Journal de la deuxième grande dépression - 1

Publié le : 10/02/2009 00:00:00
Catégories : Economie

jdgd2Travail rédigé dans le cadre de
Egalité & Réconciliation

Publication dans la continuité sur scriptoblog.com


Avec l'aide des camarades de la section Economie (d'Egalité & Réconciliation) naît une chronique bimensuelle sur la deuxième Grande Dépression, découpée en cinq épisodes quotidiens.

Pas de blabla : les faits, et une proposition d’interprétation. Nous commençons avec un état des lieux sur la première quinzaine de janvier 2009 : un tour d’horizon, pour se fixer les idées, en insistant sur l’aspect monétaire et financier, puisqu’à ce stade, c’est encore là que se trouve le cœur de la crise. L’objectif de cette première chronique est de cerner les enjeux principaux à court et moyen terme, enjeux que nous approfondirons dans les chroniques ultérieures.

1. Monétaire

1.1. Le dollar

Les faits : depuis septembre 2008, le dollar est en apesanteur. Son cours a été manipulé par la FED de Paulson, dans le cadre d’un très immoral mais très efficace travail d’ingénierie financière. Combinée avec le rapatriement de capitaux des hedge funds vers les USA, rapatriement dû au « deleverage », c'est-à-dire en fait à la couverture en catastrophe des pertes induites par le krach, cette manipulation géante a permis, pour l’instant, de maintenir la monnaie américaine à un niveau de cours assez élevé. Le dollar se tient aux alentours de 1 euro pour 1,3 dollar, la moyenne de son cours de ces trois derniers mois. Après avoir reculé de 20 % en quatre mois face au Yen, il semble stabilisé à un bas niveau.

Interprétation possible : le dollar se maintient pour l’instant parce que personne ne sait si la gestion Obama va déboucher sur l’hyperinflation ou sur la déflation d’actif à court terme, ni, surtout, si l’implosion financière des USA précèdera ou pas l’éventuelle explosion de la zone euro. C’est ce qui permet pour l’instant à la FED d’éviter l’implosion de la monnaie US, alors qu’objectivement, étant donné les fondamentaux économiques, cette implosion devrait être constatée aujourd’hui (voir ci-dessous). C’est donc une situation de calme avant la tempête. Logiquement, le dollar devrait imploser (sauf si l’euro le précède dans la tombe) avant fin 2009. Logiquement...

1.2. L’Euro et la Livre Sterling

Les faits : l’explosion de la zone euro, ou en tout cas son réaménagement, commencent à être ouvertement évoqués – officiellement, pour démentir les rumeurs à ce sujet. Deux pays européens ont en effet vu leur note dégradée récemment : la Grèce et l’Espagne. Cette dégradation n’est pas absurde, puisque ces deux pays sont effectivement très fragilisés financièrement (Grèce : 100 % de dette public/PIB, Espagne 6 % de déficit public prévisionnel en 2009, étant donné que l’économie sortira sinistrée de l’implosion de l’énorme bulle immobilière locale). Cependant, on s’explique mal pourquoi l’Italie (dette publique ingérable), ou la Grande-Bretagne (en route vers des déficits publics colossaux) n’ont pas vu leur note dégradée.

Interprétation possible : rappelons tout d’abord que les agences de notation ne disent pas ce qu’elles pensent qu’il va arriver, mais ce que leurs clients et donneurs d’ordre leur disent qu’il faut que le marché pense probable. Cette notation défavorable s’inscrit peut-être dans le cadre d’une guerre monétaire en cours entre les USA et l’Europe, la FED ayant intérêt à laisser planer des doutes sur l’avenir de l’euro, pour que le capital continue, contre toute logique, à se réfugier aux USA. La dégradation de leur notation va en effet renchérir le coût du crédit pour la Grèce et l’Espagne, déjà au bord de la faillite, ce qui revient à dire que l’agence Standard & Poors a en réalité passé le message suivant aux marchés : méfiez-vous de ces pays-là, nous allons les piller pour financer la faillite du système global. Ce qui n’enlève rien au fait que ces pays sont effectivement non fiables – et une autre interprétation est qu’il ne s’agit pas de tactique, mais simplement d’un constat de faillite.

