Je suis venu, j'ai vu, je n'y crois plus (Omar Ba)

Publié le : 29/06/2009 00:00:00
Catégories : Sociologie

afriq

Omar Ba est un immigré sénégalais de 29 ans, vivant en France. D’abord entré clandestinement, il est ensuite retourné au Sénégal, avant d’émigrer à nouveau, en toute légalité cette fois, pour étudier.

Il prend la plume pour dire à ses compatriotes sénégalais : « Ne venez pas en Europe. Vous n’y serez pas heureux. »

Pour une fois, un étudiant en sociologie dit donc quelque chose d’intéressant.

Petit résumé de son point de vue, ô combien éclairant…


*


Ba commence par décrire le Sénégal : une société qui superpose anarchiquement des structures mentales héritée, disons, du Haut Moyen Âge, et des structures socio-économiques combinant postmodernité et agriculture de survie. Bref, un bordel hallucinant.

Il explique très bien que vivre dans cette société est dur, et qu’en comparaison de cette dureté, l’Europe peut apparaître, vue de loin, comme un paradis. D’autant plus que les jeunes Sénégalais sont, nous dit-il, élevés en quelque sorte dans la contemplation des anciennes puissances coloniales, comme s’il était plus important pour eux de s’intéresser au point de vue européen qu’à un point de vue spécifiquement africain. Saviez-vous que les lycéens sénégalais apprennent les institutions de l’Union Européenne, jusqu’au mode d’élection des eurodéputés ? En littérature, ils étudient les classiques français (les veinards, ce n’est pas chez nous qu’on verrait ça !).

Ba dresse de ces Africains européanocentrés un portrait sans complaisance, sur ce point on ne peut que lui rendre hommage. Pour dire les choses très (trop ?) simplement, il explique qu’ils n’ont pas la culture du travail. Ils vivent dans un fantasme de richesse (la richesse occidentale), sans comprendre que cette richesse est produite, fondamentalement, par le travail. Issus d’une société déstructurée (voir ci-dessus), ils ne réalisent pas que le modèle occidental, s’il est hautement productif (par rapport aux normes africaines), est en revanche tout sauf convivial, généreux, altruiste. D’où ce constat amer : non seulement les Africains émigrent en Europe pour, généralement, y échouer lamentablement, mais encore ils échouent même à intégrer les catégories européennes du travail en Afrique même – Ba cite le cas, ubuesque, d’un port sénégalais, Saint-Louis, qui présente la caractéristique étonnante d’être à la fois LE lieu d’émigration clandestine majeure vers l’Europe ET un lieu d’immigration de travail (le patronat local fait venir des Ouzbeks pour travailler dans les champs, la main d’œuvre africaine motivée faisant défaut).

D’où les « combines » des Sénégalais pour émigrer vers l’Europe. Ba présente un tableau détaillé de la curieuse « guéguerre » qui oppose, d’après lui, des ambassades européennes avares en visas à des masses de candidats potentiels à l’émigration, qui tous n’ont qu’une idée en tête : gagner le paradis européen, coûte que coûte. Où l’on apprend que les gens dorment dans la rue devant l’ambassade de France, au Sénégal, pour ne pas perdre leur place dans la file d’attente ! Où l’on apprend encore que l’Internet serait, en Afrique, vu d’abord comme un moyen de dégoter… un Européen prêt à vous accueillir outre-Méditerranée. Dans le cas des jeunes femmes, la webcam permet d’improviser un studio de strip-tease à longue distance. Dans le cas des jeunes hommes, il s’agit également beaucoup de visionner les films pornographiques des Blancs… de sorte qu’aussi curieux que cela puisse nous paraître, il paraît que désormais, en Afrique, l’image de la luxure est associée à celle des caucasiens. Une autre utilisation d’Internet est le harcèlement familial auprès de l’émigré, pour qu’il envoie de l’argent (à titre d’illustration, nous apprenons que 50 euros mensuels représente, en Afrique, une aide familiale non négligeable).

Arrivés en Europe, ces immigrants persuadés d’y trouver un paradis merveilleux où coulent des fleuves de miel découvrent, avec stupeur, que la richesse européenne se paye au prix d’une mobilisation permanente de la population dans l’appareil productif. Ah ben ça par exemple, quelle surprise ! Pour consommer, il faut d’abord produire… Les téléphones portables, figurez-vous, ça ne pousse pas sur les cocotiers… Autre surprise : dans ces sociétés compétitives, la solitude et l’affrontement concurrentiel sont de rigueur. Toutes choses que nos Africains ne soupçonnaient pas, n’ayant jusque là vu l’Europe que par sa capacité à produire, sans se demander d’où venait cette capacité. Quand on lui explique que puisqu’il n’est pas informaticien, il sera balayeur, l'Africain comprend… trop tard !

