In Crisis we trust

Publié le : 16/01/2009 00:00:00
Catégories : Société

breadline1929

Sous ce titre provocateur se cache une possibilité effrayante, que la foi en l'avenir ne saurait éliminer, et que le déni de réalité ne pourra plus couvrir longtemps, alors que nous voyons le mur de la vérité s'approcher à grande vitesse.

A l'heure actuelle, le mot « crise », pour la plupart de nos contemporains, n'est utilisé que dans le sens que lui donnent nos chers médias. Médias qui, tout le monde l’aura remarqué, n’ont commencé à nous informer que des mois après le début de ladite crise. Médias qui ont même longtemps refusé d’employer le mot « crise », le mot qui fait peur – et qui, néanmoins, reste de l'ordre du quotidien, du connu, du banal presque.

Résultat : cette crise est une possibilité, elle est intégrée comme telle, mais la définition de ce qui est possible n’a pas été précisée, et le contenu de ce possible n’est pour l’instant nullement concrétisé dans nos vies. Le taux de chômage commence à augmenter d'une manière inquiétante, mais à part ceux qui en sont directement victimes, personne n’a encore clairement pris conscience de ce qui se passe vraiment.

Regardons donc de plus près le début de cette crise, remontons à son origine, et essayons d'en tirer toutes les conséquences – et surtout celles qu'on préférerait renvoyer au domaine du cauchemar et de l’impossible. Regardons de près, car voilà ce qui va se passer dans les mois et les années qui viennent : beaucoup de choses, que pour l’instant par hypothèse nous reléguons dans le domaine de l’impossible, vont brutalement basculer dans le domaine du possible – et ce basculement, bien souvent, se produira une fraction de seconde seulement avant que ces choses ne basculent, tout simplement, dans le domaine du réel.

1) L'épicentre

Il se trouve du côté des USA. Le fait déclencheur est une crise immobilière. Bulle immobilière qui explose, lorsqu’on réalise à quel degré d’absurdité les banques en sont arrivées, qui prêtent à des gens parfaitement incapables de rembourser. L’explosion de la bulle entraîne l’implosion du marché, et le sous-jacent hypothécaire des prêts voit sa valeur divisée par un ratio non négligeable.

Ce fait déclencheur va révéler très rapidement toute la corruption d’un système devenu fou, où il ne s’agit plus que de faire de l’argent pour l’argent – une finance presque totalement déconnectée de l’économie réelle. Les banques ont revendu leurs créances à d'autres banques, après les avoir saucissonnées et ré-amalgamées dans des véhicules complexes et illisibles, au point que plus personne n’est capable de circonscrire le désastre. L’explosion de la bulle immobilière américaine est le battement d’aile de papillon qui suffit à déséquilibrer tout un édifice gigantesque et totalement instable, de Paris à Karachi.

Cet évènement arriva en 2007. Nous autres pessimistes lucides l’attendions pour un peu plus tard. On est toujours surpris quand l’évènement arrive. Toujours, même quand on s’y attendait. Le déplacement des frontières du possible est un phénomène tellement déroutant qu’on peut le prévoir, l’anticiper, mais pas l’intérioriser avant qu’il ne survienne.

L’année 2008, pendant ses huit premiers mois, fut marquée par un impressionnant déni de réalité de la part des autorités concernées, « Tout-va-bien-madame-la-marquise », déni que la population accepta d’autant plus facilement que personne n’a envie de voir reculer les frontières de l’impossible, en matière de crise systémique fatale. Le déni se poursuivi jusqu’à la faillite de Lehman Brothers, qui fut contraint de vendre quelques milliards d'actifs avant la déroute générale. Le choc fut terrible, et les bourses du monde entier ont opéré un plongeon digne d'Acapulco, lorsque le niveau de la mer est bas. C’est la plus forte correction boursière annuelle de toute l’histoire du capitalisme. Et du fait que dans nos esprits, les frontières du possible étaient restées statiques pendant toute la phase de déni de réalité, pour la plupart d’entre nous, cette chute ne prévint pas, cela se passa du jour au lendemain, ou presque.

L'information égale, libre, exacte, pivot de la théorie libérale avec le rationalisme des agents économiques, était donc inexistante ou mensongère. Les fondations de la maison Lehman Brothers étaient mauvaises, et au premier coup de vent, c'est par terre qu'elle se retrouva. En quelques jours, ce que des millions de personnes tenaient pour assuré s’est avéré totalement faux.

Fermons la parenthèse, mais gardons en tête ce phénomène : le basculement de l’impossible dans le possible ne prévient pas.