1.3. Les autres monnaies

Les faits : le Yen est en croissance face à toutes les autres monnaies, ce qui est a priori surprenant, puisque l’économie de l’archipel nippon est en récession, et alors que les investissements japonais aux USA sont menacés par la potentielle faillite américaine. Le Yuan reste pour l’instant couplé au dollar.

Interprétation possible : la hausse du yen s’explique par la baisse des taux d’intérêt américains. Le Japon avait des taux d’intérêt bas, pour soutenir une économie en stagnation grâce à d’énormes disponibilités (la position extérieure nette du Japon est aussi positive que celle des USA est négative). Les investisseurs empruntaient donc au Japon, à taux bas, pour aller placer quasiment sans risque aux USA, à des taux relativement plus élevés. Du coup, le Yen a été structurellement sous-évalué face au dollar, depuis quelques années. Nous assistons au rattrapage de cette sous-évaluation, puisque les taux américains sont presque tombés à zéro.

Concernant le Yuan, il a cessé de s’apprécier face au dollar depuis quelques mois. Il y a eu des fluctuations annonciatrices d’une dévaluation compétitive potentielle au mois de décembre. Une interprétation possible est que Pékin, menacé par la perte de sa croissance tirée par l’export, refuse délibérément de poursuivre le mouvement de réévaluation. Une autre interprétation est que les manipulations de la FED pour faire remonter le dollar ont contrebalancé la poursuite de la politique chinoise de réévaluation progressive.

2. Financier

1.1. Aux Etats-Unis

Les faits : aux Etats-Unis, la situation est simple – un immense pays tout entier est entièrement, collectivement et pour l’instant solidairement en faillite.

- Les particuliers sont de plus en plus nombreux en faillite : en deux ans, 3 millions de foyers ont été expulsés pour non paiement de leurs traites, soit 10 millions d’Américains à la rue. Le nombre de faillites personnelles a progressé de 50 % sur un an.

- Les entreprises sont au bord de la faillite : s’étant fait tondre la laine sur le dos par Toyota, Ford, Chrysler et General Motors sont au bord de la cessation de paiement. Du côté des PME, ça ne va pas mieux : le nombre de faillites quotidiennes d’entreprises a progressé de 50 % sur un an, et il a été multiplié par 4 depuis trois ans, pour atteindre le chiffre de 5.000 faillites d’entreprises par jour (France : 150 / jours environ).

- Les fonds spéculatifs sont tous plus ou moins au bord de la faillite. Si Bernard Madoff passe pour l’instant pour un mouton noir, il y a fort à parier que dans quelques mois, on s’apercevra que le troupeau tout entier n’avait pas la blancheur Persil. Un homme d'affaires américain de Floride, responsable d'un fonds d'investissement, est porté disparu depuis la semaine dernière, avec les quelque 350 millions de dollars dont il avait la gestion, a rapporté samedi un journal local. Des « mini-Madoff » comme celui-là, on en verra beaucoup… jusqu’à ce qu’arrive, un jour, un « super-Madoff » ?

- Les banques sont en faillite : l’État fédéral a sauvé Bank of America, plombée par Merrill Lynch, qu’elle avait rachetée récemment en catastrophe (pour éviter sa faillite). En pratique, cela veut dire que la banque commerciale a servi de relais de transmission des créances pourries entre une banque d’affaires véreuse et un Etat fédéral qui ne pourra payer que par l’inflation, donc par le pouvoir d’achat des Américains. Pendant ce temps, Citigroup ex Salomon Brothers, symbole de la Haute Banque juive globale, est démantelée entre une maison mère qui poursuivra son activité, si Dieu et le Président des Etats-Unis le veulent, et une structure de défaisance dont l’Etat finira forcément par hériter… s’il n’est pas lui-même en faillite !

- Certains Etats fédérés sont en effet déjà au bord de la faillite : Arnold Schwarzenegger, le gouverneur de Californie, a avoué que son Etat risquait la cessation de paiement à brève échéance. Résultat : à partir du 1 er février, un certain nombre d’allocataires de pensions et d’aides publiques se verront remettre, au lieu d’une liasse de dollars, une simple reconnaissance de dette. En Amérique, le gouvernement fédéral a pu débloquer 2.300 milliards de dollars, en tout, pour sauver la Haute Banque, mais les boursiers des quartiers pauvres de L.A. devront choisir entre manger et faire des études… Jusqu’à quand ?

