Évènement

Jean-Louis Costes : "Je mourrai assassiné, mais avant je me vengerai."

Publié le : 26/06/2008 00:00:00
Catégories : Archives Scriptoblog (2007-2013) , Auteurs , Michel Drac

Costes

Une interview à propos de :

Grand Père

Nous découvrons avec horreur que Costes a encore des problèmes avec la bien-pensance. Quelle honte! Alors comme ça, on ne peut même plus exposer au su et au vu du bourgeois la nature pipi-caca du monde post-soixante-huitard ? Interdit de régresser joyeusement pour prendre le système à son propre jeu ? Et se foutre de la gueule des antiracistes et des racistes en même temps, c'est plus possible sans avoir d'ennuis avec les cons ? Mais où va-t-on?

Si on a bien suivi, une espèce de collectif d'antifas radicaux à la gomme prétend interdire Costes de scène underground pour cause de racisme latent. On connaissait déjà les exclus de la normalité, on découvre les exclus de la marginalité. C'est nouveau, ça vient de sortir : le diplôme de marginal. Celui qui ne l'a pas n'a qu'à postuler pour la Nouvelle Star, et sinon, adressez votre demande d'homologation aux antifas radicaux, les monopolistes du capital subversif...

Bref, c'est l'occasion pour l'ami Drac de ressortir de ses tiroirs un vieil entretien (avril 2006) avec l'ami Costes. Non publié à l'époque pour des raisons diverses et variées. Entretien que Scriptoblog publie aujourd'hui, deux ans plus tard, pour le seul plaisir de dire aux antifas radicaux de service : on vous emmerde.

Explicitement. Unanimement. Joyeusement.

Et surtout définitivement.


Michel Drac : Costes, nous allons parler de votre roman « Grand Père ».

Je risque un pitch : « C'est l'histoire de deux histoires qui déteignent l'une sur l'autre quand on les superpose. L'histoire du bas, c'est celle du grand-père, arménien pogromé en Turquie par les Turcs en 1915, en Russie par les Rouges en 1917, pogromeur cosaque dans la foulée, légionnaire pogromeur dans le Rif des années 20, un peu assassin à Paris en 1930, vaguement bagnard évadé au Brésil ensuite, collabo vendeur de juifs à son retour en France en 1940, puis alcoolo dans la France d'après-guerre, vu qu'il ne restait plus rien à faire comme saloperies. Soit le voyage au bout de la nuit, version clair de lune loup garou.

L'histoire du haut, c'est celle du petit-fils né en France dans les années 50, donc après la fin des temps, en tout cas avant que l'aventure recommence, et qui se raconte l'histoire du grand-père pour meubler, en attendant. Soit le voyage au bout de l'ennui, version France pays du simulacre. »

Est-ce que ça va comme pitch ?

Jean-Louis Costes : Votre pitch est franchement mortel ! Tout est parfait. Vous saisissez ce roman mieux que moi ! L’histoire ennuyeuse de l’enfant, pâle décalcomanie de la tragédie du grand-père. Et puis ce « clair de lune loup garou ». C’est totalement ça. Tout baigne dans la couleur indéfinissable du passé, la lumière froide de la lune, la couleur sans couleur où se fond l’ombre du loup. Je réalise en lisant votre pitch, que « Grand Père » est un conte terrifiant pour enfant jamais devenu grand. Ça se passe dans le Moyen-Âge de l’Histoire qui rôde autour de la modernité et va bientôt la bouffer.

MD : D’accord. Avant d’aller plus loin, une objection à balayer : je ne vois pas le père. C'est un bouquin du petit-fils au sujet du grand-père, et le père n'est nulle part. Si ce n'est pas trop indiscret, vous expliquez ça comment, Costes ? Des ennuis avec papa ?

JLC : Enfant et adolescent, la vie de famille a été un calvaire pour moi. Ce qui fait que jusqu’à maintenant, donc jusqu’à la mort, mes relations avec mes parents sont inexistantes.

Mais je ne crois pas que c’est la raison de l’absence du père de ce roman. J’avais deux scénarios possibles pour ce livre.

Scénario 1 : Raconter la transmission de la violence des pogroms d’une génération à l’autre. 1930 : le grand-père pogromé frappe son fils. 1950 : le fils frappé torture mentalement le petit-fils. Le petit fils s’autodétruit dans la drogue et la masturbation. 1970 : Le petit-fils se suicide sans se reproduire, et voilà, la race a disparu. Et le nazi a gagné à titre posthume, malgré sa défaite militaire.

Scénario 2 : Je me concentrais sur le grand-père, car sa vie extrêmement aventureuse qui traverse tous les massacres du 20eme siècle à travers 4 continents suffit largement à remplir un roman. J’ai proposé les deux scénarios à Raphaël Sorin de Fayard. Il trouvait les deux voies passionnantes, mais il m’a dit : “En tant que lecteur, j’adorerais lire les aventures du Grand Père qui passe de cosaque en Russie, à légionnaire en Afrique, puis bagnard en Guyane. J’adorerais lire les aventures du cosaque en Amazonie”.