2) Le développement

Une fois la finance touchée, il fallait peu de chose pour que l'économie réelle le soit également. Dans cette économie mondialisée basée sur l’effet de levier tous azimuts, avec des ratios d'emprunt délirants, de un pour 40 dans certain cas, à partir du moment où les organismes financiers, ne possédant que peu de réserves en liquides, se voyaient amputer une partie de leurs maigres actifs réels par la faillite d'une horde de wetbacks ayant acheté leurs baraques en bois à prix d'or avec un crédit à taux variable, même les très grandes entreprises se sont vues refuser ce qui leur étaient accordés auparavant. La spirale était enclenchée, l’effet dominos pouvait commencer. Le chômage gonfle du fait de la faillite des entreprises entraînant des défauts de paiements, aggravant la crise financière en retour, et ainsi de suite. Prudence des foyers américains, qui consomment moins (alors que la consommation à crédit était le moteur de la croissance dans une économie américaine incapable d’exporter) et voilà que des mastodontes comme General Motors se trouvent en fâcheuse posture. Tous les secteurs économiques liés au crédit, en particulier l'automobile et l'immobilier, et même, au-delà des biens d’équipement, les biens de consommation courante : tous les secteurs économiques ou presque sont entrés d’un seul coup en contraction. Techniquement, ce n’est pas une récession qui commence aux USA : c’est une Grande Dépression.

Passons sur la bourse qui, en divisant sa valeur par deux, ruine à moitié les retraites par capitalisation. Passons également sur le duo infernal Chine/USA, l'un produisant et prêtant à l'autre pour qu'il continue à consommer, si bien que le rapport importation/exportation des Usa se monte à 160%, tandis que le dragon asiatique est assis sur une montagne de dollars qui ne vaudra peut-être rien demain – et reste dépendant d'exportations qui tendent à se réduire alors que son marché intérieur est presque inexistant, avec un salaire moyen du travailleur chinois de l’ordre de 100 euros. Nous sommes à la veille d’une gigantesque crise de surproduction dans un monde totalement insolvable. La Grande Dépression américaine peut se transformer en quelque chose que personne n’a jamais vu : la première crise totalement mondialisée, le premier effondrement du capitalisme sans qu’émerge un nouveau centre de gravité, sans que le relais soit pris.

3) Hypothèses

Supposons que le pire arrive, c'est à dire, par un mécanisme trop long à détruire ici, et qui oscille entre un scénario déflationniste et un autre hyper-inflationniste, supposons qu'un ou plusieurs pays majeurs fassent faillite. Supposons que la crise économique ouvre la porte à une crise politique de grande ampleur, avec quelques millions de chômeurs en plus et des revenus fiscaux devenus trop faibles. Une crise politique rendue inévitable par des mesures impopulaires, prises par des élites corrompues et totalement déconsidérées.

Nous parlons ici de cette crise finale, touchant la structure même de l'Etat-providence bureaucratique, tant sous sa forme social-démocrate que sous sa forme abâtardie social-libérale. Nous parlons de l’abolition soudaine de la relation de dépendance nouée entre une structure politique ne pouvant plus se financer ni par la dette publique ni par l'impôt, et quelques millions de personnes ne vivant que de la corne d'abondance artificielle du Léviathan industrielle et technicien.

Nous nous retrouvons alors avec une large partie de la population sans aucun moyen d’existence.

Autrement dit, des gens qui vont tout faire pour pouvoir continuer à vivre, à survivre plutôt - et tout faire n'est pas ici une image gratuite, ou une expression passe-partout.

Maintenant que le décor est planté, il y a des fondamentaux qu'il faut d'urgence étudier, des fondamentaux qui font tourner notre société industrielle, et qui peuvent du jour au lendemain disparaître. Nous sommes, en Occident, dans une société industrielle, une société technique, complexe, ou la division du travail est extrême. On a constamment cherché à accroire la rentabilité des activités de production, sans jamais se poser la question de leur robustesse. La division du travail implique une interdépendance des différents acteurs économiques qui rend chacun sensible, parfois sans remède, aux défaillances de chacun des autres. Toute notre économie fonctionne en flux tendu, et avec la mondialisation, cette économie de flux tendus et d’interdépendance maximale s'est complexifiée à un point extrême. Le système d’interdépendance s’étend partout sur le globe. Chacun est dépendant de chacun des autres, et cela à l’échelle mondiale. La spécialisation nationale chère aux idéologues mondialistes, tout heureux pendant des décennies de jouer sur la concurrence des producteurs pour faire baisser les coûts du travail (c'est-à-dire nos salaires), n’a pas seulement débouché sur une monstrueuse crise de la demande par épuisement de la solvabilité des consommateurs : elle a aussi fabriqué un monde dépendant de l’absurdité dont il crève. Le fonctionnement du système a débouché sur des catastrophes, mais sa panne risque de déboucher sur des catastrophes bien pires.