Interprétation possible : de toute manière, l’Etat fédéral lui-même est en réalité virtuellement en faillite. Nous avons confirmation de ce que les spécialistes prévoyaient depuis plusieurs années : l’économie américaine est en train de s’effondrer sous une incroyable accumulation de dettes impossibles à rembourser. Mais pire encore, il s’avère que les bases sur lesquelles nous raisonnions étaient en partie faussées – et pas dans le sens optimiste du terme ! Alors qu’en 2007, un Pierre Larrouturou tablait sur un ratio dette des acteurs non financiers / PIB de l’ordre de 240 %, le chiffre est aujourd’hui réévalué à 300 %, entre autres du fait du transfert en dette d’Etat de certaines dettes jusque là situées dans le portefeuille des acteurs purement financiers. Et si l’on défalque du PIB américain les éléments qui ne correspondent à aucune production de bien ou de service réelle (par exemple les primes d’assurances, 4,5 % du PIB officiel, ou encore les 1,5 % de PIB représentés par les frais juridiques !), alors le ratio est de l’ordre de 400 %. And counting.

Dans ce contexte, la relativement bonne santé du dollar ne peut s’expliquer que par des manipulations de cours et des réactions irrationnelles des marchés. Il faut dire qu’avec une chute de 22.000 milliards de la capitalisation boursière mondiale sur un an (- 45%), les USA ont réussi à entraîner la planète entière dans leur implosion – et la principale raison pour laquelle, pour l’instant, cette implosion reste dissimulée, c’est probablement que tout le monde a intérêt à ne pas la constater.

1.2. En Europe

Les faits : financièrement, la Grande-Bretagne est le seul pays du monde à aller encore plus mal que les USA.

Londres ne peut pas se permettre de laisser imploser la City, tant il dépend des services financiers (pays peut-être plus profondément désindustrialisé que la France elle-même). Or, l’implosion de la finance spéculative globalisée est bel et bien entrain de détruire complètement la crédibilité du secteur financier londonien. L’Etat britannique s’apprête à débloquer directement un plan de soutien de 200 milliards de livres sterling, auquel va s’adjoindre tôt ou tard un ensemble de factures complémentaires qui finira par porter l’addition peut-être à 1.000 milliards de livres. Cela représente 30.000 livres environ par contribuable britannique, soit 70 % du revenu annuel. Dans un pays où les particuliers sont déjà surendettés à outrance, c’est le coup de grâce. La Grande Bretagne est en fait virtuellement en faillite collective, exactement comme les USA, mais comme elle n’a pas le poids des USA, elle risque de tomber plus vite.

Le reste de l’Europe est maintenant rattrapé par la crise financière, avec une configuration générale assez simple :

- le cœur de l’Euroland est touché, mais pas en situation de faillite immédiate (l’Allemagne est encore industrialisée, donc moins dépendante des activités purement financières ; la France est, elle, sous-industrialisée, mais aussi relativement peu endettée, grâce entre autres à son système de retraites par répartition qui permettra une gestion du choc démographique plus souple – grâce aussi à un taux d’épargne des ménages comme toujours excellent) ;

- la périphérie de l’Euroland est menacée de collapsus financier (à mon très humble avis, la non faillite de l’Etat italien ne peut s’expliquer que par des financements occultes, un peu comme la Colombie des années 90 ; quant à l’Espagne, championne des comptes publics équilibrés jusqu’à tout récemment, elle va laisser filer son déficit jusqu’à 5 ou 6 points de PIB, et sa dette publique devrait assez vite rejoindre celle de la République Française aux lisières du définitivement non remboursable).

Interprétation possible :

Commençons par dire franchement que la Livre Sterling est finie comme monnaie de référence, sauf très improbable miracle.

