Idiocracy (Mike Judge)

Publié le : 05/11/2011 14:14:59
Catégories : Cinéma

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Attention ! Comédie politiquement incorrecte et ô combien jouissive. Fou rire garanti comme on dit. Idiocracy (titre original : « Planet Stupid ») représente une heure et demie de second degré, particulièrement riche visuellement et qui donne à réfléchir sur l'égalitarisme niveleur qui gangrène la démocrassouille, la culture de masse et la flatterie des instincts les plus basiques chez l'homme.

Joe Bauers est l'exemple-type de l'homme moyen. 80 de Q.I., moyen dans tous les domaines, il reste assis toute la journée sur une chaise à regarder la télé dans une bibliothèque militaire. Requis pour être cobaye dans une expérience de cryogénisation, en compagnie de la prostituée Rita, il est congelé pour une durée d'un an. Mais à la suite d'un scandale, l'affaire est enterrée, et Joe et Rita oubliés dans leurs capsules. Pendant cinq siècles, l'abrutissement généralisé initié par la culture de masse (le sloanisme) et le déséquilibre démographique entre les crétins et les intelligents entraîne l'humanité vers les bas-fonds de la bêtise la plus crasse.


Suite à l'avalanche d'ordures – désormais empilées sur des kilomètres de hauteur, leur méthode de traitement ayant été depuis longtemps oubliée – en 2505, Joe se réveille. Il sort de sa capsule, passée à travers le mur de chez Frito, un autochtone du futur.

Assis sur son canapé-chiotte devant un épisode du feuilleton « Ow ! Mes burnes ! » sur Violence Channel pendant qu'il s'empiffre de Pop Corn, il éjecte Joe de chez lui. Perdu dans la rue, notre « héros » se rend à l'hôpital, où l'eau du robinet a été remplacée – comme partout – par de la boisson énergétique (« Brando, ça déchire ta soif », « enrichi en électrolytes »). Durant sa visite médicale, il réalise la situation et s'enfuit – après que le médecin ait donné l'alerte contre cet « individu inscannable », car dans le futur tout le monde porte un tatouage code-barre lui permettant d'être identifié et scanné n'importe où.

Arrêté par des policiers décérébrés roulant dans une sorte de « bikermobile », il passe devant le tribunal, si tant est qu'il puisse en porter le nom. Les arguments rationnels de Joe sont moqués car « il cause comme une tarlouze » et son avocat, qui n'est autre que Frito, ne fait que l'enfoncer : il galvanise la foule contre Joe lorsqu'il expose que ce dernier l'a interrompu pendant un épisode de « Ow ! mes burnes ! ». Condamné, Joe est escorté pour se faire tatouer un code-barre et effectuer un test de QI pour déterminer son futur emploi. Jeté en prison mais aussitôt évadé grâce à la stupidité des gardiens, il se rend chez Frito qu'il parvient à convaincre de l'aider en lui promettant de l'argent s'il le mène à une mystérieuse machine à remonter le temps jusqu'à notre époque. Ils retrouvent Rita mais Joe se fait à nouveau arrêter.

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Mené à la Maison-Blanche, il y est accueilli par l'équipe ministérielle, une belle brochette de crétins – dont un gamin, ministre de l’Énergie nommé suite à sa victoire dans un concours – car ses tests ont déterminé que Joe était l'homme le plus intelligent du monde. Le président Comacho, Nwâr de deux mètres sur deux en tenue de catcheur, « cinq fois vainqueur du tournoi « Grosse patate dans ta gueule », LA superstar », le nomme ministre de l'Intérieur. Joe se retrouve ainsi chargé de trouver un remède à l'aridité des sols, avec un délai d'une semaine, car la population, nourrie au junk-food, a faim et est en manque « de frites et de pâte à burrito ». Il faut dire qu'en 2505, les champs sont irrigués depuis des dizaines d'années avec de la boisson énergétique (le fameux Brando).

Face à la stupidité de ses « collègues » du ministère, notre vaillant surhomme parvient à les convaincre qu'il parle aux plantes et que celles-ci lui réclament de l'eau, « comme dans les toilettes ». Entre temps, il a fait venir Rita à la Maison-Blanche, ainsi que Frito qu'il a chargé de lui dessiner un plan d'accès à la machine à remonter le temps – l'instant où Joe découvre le plan est particulièrement savoureux.

