchées par la fièvre, plus de 2000 sont mortes en deux mois. »

Les grades de la hiérarchie du Klan portent des noms d’êtres fantastiques aux relents de sorcellerie et de mythologie polythéiste : grand dragon, grand sorcier, grand cyclope, hydres, furies, gobelins, faucons de nuit, etc. Le Klan s’était donné comme surnom « l’Empire invisible » et les membres s’appellent entre eux « chevaliers », peut-être en écho aux Templiers. Au-delà du goût de la conspiration, du secret et du pouvoir, les organisations ésotériques comme la franc-maçonnerie et le Ku Klux Klan partagent un fort tropisme néo-païen et antichrétien, ce qui se traduira par l’utilisation de grandes croix enflammées comme symboles de ralliement à partir de 1915. Dans un article exhaustif, Paul-Éric Blanrue relate comment les milieux maçonniques relanceront officiellement le KKK un jour de Thanksgiving, fête des moissons d’origine païenne, et sous l’influence du célèbre film de D.W. Griffith, La naissance d’une nation, qui met en scène la guerre de sécession avec un parti-pris sudiste affiché et des personnages appartenant au Klan :

« Pour l’un des spectateurs, William J. Simmons, c’est la révélation. Originaire d’Alabama, vétéran de la guerre contre l’Espagne, prédicateur méthodiste congédié pour instabilité, commis voyageur et adhérant de diverses sociétés maçonniques, Simmons met à profit le succès du film et le mécontentement populaire dû aux immigrations récentes pour relancer le KKK. Le jour de Thanksgiving de 1915, celui qui s’autoproclame "colonel" réunit quelques fidèles au sommet de la Stone Mountain, à l’est d’Alabama. Il embrase une immense croix en pin : "Voici l’Empire invisible tiré de son sommeil d’un demi-siècle." (…) Toutefois, le KKK ne se développe réellement qu’à partir de 1920, avec l’entrée en scène des deux nouveaux associés de Simmons, l’ancien journaliste Edward Clarke et la riche veuve Elizabeth Tyler. (…) On estime bientôt le nombre des klanistes à cinq millions ! Telle une holding, le Klan profite du soutien populaire pour diversifier ses activités : parution de périodiques et de brochures, achats d’immeubles, prise en main de la Lanier University... Alcoolique, Simmons est déposé et remplacé par le dentiste franc-maçon 32e degré Hiram W. Evans, de Dallas, qui devient Sorcier Impérial et en profite également pour congédier Clarke et Tyler. »

En 1923, Hiram W. Evans, le troisième Grand Sorcier Impérial du Ku Klux Klan de 1922 à 1939, écrira une lettre ouverte au Docteur Adolphe Kraus, le Grand Nasi des B’nai B’rith à l’époque. Cette missive est restée fameuse en ce qu’elle traduit l’évolution de la relation entre le Klan et le B’nai B’rith, soit la relation entre le suprémacisme blanc et le suprémacisme juif. En effet, en dépit de ses origines judéo-maçonniques, le Klan voit naître en lui pendant cette période faste d’entre-deux-guerres un antijudaïsme virulent et décomplexé, ce qui provoque des tensions croissantes avec le B’nai B’rith. Après avoir traité d’égal à égal et en frères d’armes pendant la guerre de sécession et les années de la Reconstruction qui suivirent, le suprémacisme blanc et le suprémacisme juif entrent dans un rapport de forces permanent. Ce bras de fer ne sera qu’une phase transitoire qui aboutira à une réorganisation hiérarchisée des relations entre les deux suprémacismes. La structure en germe qui incubait probablement depuis les débuts de leurs relations dans la Confédération sudiste devient alors manifeste : le suprémacisme juif commence à dominer le suprémacisme blanc. Un certain Victor J. Cohen, rédacteur à Hamenora, l’organe mensuel des B’nai B’rith du district d’Orient, commentait ainsi l’échange de point de vue entre le représentant du Klan et celui du B’nai B’rith :