Ce point évacué, parlons de l’Euro. Les grandes négociations pour le réaménagement de la zone Euro vont bientôt commencer. D’ores et déjà, la commission européenne anticipe pour de nombreux pays des déficits publics bien au-delà de la limite des 3 % du PIB posée par le pacte de stabilité – et sans pacte de stabilité, l’Euro devient ingérable. Deux solutions apparaissent possibles :

- L’émission d’une dette commune européenne, libellé en euro, gérée par la BCE et rétrocédée aux pays membres, solution souhaitée par l’Italie (taux de référence des emprunts d’Etat : 4 % environ), qui y voit un moyen de continuer à se financer à un prix raisonnable, grâce à la garantie implicite de l’Allemagne (taux : 3 %) et de la France (taux : 3,5 %), mais récusée par l’Allemagne, qui ne veut pas se retrouver à régler les factures italiennes, espagnoles ou grecques (taux : 6 % !) ;

- L’émission par les Etats en faillite d’une monnaie nationale couplée à l’euro par un taux de change fixe révisable, qui permettrait de fabriquer de la dévaluation compétitive sans faire complètement exploser la monnaie commune.

Faites vos jeux.

1.3. Le reste du monde

Les faits : sur le plan financier, le reste du monde n’est pas dans la situation de l’Occident. Fondamentalement, ce que nous vivons, c’est la l’implosion de la domination occidentale dans le secteur financier, implosion financière qui résulte d’un recul dans l’économie productive matérielle.

Il y a du surendettement en Chine ou au Japon,  mais la situation globale de ces pays en fait des créditeurs nets. Ainsi, s’il y a beaucoup de Japonais surendettés, leurs créanciers sont eux-mêmes japonais (Japon : position extérieure nette positive de 4.000 milliards de dollars environ). Si le boom boursier chinois a donné lieu à des excès spéculatifs énormes, la Banque de Chine n’en est pas moins devenue le plus grand acteur financier mondial (réserves de change : 1.400 milliards de dollars). Pour l’instant, la Chine et le Japon ne se sont pas retirés massivement des bons du trésor américains (ce qui explique que le dollar n’ait pas implosé). Donc pour l’instant, l’Asie, créancière du monde occidental, continue à financer ses clients.

L’économie russe est un cas particulier. On n’arrive pas à définir le fonctionnement de la finance moscovite. Il y a une très grande opacité, qui fait qu’on ne connaît pas avec certitude la position extérieure nette de la Russie. Ce qu’on sait, c’est que la Russie dispose de réserves de change importantes (de l’ordre de 500 milliards de dollars), qui devrait lui servir de matelas de sécurité dans les années qui viennent. Pour l’instant, Moscou a laissé filer le rouble, ce qui revient à pratiquer une forme de dévaluation compétitive, et pris des mesures protectionnistes. La Russie s’apprête à faire face à une fuite des capitaux rapatriés par les acteurs américains en faillite, et à gérer la crise par une austérité que, de toute façon, elle ne craint guère – même si la classe moyenne a pris quelques habitudes de luxe.

L’Inde, qui dispose de réserves de change non négligeables (300 milliards de dollars), n’a pas laissé filer sa monnaie comme la Russie. Elle semble caler son comportement sur celui de la Chine.

Le Golfe envisage de se doter d’une monnaie commune. Il est à noter que cette monnaie, dont il était initialement prévu qu’elle serait liée au dollar, pourrait être pour finir appuyée sur un panel de monnaie privilégiant dollar, euro et yen.

Interprétation possible :

La chute de l’impérialisme financier occidental n’est pas souhaitée par les dirigeants non occidentaux, parce qu’elle ouvre la porte à une période d’incertitude inquiétante. C’est pourquoi l’Asie, qui serait en situation de faire imploser instantanément le dollar, s’en garde soigneusement. A l’image des pays du Golfe, qui sont tributaire des USA pour leur sécurité et redoutent l’implosion du dollar parce qu’ils possèdent une part importante de la dette publique américaine, les non-occidentaux se positionnent pour amortir les chocs autant que possible. C’est plutôt de la puissance en déclin, les USA, que l’agressivité financière peut survenir.

3. Economique et social

Les faits : la crise financière a maintenant contaminé l’économie réelle.

Dans tous les pays occidentaux, le moteur de la croissance était la consommation, tirée par l’endettement dans un contexte de déflation salariale (part des revenus du travail dans le PIB : 80 % en 1978, 65 % en 2007). Désormais, les conditions du crédit s’étant resserrée partout aux USA et en Europe, les dépenses de consommation des ménages sont en recul. En France : - 0,5% en trois mois (début de la crise), et aux USA, avec toutes les précautions relatives aux statistiques officielles américaines, les ventes de détail ont reculé de 7 % en un an (les USA sont désormais bien engagés dans la crise). Simultanément, les mises en chantier s’effondrent (plus ou moins 30 % de recul, dans la plupart des pays européens, en quelques mois), et le marché des biens d’équipement souffre presque dans les mêmes proportions.