Mais alors que les choses semblent en voie d'amélioration et que le temps doit faire son œuvre en faisant repousser les cultures dans les champs, « c'est le drame » comme diraient les néo-journalistes. L'eau ayant remplacé le Brando pour l'arrosage, les actions de la firme chutent, et la moitié de la population se retrouve au chômage et par conséquent, affamée. Reconnu responsable et coupable – contrairement à Fabius dans l'affaire du sang contaminé – Joe est condamné à une soirée de « réhabilitation » – qui n'est rien d'autre qu'une exécution spectacle dans une arène de cirque, sous la musique de « l'armée des guitaristes ».

Heureusement, tout est bien qui finit bien et après moult péripéties, l'aide de Rita et celle à retardement (pour cause d'imbécillité) de Frito, Joe est sauvé et obtient la grâce présidentielle. Nommé vice-président, il accepte de rester dans le futur (de toute façon, comme il le constate durant la scène mémorable de la machine à remonter le temps, il n'en a pas le choix – où l'on apprend qu'après « Charlie Chaplin et son maléfique régime nazi [...] les Nations-Unies nations-unisèrent le monde pour toujours »). Nommé Président, Joe entend redresser le niveau général comme il le peut. Du moins, son discours d'intronisation le laisse entendre, où il s'efforce d'être intelligible pour les autochtones : « A une certaine époque dans ce pays, on pensait que les personnes intelligentes étaient cool. Bon, peut-être pas cool, mais les mecs balèzes faisaient des trucs comme bâtir des paquebots, des pyramides, et il y en a même qui ont marché sur la Lune. Et à une certaine époque dans ce pays, il y a vraiment longtemps, la lecture c'était pas réservé aux pédales, et l'écriture non plus d'ailleurs. Les gens écrivaient des livres, ils réalisaient des films. Des films qui avaient un scénario : on tenait à savoir à qui un derche appartenait, et pourquoi il lâchait des perles. Eh bien je vais vous dire, cet âge d'or est à portée de nos mains, aujourd'hui encore ! »

Le monde est-il désormais sauf ? La voix off du film conclut : « Bon d'accord, Joe n'a peut-être pas sauvé l'humanité, mais il n'a pas fait baisser le niveau. Et c'est pas si mal que ça, pour un Américain moyen. »

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Une petite synthèse thématique d'Idiocracy ne peut être que succincte, à moins d'en faire un bouquin. J'en resterai aux principaux thèmes.

La démographie. Il s'agit de la thèse la plus audacieuse du film. La voix off l'annonce dès l'introduction : « A l'époque les romans de science-fiction prophétisaient un futur plus civilisé, où les Terriens seraient de plus en plus intelligents. Mais plus le temps passait, plus la tendance semblait s'inverser pour aboutir à l'abrutissement de notre espèce. Comment en étions-nous arrivés là ? L'évolution ne gratifie pas nécessairement l'intelligence. En l'absence de prédateurs au sein du troupeau, c'est la surproductivité de certaines classes qui fut récompensée, laissant les plus intelligents – espèce en voie d'extinction – sur le bord du chemin. » Les plus intelligents attendent davantage pour faire des enfants. Au cours de leur vie, ils en font donc moins. Le calcul est rapidement fait : le niveau général ne peut que s'abaisser progressivement. Le fait qu'une personne plus intelligente comme Joe émerge dans le futur n'y change rien, aussi puissante soit-elle. La fin du film le démontre : Joe a une épouse et trois enfants, les trois enfants les plus intelligents de la Terre, tandis que Frito a huit épouses et trente-deux enfants, « les trente-deux gamins les plus crétins qu'on ait jamais enfantés ». On a donc beau le prendre par n'importe quel bout, la démographie joue contre l'intelligence.

La culture de masse. Le futur représente « culturellement » l'aboutissement logique d'une anthropologie hédoniste. L'effort n'est plus présenté comme valeur en soi, indispensable à la réalisation de l'individu et condition de son autonomie. L'intelligence est un concept inconnu, le langage articulé a régressé pour ne se limiter qu'aux phrases les plus basiques, avec un vocabulaire minimal et obscène. Mais surtout, la publicité et les enseignes atteignent des abîmes de vulgarité (comme le cinéma avec « Derche » (« Ass »), film vedette primé aux Oscars) : « Si vous ne fumez pas des Tarlytons, allez vous faire foutre », des enfants fêtent un anniversaire au « Bouffeur de moules », nous sommes invités à manger des « Quiches qui vont droit dans tes miches », de Carl Jr (« Carl Jr, on vous emmerde. Nous, on mange à notre faim. ») Quant au sexe, il est omniprésent, American Express est remplacé par Uhmerican Exxxpress, des magazines érotiques et pornographiques sont à disposition dans les salles d'attente de l'hôpital, les peep-show sont déductibles des impôts.