J’ai pris la seconde voie. Et Papa a disparu !

MD : Passons aux choses sérieuses. Image récurrente dans votre bouquin : une vierge empalée sur un clocher, souvenir de pogrom. Pendant ce temps-là, la couverture du bouquin montre une poupée gonflable à la bouche symboliquement transpercée par la pointe du bonnet d'un nain de jardin... C'est une constante dans ce bouquin : la chair doit être transpercée, la peau doit être crevée... Quel est ce symbolisme ?

JLC : Je ne comprends pas moi-même ce que j’écris. Je me laisse totalement aller. J’ouvre une porte secrète dans ma tête, et un flot ininterrompu de mots tombe sur le clavier. La voix qui m’a dicté ce roman revenait toujours sur cette image de la soeur abandonnée empalée au clocher. C’est le leitmotiv du roman, effectivement. Mais je n’en comprends pas forcément mieux qu’un autre le sens. Car, ayant écrit ce livre dans une transe, une fois redevenu normal, j’en suis moi-même le lecteur stupéfait. Je crois que la soeur empalée au clocher est le premier amour inassouvi. Pogrom ou pas pogrom, nous nous détruisons toute notre vie pour une vierge inaccessible qui nous a échappé à douze ans.

Mais l’image est tellement puissante et riche, qu’on peut avancer mille autres explications imbriquées à la première, et toutes valables. C’est le motif de la vengeance, le souvenir de la première victime qui pousse au crime. C’est la cruelle déesse païenne mère vagin qui remplace le mâle Christ en croix au sommet du clocher quand revient le temps des massacres... C’est un rêve sadique de ce taré de Costes...

C’EST UN MYSTERE DE LA FOI, INACCESSIBLE À L’HUMAINE RAISON.

MD : Bon, on voit un peu mieux de quoi il s’agit… Autre chose, maintenant. Dans votre roman, dîtes-moi, les Français n'ont pas le beau rôle ! Ils massacrent industriellement les révoltés du Rif, ils se défilent pitoyablement en 40 pendant que les spahis se battent en héros. Ils vendent les juifs sous l'occupation puis font semblant de libérer Paris pour se donner le beau rôle... Bref, vous ne parlez que des Français de merde. Mais dîtes-moi, et les poilus de 14, et les résistants ? Ils sont où, les bons, les purs, les Français qu'on aime ? Ben alors, la France est peuplée de Roger « Au bon beurre » Hanin ? Chez Costes, pas un seul Lino « L'armée des ombres » Ventura ? Pourquoi ne pas les avoir montrés, les bons ? Ils ne vous intéressent pas ou quoi ?

JLC : J’ai écrit ce que me dictait la voix. Vous dites qu’elle ne montre que les mauvais, jamais les bons. Je lis et je ne trouve ni bons ni mauvais. Je vois juste des hommes qui se débattent dans la merde, contre la Nature et contre l’Histoire. Certes ils trahissent celle qu’ils aiment, mais ça ne veut pas dire qu’ils ne l’ont jamais aimé. Certes ils bercent l’enfant avec les mains qui ont égorgé l’innocent, mais ça ne veut pas dire qu’ils font semblant. N’importe qui peut massacrer dans le Rif puis sauver gratuitement un enfant. Il n’y a pas de bon meurtre de gauche et de mauvais meurtre de droite. Manger du poulet, c’est déjà tuer pour survivre. Le méchant, ce n’est pas celui qui tue pour survivre, c’est celui qui exploite et manipule les autres à distance, qui pousse les autres vers le crime et le sacrifice sans jamais tuer ou risquer. Et le pire de tous est celui qui juge, qui condamne l’assassin du haut de sa fausse sainteté. Mon livre est bon car il montre le Bien lié au Mal et il permet la Pitié et le Pardon.

MD : Vous écrivez qu'il y a deux forces dans la vie de Grand Père : un, les couilles, qui parlent de la vie, et deux, la colonne vertébrale, qui fait souffrir, parce qu'elle est tordue au départ, par un pogrom originel, que rien ne viendra jamais redresser... Les hommes que vous décrivez n’ont donc pas de tête ? Ils n'accèdent jamais au monde des idées... Aucun moyen de sortir de la malédiction ? Dîtes-moi, Costes, « Grand Père » est-il un simulacre de suicide ? Avez-vous peur de ne pas être digne du Verbe ?

JLC : Le Verbe est le Mensonge. D’ailleurs Satan est le plus beau parleur. Je ne crois pas ce que disent les mots, et encore moins à la puissance magique des mots. Des cons prétendent que les mots peuvent tuer comme les balles, ou sauver les hommes mieux que la médecine. Dans un duel avec le rhéteur, je lui laisse les mots et je prends le revolver. Ce qui sauvera l’humanité ce n’est pas le Verbe mais le Christ incarné = du sperme dans un con, la vie transmise dans un orgasme avant de crever. Un cri d’amour ou de terreur est plus fort que la Bible. Féconder avant de mourir, voilà la solution. Les hommes se perdent par la tête et se sauvent par le cul.