« Ce fut donc une démarche très opportune que celle qui fut tentée par le Dr. Adolphe Kraus, président de l’Ordre Indépendant des Bene-Bérith. Le Dr. Kraus eut l’idée d’interpeller directement le "Sorcier Impérial" Dr. H. W. Evans, et de lui demander si oui ou non son organisation faisait la guerre aux juifs. De l’aveu de certains Aryens de grande race (!) la réponse publiée dans le "New-Orleans Item" fut assez équivoque. Une guerre intestine a éclaté dans 1’état-major des K.K.K. à la suite de ce débat, ce qui provoque des flottements. Mais nous qui savons lire entre les lignes, nous qui connaissons quel élément de force représentent aux États-Unis les Juifs, nous pouvons affirmer sans crainte d’être démentis : Les K.K.K. reculent, les K.K.K. n’osent dire qu’ils nous font la guerre, les K.K.K. malgré leur puissance, ont peur ! En voulez-vous une preuve ? Écoutez ce que dit le Sorcier Impérial : "Tout homme – qu’il soit Américain de naissance ou de naturalisation, chrétien ou juif de confession, blanc ou noir de race – tout homme qui contracte un devoir de fidélité envers ce pays, sans réserve et sans arrière-pensée, qui se dévoue tout entier à son drapeau, n’est pas l’ennemi, mais l’ami du Chevalier K.K.K. Ce sont des patriotes du genre de ceux qui composent les phalanges des Chevaliers K.K.K. qui ont réservé au Juif en Amérique, une hospitalité qui ne lui a été accordée dans aucun endroit sur la surface de la terre. Il devrait tenir compte de la liberté et de la protection qui ont été garanties à sa race, par les Gentils, blancs et chrétiens, qui ont fondé cette république et forgé sa charpente dans l’égalité des droits de l’homme". (...) S’il était permis d’appliquer au Juif, un des titres qualificatifs de l’Ordre des Chevaliers du Ku-Klux-Klan, on pourrait dire qu’il est lui-même "Klansman" et que c’est lui-même qui a maintenu et montré le "Klanisme" pratique. » Et Victor J. Cohen de conclure : « Le Ku-Klux-Klan peut devenir un instrument de progrès et de bienfaisance, utile à la fois au pays et à ses citoyens, s’il commence par éliminer de son sein les quelques milliers de fanatiques qui le font verser dans l’intolérance, dans la lâcheté et dans le crime. Le Ku-Klux-Klan devra s’y résoudre, ou la réprobation indignée d’une majorité de "square americans" culbutera cette association de fantômes et la rejettera dans la géhenne dont elle évoque le souvenir. »

Citant le dialogue de Kraus et Evans, Emmanuel Ratier, dans son ouvrage incontournable sur le B’nai B’rith, faisait les observations suivantes sur les relations à fleurets mouchetés de la loge judéo-maçonnique avec le Klan, originellement amicales, mais qui iront en se complexifiant avec le temps :

« C’est peut-être ce qui explique que longtemps le Ku Klux Klan fut épargné par le B’naï Brith. Fondé en effet par Albert Pike, général de l’armée confédérée, et les dirigeants maçons des hauts grades du Sud, le KKK, qui comptait, dans les années vingt, entre trois et cinq millions de membres, ne faisait pas l’objet de critiques virulentes de la part de l’A.D.L. et du B’naï B’rith. À l’occasion d’un dialogue établi entre le Président du B’naï B’rith, Adolf Kraus, et le Sorcier impérial H. W. Evans, ce dernier écrivit dans une lettre ouverte de manière assez sidérante : "Tout homme – qu’il soit Américain de naissance ou de naturalisation, chrétien ou juif de confession, blanc ou noir de race – tout homme qui contracte un devoir de fidélité envers ce pays, sans réserve et sans arrière-pensée, qui se dévoue tout entier à son drapeau, n’est pas l’ennemi, mais l’ami du Chevalier KKK." »