Conséquences :

- Les prix à la consommation partent à la baisse : c’est la déflation salariale brute, sans croissance de l’endettement pour masquer la crise. Tout l’Occident Europe-USA est maintenant aux portes de la déflation, avec par exemple, si l’on prend le cas des USA (plus avancés dans le processus), seulement 0,1 % d’inflation sur 2008, mais surtout une déflation de 3 % sur le dernier trimestre 2008. Les prix de l’immobilier, dont la contraction avait sonné le début de la crise, continuent à chuter (aux USA, - 20 % en deux ans, et ce n’est qu’un début).

- Faute de marché solvable, la production recule. Fort développement du chômage technique, baisse du taux d’utilisation des capacités de production, recul du PIB (- 2 % anticipés pour la zone euro en 2009 ; pour les USA, chiffre non connu, on ne peut pas sérieusement tabler sur les statistiques officielles). En Chine, la croissance va se poursuivre, mais la baisse des exportations vers l’Occident risque d’entraîner une contraction du taux de croissance sous la barre jugée par les autorités comme indispensable à la stabilité sociopolitique du pays. Le Japon, depuis longtemps en stagnation, vient de basculer dans la récession, du fait de la contraction des exportations.

- Le recul de la production débouche sur une forte augmentation du chômage (souvent anticipée par les grands groupes industriels). Pour l’instant, aux USA, la crise a détruit 3 millions d’emplois, et ce n’est qu’un début. Le taux de chômage officiel avoisine 7 %, mais le taux recalculé (le chiffre du chômage est monstrueusement manipulé aux USA, encore plus qu’en France), doit approcher les 18 %, plus très loin de la barre à partir de laquelle, d’après notre expérience passée, un peuple bascule dans l’extrémisme politique irrationnel. En France, le chiffre officiel du chômage vient seulement de repartir à la hausse. Rendez-vous dans quelques mois…

Pendant ce temps, en Asie, la croissance chinoise semble sur le point de s’effondrer littéralement. En l’absence de marché intérieur organisé, la chute des exportations de produits finis et de composants vers les USA, et avec un temps de retard, vers l’Europe, est en train de ravager les carnets de commande de l’atelier du monde. Les indicateurs avancés sur le PIB chinois (production d’électricité, commandes de composants avant assemblage) indiquent que la baisse du taux de croissance sera beaucoup plus marquée que ce que Pékin a officiellement prévu (chiffre officiel : croissance revenant un peu en dessous de 10% ; réalité probable : passage brutal d’une croissance à deux chiffres à une croissance de l’ordre de 5 % par an – toujours selon les normes de calcul officielles, hautement contestables par ailleurs).

Interprétation possible :

A ce stade, c’est très simple. Nous assistons à la répétition presque terme à terme de la crise déflationniste de 1929 : crise de solvabilité globale, effondrement de la demande, déflation salariale entraînant la déflation d’actif et bientôt la chute des prix de détail – par contrecoup, baisse de la production et hausse du chômage, d’où effet boule de neige, et de là, compétition commerciale accrue pour des débouchés en rétraction, crise monétaire et bientôt, potentiellement, guerre commerciale. En l’occurrence, la crise est tellement « classique », si bien caractéristique d’une phase B de cycle de Kondratief, que l’interprétation est certaine. C’est 1929-bis, il n’y a aucun doute là-dessus. Nous allons revivre les années 30. Les 2 seules questions restantes sont : va-t-on assister à un traitement global concerté de la crise, ou au déclenchement d’une guerre commerciale et monétaire USA/Asie ? Et d’autre part : est-ce que les autorités vont gérer la crise de solvabilité dans une logique de déflation salariale (Laval, France, 1934), de New Deal (Roosevelt, USA, 1932), d’hyperinflation (Allemagne, 1923) ou de mercantilisme et d’austérité (Schacht, Allemagne, 1934) ?