En outre, la junk-food est devenue la norme depuis bien longtemps, comme en témoigne le nombre d'obèses.

Le marché total. Il s'agit probablement du point central du film, même s'il semble ne pas insister dessus plus que sur d'autres points. Mais la voix off est éclairante sur le sujet, lorsque Joe découvre que les champs sont arrosés avec du Brando : « Brando, le flingueur de soif, avait fini par remplacer l'eau dans pratiquement tous les domaines. L'eau, l'élément fondamental de toute forme de vie, était devenue une menace pour les marges de profit de Brando. La solution fut trouvée pendant la crise budgétaire de 2330, lorsque Brando racheta tout bonnement le ministère de l'Agriculture, et celui de la Communication. Ce qui leur permit de contrôler l'alimentation de la population du producteur au consommateur. » Le propos est actuel, lorsqu'on pense aux multinationales style Monsanto qui se moquent de toute éthique pour faire le maximum de profits. Peu importe la morale et la santé tant qu'on peut obtenir un « retour sur investissement », cette euphémisation sémantique du profit. La transition n'est pas expliquée dans le film, mais les collusions d'intérêt du monde politico-financier sont suffisamment explicites pour que nous le devinions. (1) En attendant la privatisation de l'eau puis, pourquoi pas à terme, de l'air. Mais puisque Brando contrôle quasiment tout (le Président est l'égérie des publicités pour Brando), quand les actions s'écroulent, tout le reste suit. Cependant, Brando n'est pas la seule marque. Dans le futur, les marques et sponsors sont omniprésents : la rue, les appartements, la Chambre des Représentants (rebaptisée Chambre de ceux qui représentent) les plateaux télévisés et surtout tous les vêtements, rien n'y échappe.

Pour être plus pertinent, Idiocracy aurait gagné à davantage insister sur les implications du Marché total et de son meilleur agent, l'omni-marketing. Un marché parfait requiert des consommateurs impénitents – ce qu'ils sont dans le futur. L'abrutissement n'est pas une fatalité. L'intérêt politique est de fabriquer des crétins, dociles et dénués d'esprit critique, mais ceci n'est pas inné. De plus, le QI ne détermine pas la valeur d'une personne, ni forcément son degré de perméabilité à la bêtise crasse. Le contact avec le réel est au contraire garant d'un certain conservatisme, tandis que les emplois obtenus après de longues études font bien souvent perdre le contact avec la réalité et la décence la plus élémentaire. Un QI élevé n'assure pas forcément une aristocratie intellectuelle. Les conditions de crétinisation généralisée doivent être favorisées et entretenues pour se pérenniser dans le temps, et supposer l'emploi d'outils adéquats (télévision et Cie). Et gageons qu'à la direction de la marche du monde, nous aurons toujours des élites de l'intelligence d'Attali, Bzrezinski ou Kissinger qui enverront leurs rejetons dans des écoles adaptées, et que si le Président du futur doit être un champion de Grosse Patate dans ta gueule, il sera conseillé par des personnes bien avisées et loin d'être abruties comme dans Idiocracy.

Mais pour conclure sur le film lui-même et la corrélation entre démographie, culture de masse et prédation financière, optons pour une autre thèse politiquement incorrecte. Le scientifique Paul Kammerer, mort assassiné dans la première partie du 20ème siècle, avait découvert la transmissibilité des caractères acquis.(2) Dès lors, l'enfant n'hériterait plus seulement d'un certain terrain génétique, mais serait également le produit de ce que font ses parents dans leur vie. Les données tant physiques qu'intellectuelles se transmettraient aux fluides reproducteurs. Pour peu qu'une personne ordinaire s'abrutisse bien comme il faut, son gosse aura donc davantage de chances de porter des gènes d'abruti. A l'inverse, des parents élitistes dans les domaines manuel et intellectuel transmettront de meilleurs gènes à leur enfant et certaines facilités innées dans lesdits domaines. Le facteur déterminant dans cette affaire est la volonté individuelle de s'améliorer.

Selon qu'on adopte ou non cette théorie de Kammerer, on pourra sortir d'Idiocracy soit désespéré, soit très désespéré. Mais après une bonne tranche de rigolade !

(1) Il n'est que de lire le livre d'Emmanuel Ratier sur le club Le Siècle, intitulé Au cœur du pouvoir, ou encore sa liste des derniers participants du Bilderberg, publiée dans sa revue Faits & Documents.
(2) Une synthèse claire de la théorie de Kammerer est exposée dans le premier des quatre tomes de l'excellente série de livres de Pierre Lance, Savants maudits, chercheurs exclus, chez Guy Trédaniel éditeur.

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