Le Klan après le nazisme : de 1945 à nos jours

Après l’effondrement du Troisième Reich en 1945, le nationalisme ethnique a mauvaise presse, en particulier dans sa variante du suprémacisme blanc. Les politiques raciales et racialistes deviennent difficilement soutenables auprès de l’opinion publique, sauf dans leur variante du suprémacisme juif et sioniste, qui sort vainqueur de la Deuxième Guerre mondiale et obtiendra en 1948 la création de l’État d’Israël, au motif de la réparation du tort fait aux juifs pendant la Deuxième Guerre mondiale. Ce double standard, qui accorde aux juifs un communautarisme que l’on interdit aux blancs, devient une pomme de discorde entre nationalistes blancs et sionistes. David Duke est la personnalité la plus emblématique de ce conflit qui va croissant au fil du XXème siècle entre le Ku Klux Klan et le suprémacisme juif. Né en 1950, David Duke entre au Klan en 1967, et il en devient Grand Sorcier, c’est-à-dire leader national, en 1974, avant de le quitter en 1980 pour militer dans d’autres structures moins radicales. En 2002, il publie Suprémacisme juif – Mon éveil à la question juive, dans lequel il définit le suprémacisme juif en plusieurs points, puisés notamment aux textes bibliques comme le Deutéronome :

« • Les Israélites sont un "peuple élu", choisi par Dieu au-dessus de tous les autres peuples du monde. • Les Israélites ont le droit de gouverner toutes les autres personnes et on leur promet qu’ils vont un jour posséder et gouverner le monde entier. • Les Israélites se vantent d’un génocide contre des peuples entiers et des royaumes. • Il est ordonné aux Israélites d’assassiner tous les habitants des terres où ils ont l’intention de vivre et de tuer tous les peuples de nations étrangères qui ne se soumettent pas à l’esclavage. • Il est interdit aux Israélites de faire des esclaves de leur propre peuple, mais ils sont encouragés à asservir des non-Israélites qu’ils peuvent transmettre comme esclaves à leurs descendants pour toujours. • Il est interdit aux Israélites de se marier ou de "mélanger leurs semences" avec d’autres peuples. »

Le conflit entre les deux suprémacismes, le juif et le blanc, couvait et incubait dès l’origine du Klan. En fait, la relation entre les deux était hiérarchisée pratiquement depuis ses débuts, comme nous allons le voir. Le pianiste de renommée internationale Stéphane Blet, lui-même ancien franc-maçon, analyse dans un ouvrage la structure profonde des relations entre le suprémacisme juif, qui se confond avec le B’nai B’rith, et le suprémacisme blanc, qui se confond avec la franc-maçonnerie « goy » du Rite écossais ancien et accepté :

« Les B’naï B’rith, bien qu’ils s’en défendent, forment une structure maçonnique supérieure à laquelle, nous l’avons dit, seuls les juifs supposés "purs" (de sang juif "pur", c’est-à-dire par la mère) peuvent prendre part. Mais ce n’est pas tout : jusqu’en 1868, le Grand Président du B’naï B’rith portait officiellement le titre de… "Grand Nazi, Prince de l’exil de Babylone" ! Certains lecteurs se demanderont comment il était possible de se définir "Grand Nazi" en 1868… Il s’agit là de titres qui étaient attribués du temps de Babylone aux juifs initiés qui se définissaient eux-mêmes comme les "Princes de l’Exil" (sic). (…) Le plus grave dans tout cela, c’est que cette secte racialiste contrôle l’ensemble de l’appareil maçonnique du Rite écossais ancien et accepté, sans que l’immense majorité des frères et des sœurs des obédiences "inférieures" (celles qui servent de vitrines et où le suprémacisme juif est partiellement occulté ou plutôt moins provocant) ne s’en doutent – n’en ayant le plus souvent jamais même entendu parler. (…) Oui, le B’naï B’rith est bel et bien la confédération générale des loges israélites secrètes dirigeant la franc-maçonnerie du REAA et ils mentent effrontément en tentant de faire croire le contraire, puisqu’un accord de reconnaissance mutuelle fut signé le 12 septembre 1874 à Charleston entre Albert Pike, Chef suprême du directoire dogmatique du Rite écossais ancien et accepté, pour la Franc-maçonnerie universelle et Armand Levy pour le B’naï B’rith ! »