Exemple : l’agriculture française. Notre pays possède un des sols les plus fertiles du monde. Eh bien nonobstant, si la superstructure mondialisée s’effondre, nous aurons du mal à nous nourrir. En France aujourd’hui, seulement 3,6 % de la population active totale travaille la terre. Ces 3,6% sont dépendant du système productif du secondaire pour la mécanisation, du transport des matières produites du fait des spécialisations locales, des engrais nécessaires à la productivité vu les méthodes de culture. Alors que dans le passé, les millions de paysans français n'étaient dépendants dans le pire des cas, que du village voisin et de ses chevaux, les agriculteurs contemporains sont des industriels de la terre, dépendant de l'outil de productions mondial.

Ces 3,6% signifient également que les 96,4% restant sont entièrement dépendants du marché. En banlieue parisienne, plus personne ne sait planter un chou. Douze millions de franciliens ne peuvent absolument pas se nourrir sans supermarché, sans centres commerciaux, et donc sans les flux acheminés via l’infrastructure intégrée à l’échelle globale. Si le flux est coupée, pour une raison x, alors près de 100% de la population se retrouve avec un frigo vide, et n’a aucun moyen de le remplir.

De manière plus générale, voici ce qui est en train de commencer : l’architecture concentrationnaire du monde contemporain est au bord de l’implosion. La concentration du capital a imposé la concentration des moyens de production par division et spécialisation, et tout ceci n’a été rendu possible que par une économie de flux tendus, économie entièrement dépendante d’une énergie bon marché. La concentration du capital a entraîné un triple mouvement d’explosion spatiale de l'outil de production, d'interdépendance des acteurs et de concentration des populations. Or, cette économie mondialisée est un outil puissant, rentable sur un temps donné et dans des conditions de production optimisée, mais c’est aussi un outil très fragile. La réduction drastique de la base élémentaire de la production primaire a permis une augmentation des centres urbains où se concentrèrent les activités secondaire et tertiaires (surtout tertiaires désormais) et les quelques millions d'allocataires de l'état-providence expulsés de l'outil de production par une mécanisation sans cesse croissante.

Ces centres urbains sont entièrement dépendant des flux de production et des réseaux. Une ville sans eau ni électricité, ne pouvant être ravitaillée devient un enfer en quelques jours (deux ou trois), le temps que la soif fasse son effet biologique. Or, la mégapole contemporaine est dépendante de produits transportés, souvent sur des centaines de kilomètres. Autrement dit, nos bourgeois ne pourront aller chercher eux mêmes de quoi survivre, et quant à faire pousser quoi que ce soit, comme il a été dit précédemment, ils en sont incapables. La plupart n’ont jamais travaillé la terre. Et faire vivre une famille entière sur une récolte locale, cela ne s’improvise pas.

Revenons à notre crise.

Supposons que nous atteignions la crise politique.

Cette crise politique, par faillite de l'état-providence, débouchera sur une crise sociale, avec des millions de gens n'ayant plus aucune ressource pour vivre, souvent habitant dans les grandes villes, dépendantes, comme nous l'avons vu, des flux longues distances. Et cette crise sociale, en retour, rendra la crise politique terrible. Il est fort probable, si nous combinons cette crise politique ultime à une crise monétaire mondiale, que tout le système d’échange globalisé peut se retrouver par terre presque du jour au lendemain.

Le scénario évoqué concernant le sort des mégapoles, c'est-à-dire le cataclysme, est donc auto-amplificateur. Passé un certain niveau de chaos, le système ne peut plus aller que vers le chaos absolu. Et on voit très bien, à partir de là, comment les problématiques ethniques peuvent se combiner avec les questions sociales pour faire exploser, dans la foulée de l’infrastructure économique et de la superstructure politique, jusqu’à la civilisation elle-même. Eurocalypse, nous voilà.

Ce qu’il faut bien comprendre, et c’est là que je voulais en venir, c’est qu’à partir de là, tout l’univers de l’impossible peut basculer dans le domaine du possible. Nous sommes donc devant l’obligation de penser l’impensable : tout est possible. Le réel de demain peut correspondre à n’importe quoi. Il ne sert plus à rien de prolonger les courbes : elles sont toutes cassées. Ceci implique que quand nous lisons aujourd’hui ce que nous écrivions dans Eurocalypse en 2007, nous devons peut-être remplacer l’année 2038 par l’année 2008, et donc l’année 2040 par l’année 2010. Ceci implique que nous devons nous mettre dans la tête que la catastrophe, que nous pensions loin devant nous, a peut-être déjà eu lieu. Nous sommes peut-être déjà dedans.