4. Politique

Les faits : les conséquences de la crise commencent à apparaître sur le plan social, et les dirigeants politiques occidentaux se préparent à gérer une situation de très grande tension. L’investiture d’Obama a donné lieu en Occident à une opération de propagande d’une intensité sidérante. Objectivement, c’était ridicule, à la limite du grotesque propagandiste, disons, de la RDA d’Honecker. Ce genre de démonstration de propagande est le signe d’une puissance en déclin, entrée profondément en crise, et dont la virtualisation devient sans cesse plus spectaculaire, pour compenser un recul insupportable dans le réel. On remarquera au passage que ce fut la cérémonie d’investiture la plus chère de l’histoire : cinq fois plus coûteuse que celle de Bush en 2005 ! A ce prix-là, Obama pouvait prêcher la rigueur à ses concitoyens, au nom d’une Amérique forte de sa diversité, nous sommes l’Empire du Bien et nous décidons que le Bien est le multiculturalisme, etc.

La prochaine chronique bimensuelle (début février) sera consacrée à un zoom sur le programme du président Obama, donc passons tout de suite à ce qui se passe en Europe.

La Grande-Bretagne est peut-être à la veille d’une crise politico-sociale de très grande ampleur. Le peuple anglais commence à prendre conscience de sa situation réelle : ruiné financièrement, désertifié industriellement, déstructuré ethniquement. On se doute que ça ne met pas une bonne ambiance. Il est difficile de jauger à distance les réactions de ce peuple au flegme légendaire, mais ce qu’on peut constater, en tout cas, c’est qu’en apprenant que Northern Rock, banque nationalisée en urgence en 2008 aux frais du contribuable, allait verser 9 millions d’euros de primes à ses dirigeants pour les féliciter d’avoir tondu leurs concitoyens, nos amis anglais ont dû avaler de travers le traditionnel breakfast. En Islande, pays qui pourrait bien préfigurer l’avenir proche de la Grande-Bretagne, la police a dû utiliser des gaz lacrymogènes pour la première fois depuis 60 ans, l’implosion du paradis fiscal arctique provoquant une énorme crise sociale. La suite à Londres, en beaucoup moins anecdotique ? Réponse au prochain épisode.

Par rapport à l’anglosphère, les autres Européens sont généralement moins directement confrontés à la crise – à ce stade du moins. Ce qui est très inquiétant, en revanche, ce sont les manœuvres actuellement en cours chez nous, en France, dans le monde bancaire. Au-delà des effets de manche de Sarko (coup de gueule devant les caméras contre les patrons voyous, mais réalité discrète des non-lieux accordés par une justice mise au pas aux responsables du scandale Vivendi, Messier (1) et Bronfman), il y a la réforme de la distribution du livret A et la privatisation rampante de La Poste. Il est intéressant de relever que les quotidiens économiques soulignaient, récemment, la « complémentarité » entre les comptes de Dexia (en faillite virtuelle) et la manne de trésorerie représentée par le livret A. Le terme « complémentarité » est assez croustillant. C’est un peu comme si un gangster, en braquant une banque, disait au caissier : « Ton coffre-fort plein et ma poche trouée sont parfaitement complémentaires. Travaillons ensemble pour réaliser nos synergies. »

Notre situation est très simple. Avec un taux d’endettement total des acteurs non financiers égal à environ 160 % / 170 % du PIB, la France est évidemment en faillite collective (quand on n’a que 2 % de taux de croissance en comptant large, on ne peut pas s’autoriser un endettement pareil, car la croissance n’est pas suffisante pour financer les intérêts attendus par les prêteurs). Mais par rapport aux USA ou à la Grande-Bretagne, nous nous portons comme un charme (sur le plan financier, s’entend) – en effet, notre faillite est pour l’instant cachée, notre système de retraite par répartition nous a permis de ne pas comptabiliser nos dettes réelles. La finance mondialisée est, elle, aux abois, et elle va donc forcément nous regarder comme un loup mourant de faim peut regarder un mouton gras. Eux, ils sont plongés dans une crise de solvabilité monstrueuse, et nous, nous faisons partie des très rares pays à disposer encore de réserves de liquidités. Dans ce contexte, il faut observer attentivement toutes les manœuvres qui auraient pour effet de confondre des entités jusque là tenues à distance des marchés spéculatifs et des entités depuis longtemps plongées dans ces marchés. A ce stade de la crise, en politique intérieure et d’un point de vue bassement francocentré, c’est sans doute là que se trouvent les enjeux principaux : dans la défense des petits sous.