Au-delà d’un simple accord de reconnaissance mutuelle, cette charte de 1874 qui fixe la nature des relations entre B’naï B’rith et REAA, donc entre suprémacisme juif et suprémacisme blanc, est en fait un acte d’allégeance du suprémacisme blanc, qui accepte officiellement dans ce texte une relation de subordination unilatérale au suprémacisme juif. Les détails de l’accord entre Albert Pike et Armand Lévy ont été divulgués par Domenico Margiotta, franc-maçon repenti du 33ème degré qui exposait dans un ouvrage sa lutte contre Adriano Lemmi, haut gradé proche de Pike et de Guiseppe Mazzini, qu’il accusa de satanisme. Margiotta résume l’esprit de cet accord puis le reproduit in extenso :

« Lemmi ne s’appuya pas uniquement sur ses agents spéciaux : il avait encore les loges secrètes israélites pour l’aider, car toute la juiverie maçonnique le soutient, et c’est là sa plus grande force. Par décret du 12 septembre 1874, qui confirme un traité signé entre les Bnaï-Bérith (fils de l’alliance) et l’autorité suprême de Charleston, Albert Pike a autorisé les israélites francs-maçons à constituer une fédération secrète qui fonctionne à côté des loges ordinaires et dont le centre universel est à Hambourg, rue Valentinskamp, sous le titre de Souverain Conseil Patriarcal. Le document a été écrit en deux langues, en anglais et en français ; et voici la partie française : (…) Le Suprême Directoire Dogmatique de la Franc-Maçonnerie Universelle reconnaîtra les Loges Israélites, telles qu’elles existent déjà dans les principaux pays. Sera instituée une Confédération générale, dans laquelle se fondront les Ateliers américains, anglais et allemands du régime des Bnaï-Bérith. Le siège central de la confédération sera établi à Hambourg, et le corps souverain prendra le titre de Souverain Conseil Patriarcal. Les Loges Israélites conserveront leur autonomie et ne relèveront que du souverain conseil Patriarcal de Hambourg. Pour en faire partie, il ne sera pas nécessaire d’appartenir à l’un des rites maçonniques officiels. Le secret de l’existence de la Confédération devra être rigoureusement gardé par les membres de la Haute-Maçonnerie à qui le Suprême Directoire Dogmatique jugera utile de le faire connaître. »

Ce traité de 1874 institue une hiérarchie entre les loges israélites et les loges non israélites, fondée sur une asymétrie inégalitaire dans l’accès à l’information. On peut dire qu’Albert Pike a signé l’acte de capitulation du suprémacisme blanc devant le suprémacisme juif en officialisant l’absence de réciprocité entre les deux dans le droit de regard sur les activités de l’autre. En effet, si des loges israélites coexistent secrètement avec des non israélites, si donc les loges israélites échappent à la vue quand les non israélites ne peuvent rien cacher, alors les israélites ont de fait plus de pouvoir que les non israélites. Le pouvoir maçonnique, et le pouvoir d’influence en général, se constitue selon une asymétrie panoptique verticale entre « voir » et « être vu » : plus on est haut dans la hiérarchie, plus on voit et moins on est vu. Le supérieur est inconnu. Dans une lettre du 22 janvier 1870, Guiseppe Mazzini expliquait à Albert Pike comment devait fonctionner les choses, à la façon d’un cercle de pouvoir qui lierait invisiblement tous les autres à leur insu, sans que ces derniers ne parviennent jamais à comprendre la nature réelle de la situation :

