Je vois Satan tomber comme l'éclair (René Girard)

Publié le : 30/01/2009 00:00:00
Catégories : Philosophie

passion

René Girard veut étudier la manière dont le religieux desserre son emprise à travers l’Histoire. Il affirme en effet, d'emblée l’existence d’une crise du religieux, et l’apparition d’une nouvelle humanité, non religieuse, qui ne se confond ni avec l’ancienne humanité religieuse, ni avec sa minorité antireligieuse.

Or, parmi toutes les religions, le christianisme est en apparences la plus fragilisée – parce qu’elle repose sur un récit mythique exceptionnellement difficile à croire. Mais, nous dit René Girard, il faut y regarder de plus près. Car en réalité, ce récit mythique est anormal – et même, si on va au fond des choses, ce n’est pas un récit mythique, c’en est le contraire. La Passion ne fonctionne pas comme les récits mythiques – et c’est pourquoi le christianisme peut, face au recul du religieux, opposer des réactions originales, qu’il faut savoir décoder.

Décodage, donc, avec d’abord la différence entre pensée biblique et pensée païenne : les comptes-rendus mythiques des religions non bibliques présentent toujours les victimes des sacrifices comme coupables, alors que la Bible établit l’innocence de la victime vouée au sacrifice. Dans le récit païen, les persécuteurs sont innocentés, les persécutés étant réputés coupables. Dans le récit biblique, les persécutés sont soit épargnés grâce à l’introduction d’un bouc-émissaire (Isaac dans le judaïsme et l’islam), soit sacrifié mais reconnu comme innocent, donc sacré (le Christ).

Girard tente de nous expliquer d’où est venue cette divergence entre pensée biblique et pensée païenne, et ce qu’elle implique pour notre temps. Et il en profite pour établir, au sein des religions monothéistes issues du judaïsme, en quoi le christianisme est radicalement à part.


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La Bible condamne un certain désir. Le Décalogue interdit la violence (commandements 6 à 9), et finalement ce qui engendre la violence, c'est-à-dire le désir des biens d’autrui (commandement 10). Ce désir interdit n’est donc pas n’importe quel désir : l’homme peut désirer ce qui lui revient de droit. Mais il ne faut pas qu’il convoite ce qui est à l’autre.

Pourquoi cet interdit ?

Girard répond : parce que telle est la racine de la violence. Le bien d’autrui est désirable justement en cela qu’il est à autrui. Le désir condamné par la Bible est donc le désir mimétique, qui consiste à vouloir, à travers la possession de l’objet appartenant à l’autre, devenir l’autre lui-même, à sa place (désir de la marchandise, pour parler le langage contemporain). Donc désir qui, par nature, est homicide dans son principe : désirer être l’autre, c’est déjà vouloir le tuer. « Homicide dans son principe » : la définition biblique de Satan.

Telle est donc la Loi juive : suivre la Loi, c’est s’interdire le désir mimétique.

Le problème est évidemment que cette Loi, dans l’Histoire, est régulièrement vouée à l’échec. Il est impossible de renoncer totalement au désir mimétique, parce que ce désir fonde l’humanité elle-même (sans lui, nous serions cantonnés à nos désirs instinctuels). L’homme est condamné à la rivalité mimétique, il ne peut pas faire autrement que chercher des rivaux mimétiques, toujours. Le cycle du désir mimétique est sans cesse relancé, dans toutes les sociétés.

Or, estime Girard, c’est là la racine des cultes sacrificiels : la somme des désirs mimétiques finit toujours par atteindre le stade où il faut que nous trouvions une victime symbolique, quelqu’un à sacrifier pour que la communauté apaise sa soif d’appropriation de l’autre, tous s’unifiant contre celui dont l’être sera symboliquement partagé, dévoré par ses meurtriers – la « victime de l’emballement mimétique », le sacrifié.

Dès lors, il existe trois manières de régler la question.

La manière païenne, tout d’abord. Les mythes païens ne font précisément, à travers la recherche de la catharsis sacrificielle, que sanctifier le processus d’emballement mimétique contre une victime innocente, qu’ils réputent coupable. Ainsi, ils fournissent un cadre idéologique justificateur, et ritualisent le processus par lequel la victime d’un emballement mimétique est substituée à toutes les autres victimes potentielles (que la foule aurait pu choisir, si les choses s’étaient passées différemment). En ce sens et d’un point de vue monothéiste, ces mythes sont donc intrinsèquement sataniques. Ils énoncent que le Satan est justifié parce qu’il s’expulse lui-même à travers la violence, et que le travail qu’il fait dans le monde, en suscitant le désir rivalitaire mimétique par la séduction et en effaçant la frustration par la violence collective mimétique, est donc un travail naturel. La vision païenne consiste donc à réputer Satan bon, pour le laisser s’expulser lui-même. Satan alors devient Dieu, à travers la victime divinisée : tel est pour Girard le paganisme, vu comme un diabolisme.