Traumatisés par l’Europe, les immigrés africains peuvent l’être ensuite lorsqu’ils refont le trajet en sens inverse. Comparativement aux Sénégalais, ils peuvent être devenus « riches » (à l’échelle africaine). On les regarde avec envie. On doute qu’ils puissent encore manger avec les doigts. On s’étonne qu’ils évitent l’eau du « canari » (un récipient en terre auquel boit la famille). Les garçons observent les marques de vêtement portés par l’émigré de retour au pays : malgré lui, il est devenu le Noir qui s’est hissé au niveau des Blancs. Cela peut lui valoir pas mal d’ennuis, parce qu’il menace de monopoliser les petites amies convoitées par ses amis restés en Afrique. D’un autre côté, s’il n’affiche pas tous les gadgets de la vie occidentale (par exemple s’il se contente d’un téléphone portable sans vidéo intégrée), on le méprisera comme l’émigré « qui n’a pas réussi ».

Retour en Europe. Notre Africain approfondit sa découverte du monde des Blancs. Nouveau choc, quand il affine sa vision : les Blancs sont parfois pauvres, et même très pauvres. Ils sont souvent dépressifs. Ils ont leurs propres problèmes, et n’ont pas besoin que les Noirs y ajoutent les leurs. Plus que racistes, Ba les présente comme soucieux d’éviter les ennuis, et redoutant que les Noirs leur en amènent. Là encore, on ne peut que souligner la distance entre son discours et la vulgate ambiante – et s’amuser qu’apparemment, un Sénégalais émigré dans les quartiers défavorisés y rencontre moins de fascistes que BHL quand il remonte le boulevard Saint-Germain ! Il faut lire le passage où Ba explique que s’il n’a pas trouvé de logement, c’est parce qu’il était pauvre, ne connaissant que des pauvres. Il faut lire aussi le passage où il explique qu’en Europe, un Noir pauvre est à la fois en haut de la pyramide fantasmée du désir sexuel transgressif, et cependant tout en bas de la pyramide de la capacité de séduction réelle, une capacité de séduction d'ailleurs impitoyablement pourchassée par le nouveau puritanisme féministe. Pas dupe, monsieur Ba.

Autre motif d’étonnement pour notre Africain en France : la multiplication des Noirs et leur européanisation dans le pire sens du terme. Au point que, nous explique Ba, cela devient un motif de malaise : à quoi bon venir en Europe, si c’est pour se retrouver dans une Afrique sans ciel bleu ? Une Afrique où l’on est pauvre comme en Afrique, mais solitaire comme en Europe.

L’Europe, c’est aussi, pour un Africain, un monde réglementé, enrégimenté, sur-administré, où chacun est constamment soupesé, classé, étiqueté – et un étranger, surtout si son visage dit qu’il est étranger, est encore plus souvent étiqueté qu’un autre. L’anonymat chaleureux paradoxal du monde africain n’existe pas en Europe. Voici venu le temps de la responsabilité, solitaire et brutale. A cela aussi, notre Africain a du mal à se faire. Il faut faire la queue devant les services administratifs compétents pour renouveler son titre de séjour – et impossible de s’y soustraire : on n’est pas en Afrique, on a un numéro, le papier est infalsifiable. En Europe, ce qui frappe le plus un Africain, c’est l’ordre.

Ba termine son bouquin en proposant quelques solutions. En gros, toutes convergent vers le même constat : les Africains doivent retourner en Afrique. C’est là qu’ils seront utiles, apportant au continent les compétences qu’ils ont acquises en Europe. Pour cela, explique Ba, il faut redonner envie d’Afrique aux Africains. Il faut briser un cercle vicieux diabolique, qui empêche l’Afrique de profiter de ses élites potentielles, et au-delà d’une bonne partie de sa jeunesse la plus dynamique, et rend en outre malheureux des Africains qui, quoi qu’ils en disent, ne se sentent généralement pas bien sur le vieux Continent. Et pour briser ce cercle, ajoute Omar Ba, il faut d’abord que les Africains perdent leurs complexes d’infériorité. Pour dire les choses trop simplement, il faut qu’ils apprennent à tolérer… leur propre différence. Il faut qu’ils cessent de se comparer aux Blancs, de se penser en référence aux Blancs. Il faut qu’ils prennent conscience du fait qu’ils ont un projet propre à développer, appuyé sur leurs valeurs à eux.

S’ils n’y parviennent pas, conclut l’auteur de « Je suis venu, j’ai vu, je n’y crois plus », nous verrons encore longtemps ce spectacle absurde : un monde où les seuls à croire en l’Afrique, les seuls à la développer, ce sont les Blancs – et où ceux qui la pillent, qui la détruisent le plus, ce sont des dirigeants noirs corrompus.

Scriptoblog n'a qu'une seule chose à dire à Omar Ba : son combat est le nôtre.

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