« Nous devons autoriser toutes les fédérations à continuer comme elles sont, avec leurs systèmes, leurs autorités centrales et leurs divers modes de correspondance entre hauts-grades du même rite, organisés comme ils le sont actuellement, mais nous devons créer un rite suprême, qui restera inconnu, auquel nous ferons accéder ces maçons de haut rang que nous choisirons. Au regard de leurs frères en maçonnerie, ces hommes doivent être tenus au secret le plus strict. Par ce rite suprême, nous gouvernerons toute la franc-maçonnerie qui deviendra le seul centre international, d’autant plus puissante que sa direction sera inconnue. »

Frères, ou faux frères ? Telle est la structure des cultes à mystères, dits encore initiatiques ou hermétiques, et qui sont des écoles du pouvoir, entretenant un rapport consubstantiel avec le renseignement et l’espionnage, c’est-à-dire la culture de l’invisibilité, de l’usurpation d’identité et de l’abus de confiance, qui réclame parfois de laisser voir malgré tout quelque chose afin de banaliser son apparence et de se « cacher en pleine lumière » pour endormir les soupçons. « Pas vu, pas pris », telle est la maxime du pouvoir occulte, ancêtre de l’ingénierie sociale, qui cherche à prendre discrètement le contrôle du faisceau de l’attention pour orienter le regard social, façonner sans être vu l’intelligence collective et l’opinion publique, et finalement reconstruire le psychisme et la société selon un nouveau plan. Le pouvoir maçonnique réside ainsi dans deux points : la souveraineté pour soi, la pleine conscience, c’est-à-dire l’autonomie, la capacité de se donner à soi-même sa propre loi, et d’autre part l’asservissement furtif d’autrui, la capacité de lui imposer une loi qui n’est pas la sienne sans qu’il le sache, et si possible en lui faisant croire que c’est la sienne, que cela vient de lui et qu’il est parfaitement libre, soit le simulacre d’autonomie des degrés inférieurs, leur hétéronomie inconsciente. Baudelaire écrivait que la plus belle ruse du diable était de faire croire qu’il n’existait pas. Selon plusieurs sources maçonniques, le sommet invisible de la franc-maçonnerie abriterait une loge secrète luciférienne nommée Rite Palladien (ou Palladisme) à laquelle Albert Pike et Giuseppe Mazzini participèrent activement, et qui pourrait se confondre plus ou moins avec le B’nai B’rith.

En conclusion, le tableau suivant se dessine. La relation entre le suprémacisme juif du B’naï B’rith et le suprémacisme blanc du Rite écossais ancien et accepté a évolué au fil du temps. Pendant la décennie 1861-1871, recouvrant la guerre civile américaine et les années de fondation du Ku Klux Klan, cette relation s’est nouée de manière égalitaire dans un syncrétisme fusionnant la kabbale et le paganisme sous l’impulsion de Judah Benjamin et Albert Pike. Puis cette relation s’est hiérarchisée au moment du pacte de 1874 entre Albert Pike et Armand Lévy, qui signe la prise de pouvoir du suprémacisme juif sur le blanc. Dès lors, la relation devient très ambivalente : les suprémacistes blancs respectent leurs maîtres juifs tout en jalousant secrètement leurs privilèges communautaires et en les contestant avec une véhémence croissante au fil du XXème siècle. Cette origine dans un creuset occultiste commun qui évolue par la suite en une relation dominant/dominé est une matrice fondamentale de l’Occident moderne. Nous examinerons dans les parties suivantes comment cette hiérarchie ésotérique s’est transposée et déployée historiquement, de l’Afrique du Sud à l’Ukraine contemporaine, en passant par le pangermanisme.

Lucien Cerise

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