Il y a, ensuite, la manière du sacrifice abrahamique – manière commune aux juifs et aux musulmans. Caïn tuant Abel est, pour René Girard, l’image d’une communauté primitive soudée par un premier meurtre, car apprenant par ce meurtre la nécessité de se préserver du meurtre. D’où la construction d’un ensemble de processus de dérivation, qui visent à canaliser la violence mimétique vers un bouc émissaire – une victime sacrificielle non humaine, ou vers une victime qui s’étant mise hors la Loi mosaïque, cesse de bénéficier de la protection apportée par cette Loi – la femme adultère. Cette manière de faire interdit la divinisation de la victime. Il ne viendrait pas à un juif l’idée de diviniser le bouc émissaire. Dans les religions abrahamiques (islam, judaïsme), c’est Satan qui est lapidé, pour qu’il s’efface devant Dieu.

Enfin, il y a la manière chrétienne, c'est-à-dire la reconnaissance de l’innocence de la victime. Satan est cette fois pris à son propre piège : une fois la victime reconnue innocente (le Christ revenu d’entre les morts), Satan est rendu visible. Le sujet expulsé par le mimétisme devient dès lors le désir mimétique lui-même, c'est-à-dire Satan. Le Christ, Dieu sacrifié, reconnu dans sa divinité, retourne la fausse divinisation de la victime qui sous-tendait les cultes sataniques. C’est son caractère divin qui fait de son supplice le signe de la Nouvelle Alliance (1).

Telle est, pour René Girard, l’essence du christianisme, qui n’est pas la négation de la séparation établie par le judaïsme et l’islam entre victimisation et divinisation, mais au contraire son aboutissement définitif. Le christianisme, sous cet angle, n’est donc pas plus proche du polythéisme que l’islam ou le judaïsme : en dépit des apparences, il en est encore plus éloigné.

Girard en déduit aussi, conclusion paradoxale et qui n’a rien d’anecdotique, que la Croix, en privant Satan de la possibilité de s’expulser par le sacrifice de la victime innocente pour toujours mieux revenir, a rendu nécessaire son développement permanent dans le monde, jusqu’à ce qu’il ne puisse plus que s’autodétruire. C'est-à-dire que l’apparent effacement du christianisme est, sous cet angle, le signe de sa victoire prochaine : Satan envahit tous les esprits, le désir mimétique (porté par excellence, remarquons-le, par la marchandise), devient la substance de l’esprit humain – jusqu’au point où devenu à la fois inexpulsable et insupportable, il devra s’autodétruire.

Comment se produira cette autodestruction ? On remarquera à ce propos que le transfert du désir mimétique sur la personne du Christ, que Girard place au centre du christianisme, fait muter ce désir, étant donné la nature de son objet. Désirer les biens du Fils de l’homme, qui ne possède rien, n’est-ce pas se libérer du désir lui-même ? Tel serait, donc, le sens du verset placé par René Girard en titre à son essai : « Je vois Satan tomber comme l’éclair ». Satan tombe comme l’éclair sur la terre, le Fils de l’homme s’efface, et l’homme qui se veut Dieu se réalise totalement dans la marchandisation intégrale de son désir – jusqu’au point où s’effondre le désir lui-même, dans la révélation insupportable de son caractère homicide.


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Au-delà de la thèse religieuse proprement dite, on remarquera que le travail de René Girard est intéressant, aussi, sur le plan politico-religieux. Il permet en effet une cartographie alternative des modes de pensée qui coexistent désormais dans un pays comme la France. Aux oppositions classiques Judéo-chrétiens/Musulmans, Croyants/Athées, il permet d’adjoindre une vision nuancée et surtout originale, en trois blocs :

- Un bloc païen à la fois en pleine expansion numérique et en totale implosion spirituelle, qui fait de la religion de la marchandise l’instrument d’un nouveau satanisme (ce qui reste du paganisme quand Homère a été remplacé par Koh-Lanta),

- Un bloc judéo-islamique associant ceux qui veulent distinguer radicalement la divinité de sa représentation sacrificielle (condamnation des images), bloc qui explose en deux groupes du fait d’une opposition extra-religieuse entre Juifs différencialistes et musulmans universalistes (l’islam, judaïsme étendu au monde),

- Et enfin un bloc chrétien, en forte régression numérique, qui admet à la fois la nécessité du sacrifice et l’innocence du sacrifié, et porte encore en lui les valeurs qui ont, fondamentalement, fait notre monde depuis deux mille ans – des valeurs qui s’opposent à la fois à la conception judéo-islamique et à la conception païenne, mais sont en réalité plus proches de la conception judéo-islamique que de la conception païenne.

(1) D’où l’irréductible fracture entre christianisme et islam, ainsi qu’entre christianisme et judaïsme, puisque les Juifs nient la divinité du Christ, et les musulmans nient la réalité de sa mort en croix (sourate IV, verset 157 : le Coran affirme qu’une autre victime a été substituée au Christ).

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