MD : Costes, avez-vous déjà été, une fois dans votre vie, obligé de recourir directement à la violence ? Ou bien l'avez-vous personnellement subie, de manière directe, significative ?

JLC : Je recours à la violence toute les semaines, juste entre la boulangerie à la vitrine brisée et l’épicerie au rideau de fer baissé. Là où je vis, on se fraie un chemin dans la jungle au cutter. Je trouve des mourants devant ma porte. Des fois je les secoure, des fois je les abandonne. Ca dépend de mon humeur. J’ai souvent été frappé et blessé, par mon père, puis par les dealers, enfin par les racailles et les justiciers. Mon nez est de travers et mon bassin défoncé. Des fois, mon bras se bloque et je tombe paralysé, car un nerf se coince dans ma nuque, séquelle d’un passage à tabac par des justiciers anti-Costes. Je me suis même détruit moi-même avec lames de rasoir, seringues, alcool et sexe sans capote. Mais je suis en pleine forme malgré les boutons bizarres, et suis toujours passé miraculeusement à travers toutes les embrouilles. Faut dire que je ne vis pas au temps des pogroms de Grand Père, mais au temps des embrouilles de hashish et d’auto-radio. J’ai tué de mes mains ou de mes balles de très nombreux animaux, avec à chaque fois pleine conscience d’assassiner lâchement un individu plus digne que moi-même. J’ai frappé rarement sur des hommes et très souvent sur des femmes. Je n’ai jamais tué mais je le regrette et rêve de le faire. Je mourrai assassiné mais avant je me vengerai.

MD : Revenons à ce que vous disiez, à propos de cette voix qui parle quand vous écrivez. Une question stupide, pour conclure : l'idée vous est-elle jamais passée par la tête que c'était un démon ?

JLC : La question est loin d’être stupide. Mais la Voix peut simplement être l’instinct omniscient qui s’exprime car j’ai le don de le laisser divaguer. Nous avons en nous une intelligence innée bien plus forte que la raison et la morale. Par elle, le nouveau-né sait tout dès la naissance. Par elle, j’ai tout deviné de la vie de mon grand-père, alors qu’il ne m’avait rien dit. La Voix s’abreuve de non-dits, d’indices minimes, des silences pour elle disent plus que des mots, des gestes refoulés plus que des coups. Elle ressent tous les courants d’air et reconstruit patiemment parfaitement le monde avec mille bribes. Quand je rentre en transe, quand je crée, quand c’est le bon jour, quand je suis désespéré, alors s’ouvre la porte au fond de ma tête, et le vieux serpent sage sort la tête. Sa langue siffle et il me console avec des histoires de massacres qui apaisent mon mal par le Mal. La Voix dit n’importe quoi, la Voix dit le chaos, la Voix n’est pas polie, la Voix dit tous les mots, et toutes les combinaisons de mots. La Voix dit la vérité sans fard. Bien sûr, ma Voix chérie qui m’apporte le savoir et la gloire, les bien-pensants la haïssent, eux qui ont fait de l’imprimé la base de leur rente pour l’éternité. Pas parce qu’elle dit le Mal. Mais parce qu’elle le dit mieux que les rentiers de la pensée. La voix parle mille fois mieux que les rois philosophes télé. La Voix ridiculise leurs prêches millénaires avec une vanne de cul, et déclenche un court-circuit salvateur avec deux demi mots, là où il leur faut trois bottins et trois millions de mercenaires pour déclencher une misérable guerre du pétrole. La Voix fait Ahahah et ils tombent. La voix rit et les broie. C’est sûrement la voix de « l’enfant-symptôme-du-siècle » dont parlait Freud. L’enfant vers qui convergent tous les conflits de la famille et de l’Histoire. Les flèches ne le traversent pas. Elles restent plantées dans sa chair. Et plus tard, quand il est devenu Costes, il les vomit, une énorme diarrhée qui dure toute une vie. La diarrhée de l’enfant devenu anus de Costes est la vérité. Tous les malheurs broyés digérés forment le magma de la loi, la synthèse de tous les crimes et de tous les amours de tous les pères et de toutes les mères en un fils crucifié. Et le Diable n’est pas le Christ crucifié méprisé nu muet qui vomit son sang. C’est le bonimenteur bien habillé riche séduisant de la télé qui prêche le bien en souriant. Je suis la Vraie Voix Silencieuse, pas le haut-parleur du Malin.

MD : Eh bien, voilà qui est dit. Après, à chacun de se faire son opinion sur cette voix surgie du malheur… Permettez-moi cependant de donner la mienne : je pense que « Grand Père » est un roman qu’on peut tout à fait lire. Je ne le recommanderais pas à une première communiante, évidemment, mais pour des lecteurs avertis, c’est un vrai livre qu’on peut vraiment lire. Je dirais : un témoignage instructif et absolument sincère sur les pathologies engendrées par le nihilisme contemporain. Très, très peu de gens ont le courage de se mettre à nu comme vous le faites, Costes. A mon avis, sans que vous le sachiez vous-mêmes, votre roman est un avertissement. Merci, donc, pour cette interview.

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