Évènement

Impasse Adam Smith (J.C. Michéa)

Publié le : 29/09/2009 23:00:00
Catégories : Philosophie

michea

Michéa relève que le paradoxe de notre époque, c’est que tout le monde sait que le système est absurde… et que, cependant, personne ne se révolte contre ce système absurde. Pourquoi ? – Telle est sa question.

La réponse, pour lui, tient dans la capacité de « la gauche » à capter la révolte potentielle, tout en l’inhibant radicalement. « La gauche », explique-t-il, ne se confond ni avec le socialisme, ni avec la générosité. Elle est, en réalité, une autre figure du culte du progrès technique – une alternative à la figure « de droite », mais une alternative qui reste à l’intérieur du même paradigme techniciste.

Ce paradigme techniciste, Michéa l’analyse comme le prolongement, non voulu mais inéluctable, du paradigme des Lumières : de la rationalité individuelle comme fondement nécessaire de la Raison, de là vers la définition de l’intérêt comme moteur légitime de l’action, et au-delà, dans une fuite en avant toujours plus prononcée au fur et à mesure que le projet implose, vers la quasi-divinisation du Marché.

Cette fuite en avant, explique Michéa, découle spontanément de l’ignorance du véritable moteur des sociétés humaines – un véritable moteur qui n’est pas l’intérêt, mais au contraire le don. Le fondement réel de la société n’est pas l’intérêt des individus, mais au contraire leur aptitude à dépasser cet intérêt à travers la construction collective des cycles du don (famille, voisinage, communauté). Et c’est précisément pour rendre nécessaire la recherche de l’intérêt comme seul moteur résiduel du fonctionnement social que le libéralisme a besoin d’un homme déraciné, d’un homme coupé de toute communauté charnelle.

En ce sens, on peut donc conclure que « la gauche », avec son culte du progrès et sa volonté de faire la table rase, est pour finir « plus libérale que les libéraux ». Sans le vouloir, ou en tout cas sans l’expliciter, « la gauche » travaille à la dislocation de tout ce qui, à l’intérieur de l’esprit bourgeois traditionnel, s’oppose encore au jeu pur et parfait du libéralisme intégral. En prônant une utopique « fraternité universelle » entre des hommes « hors sol », « la gauche » détruit les fraternités réelles, incarnées, vivantes, qui jusqu’à très récemment obligeaient encore la bourgeoisie à arbitrer en permanence entre la philosophie libérale de l’utilitarisme individualiste et les valeurs de responsabilité liées à l’inscription de l’individu dans une économie communautaire du don. Et Michéa de conclure que « la gauche », en réalité, agit de fait comme une ruse de la folie, un subterfuge saint-simonien, couronné en France par la fusion opérée,  au moment de l’affaire Dreyfus, entre gauche sociale et gauche sociétale.

Un subterfuge par lequel l’esprit des Lumières, origine du libéralisme, est parvenu à capter les aspirations socialistes – des aspirations dont il souligne qu’elles ont souvent été accompagnées d’un désir de refonder les communautés charnelles, inscrites dans un système de valeurs traditionnelles s’imposant aux individus au nom de la nécessité du don… Un socialisme originel, largement non marxiste, pour qui ce n’était pas une « société idéale » qui rendrait l’homme bon, mais l’inscription de l’homme dans la « common decency » qui permettrait à une société réellement solidaire de fonctionner correctement.

Il faut donc, aux yeux de Michéa, rompre avec « la gauche ». Il le dit explicitement, et avec, reconnaissons-le, un très grand courage (de la part d’un membre du corps enseignant) : « la gauche » n’est plus qu’une figure essentialisée, dont la fonction est de cacher le ralliement aux nouvelles formes du totalitarisme des marchés derrière la « lutte antifasciste de retard ». On pourra donc sans doute critiquer Michéa ici ou là, et s’étonner en particulier qu’il se refuse obstinément à relier l’économie du don à la conscience collective construite par l’ethnos, mais on ne pourra pas lui retirer cela : il a eu le courage de dire qu’il fallait rompre avec « la gauche ».

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