5. Géostratégique

La situation que nous vivons est assez proche de celle observable peu après le krach de 1929. C’est pourquoi, sur le plan géostratégie (un domaine où nous avons peut-être 1 % de l’information nécessaire pour porter un jugement), il est intéressant à ce stade de tirer les leçons de l’Histoire – dans ce domaine-là, au moins, nous savons pas mal de choses. Plutôt qu’une présentation faits/interprétations, je vous propose donc trois parallèles historiques, pour cerner les enjeux à court et moyen terme.

Leçon de l’Histoire : L’arme monétaire fut employée massivement, après la crise de 29, pour contraindre certains pays récalcitrants à s’inscrire dans la géopolitique voulue par le condominium anglo-américain – et c’est ainsi que la finance internationale, pour contraindre la France à adhérer au plan de refonte des réparations allemandes, coupa délibérément certaines lignes de crédit aux alliés orientaux de notre pays.

On remarquera donc qu’en fragilisant la périphérie de la zone euro (déjà, il est vrai, très fragile en elle-même), la puissance anglo-américaine déclinante met la pression à l’ensemble des européens.

Leçon de l’Histoire : Dans les années 30, les Etats-Unis et l’Allemagne ont entretenu des liens d’une grande ambiguïté. Le capital américain, massivement investi en Allemagne dans les années 20 (origine du redémarrage économique post-1923) est brutalement rapatrié aux Usa en 1930 (couverture des dettes, exactement la situation actuelle). La catastrophe économique qui suit amène Hitler au pouvoir. Celui-ci prend des mesures de nature à attirer le capital américain (austérité, rigueur salariale), et entre 1933 et 1939, de nombreuses entreprises US investissent en Allemagne – et beaucoup de capitalistes américains, presque jusqu’à la guerre, sont des admirateurs avoués du modèle nazi. Ainsi, le rapport entre les deux puissances industrielles principales de l’époque est largement induit du rapport entre les classes sociales au sein d’au moins une des deux puissances.

On remarquera donc, pour faire un parallèle avec la situation actuelle, que les relations sino-américaines vont être extrêmement perverses, puisque chacun des deux partenaires est à la fois l’adversaire stratégique de l’autre, et cependant son allié obligé – sans la Chine, qui recycle ses excédents en bons du trésor américain, le dollar s’effondre, et sans les importations américaines, la croissance chinoise implose. En l’occurrence, il y a donc une double guerre commerciale et monétaire potentielle : les Américains peuvent menacer de prendre des mesures protectionnistes, les Chinois peuvent menacer soit de dévaluer brutalement le Yuan (ce qui achèverait l’industrie américaine déjà en coma dépassé), soit de modifier leur stratégie en matière de réserves de change. Mais d’un autre côté, il y a aussi des luttes sociales au sein des deux puissances : de la classe moyenne américaine en implosion, qui peut devenir révolutionnaire, et du peuple chinois encore (on l’oublie trop souvent) opprimé par un Parti « Communiste » (en fait « libéral-communiste », aussi curieux que puisse sembler le rapprocher de ces deux termes). C’est donc à l’aune des possibilités d’alliance entre les classes dominantes chinoises et américaines contre leurs peuples respectifs qu’il faut, peut-être, penser les relations entre les deux puissances.

Leçon de l’Histoire : Historiquement, la crise de 1929 a été amplifiée par le protectionnisme, auquel les Etats sont brutalement revenus pour protéger une industrie nationale confrontée à la rétraction du marché suite à une crise générale de solvabilité. Entre 1930 et 1933, le commerce mondial est divisé par 3,5 environ. Et ce n’est qu’après cette date que les politiques nationales ont été clairement définies.

LA grande question de l’année 2010 sera donc probablement, en amont de la question des politiques économiques mises en place dans chaque zone, si la mondialisation va exploser en plein vol. Historiquement, les prises de décision des capitalismes nationaux sur le mode de gestion de la crise sont venues, dans les années 30, après que l’architecture de la crise eut été dessinée par l’implosion du commerce international.


Michel Drac


(1) A noter que, note comique dans une actualité plutôt déprimante, Jean-Marie Messier vient de commettre, paraît-il, un ouvrage où il recommande l’éthique comme porte de sortie à la crise. Ça ne s’invente pas.

 

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