Il faut donc penser que c’est possible. Parce que c’est justement tout le sujet de notre démarche, sur scriptoblog : penser ce basculement de l’univers impossible à l’intérieur du champ du possible. Et c’est maintenant, dès aujourd’hui, qu’il faut le penser.

Il faut penser que si l'outil de production est désorganisé au point de ne pouvoir ravitailler les grands centres urbains, et même les plus modestes, alors la crise ethnique sonnera le début de la crise alimentaire. Cette crise, si nous l'atteignons, fera disparaître le politique, car ce stade de développement des systèmes fédérateurs nécessite un certain confort matériel, qui ne sera plus garanti – et il faut penser cette implosion. Après quelques semaines de malnutrition, d'émeutes massives, de pillages, de mouvement de population fuyant les villes, pour se retrouver sans ressources, ni toits, en pleine campagne – après ces évènements devraient arriver l'ultime crise, je veux parler de la crise sanitaire. On se souvient que la Grande Peste fut le résultat d'une crise alimentaire lui précédant et qui dura deux saisons consécutives. Aucune raison pour qu’une nouvelle grande crise alimentaire ne produise pas les mêmes effets dans notre pays, et dans le monde en général. Une famine en France, c'est tout le haut de la pyramide des âges qui disparaît. Et toute une société à reconstruire, après la catastrophe. Et tout cela, il faut dès maintenant nous entraîner à le penser, à comprendre que cela peut basculer, d’un seul coup, dans le champ du possible.

4) Réflexions et précautions

Ce qui explose sous nos yeux, et nous n’en sommes qu'au début, aux prémices, est une bulle spéculative philosophique en premier lieu. Cette bulle fut construite par la croyance dans le Progrès comme horizon ultime de l’humain, c'est-à-dire en la Croissance infinie, sans limite. Mais tout comme la valeur immobilière ne pouvait monter à l'infinie, car cela aurait impliqué un crédit infini, la croissance elle-même arrive à sa limite. Elle a atteint le stade de complexité où elle ne peut se prolonger qu’au prix d’une fragilisation extrême, que l’état général de l’humanité ne permet plus de gérer.

Voilà ce que signifie, en premier lieu, penser la catastrophe qui vient. Il faut nous désintoxiquer du mythe de la croissance technique, marchande, démographique, et d’une manière générale du règne de la quantité. Nous arrivons au bout de la logique du système basé sur ce paradigme, système qui eut besoin de détruire les fondamentaux de la société autarcique pour s'élever jusqu’à son terme, avec pour résultat, une dépendance totale des acteurs de cette société, et donc un effondrement total en cas de faillite.

Nous devons nous préparer à encaisser un choc terrible – et nous n’aurons pas forcément le temps de nous préparer progressivement, sur une à trois décennies, comme nous l’imaginions, avec Michel Drac, dans « De la souveraineté ». Nous aurons peut-être ces trois décennies – mais peut-être pas.

Cette crise, qui n'est jamais que le choc d'un mur invisible et pourtant bien réel (1), purgera certainement les excès démographiques du siècle dernier. Chaque humain naissant dans notre monde actuellement, et il en nait 200 000 par jour, est un crédit sur l'avenir – un crédit que personne ne pourra rembourser dans un système à bout de souffle et en faillite. Pour faire face aux conséquences de ce krach-là, j’aime autant vous dire qu’il va nous falloir un peu plus qu’une pensée en kit comme celle dont on nous gave, par médias et Déséducation Antinationale interposés, depuis notre naissance.

Il va nous falloir retrouver la Foi.

Il existe aujourd’hui, dans notre société parvenue au dernier stade du grotesque, un biais psychologique collectivement partagé, consistant à ne pas pouvoir penser sa propre mort. Ce biais pousse la plupart de nos contemporains à ne pas prévoir le pire et à le refuser avec d'autant plus de force qu'ils ont investi une énergie gigantesque à croire dans le mensonge, un mensonge si douillet et confortable.

Et pourtant…

Qui pouvait penser, en 1913, que quelques années plus tard, des tonnes d'aciers allaient s'abattre sur

la tête des paysans français?

Qui pouvait prévoir, en 1933, le second suicide de l'Europe dans le fracas de la guerre?

De cette incapacité à prévoir le pire provient généralement le fait qu'on ne le prévient pas.

Et que, donc, il arrive effectivement.

Vous voilà avertis.


(1) Bien entendu, il se peut que je me trompe, que nous vivions une prospérité infinie, régulée par la loi du marché et quelques mesures étatiques pour moraliser une montagne de dettes, que la construction de la mondialisation heureuse nécessite quelques efforts et que tous ensemble, nous y arrivions, tout en vivant avec le citoyen du monde que cache chaque consommateur compulsif.

Vous n'y croyez pas?

Moi non plus.

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