L'étrange relation Grande-Bretagne / Union européenne

Publié le : 25/01/2013 23:57:00
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"En qualité de français, de représentant du peuple, je déclare que je hais le peuple anglais. Je déclare que j’augmenterai, autant qu’il sera en moi la haine de mes compatriotes contre lui."

Robespierre

« C’est pour empêcher l’union des Européens que nous vous avons fait la guerre vingt-trois ans, pendant votre Révolution et votre Empire.»

Macmillan à De Gaulle

 

S’il est une qualité que l’on ne peut dénier à notre voisin anglois, c’est bien celle d’avoir une conscience très aigüe de ce que sont ses intérêts et de les défendre crânement, réflexe qui chez nos élites est aboli depuis au moins 1815. Fidèle à cette ligne, David Cameron, si son camp remporte les élections législatives, proposera à son peuple un référendum sur le maintien de la Grande-Bretagne dans l’Union européenne en 2015. Tentons alors de mettre au clair l’étrange relation UE/Grande-Bretagne.

Une crainte pluriséculaire, un mauvais calcul et une haute trahison

Le fait est aujourd’hui oublié de l’immense majorité du peuple français, mais sous Henri II d’Angleterre (1154-1189), la moitié ouest du royaume de France avait pour seigneur…le roi d’Angleterre. Grâce à Philippe Auguste, Louis VIII le Lion, Du Guesclin puis enfin Sainte Jeanne d’Arc, les Anglois furent définitivement boutés hors du continent, où, depuis 1066, ils avaient pied.

 

 

Depuis 1453, donc, les Anglois n’ont qu’une peur : se retrouver isolé face à un continent européen uni. C’est cette peur qui leur fit craindre les Habsbourg. C’est cette peur qui les fit quitter la coalition européenne anti-française lors de la guerre de Succession d’Espagne, craignant la reconstitution de l’empire de Charles Quint en cas de défaite de Louis XIV. C’est toujours sous l’effet de cette peur qu’ils devinrent la figure de proue anti-française sous la Révolution et l’Empire, et qu’ils firent deux guerres mondiales à l’Allemagne. On ne se refait pas.

Cependant, le 19 septembre 1946, Winston Churchill, à Zurich, dans un discours, plaida pour une union européenne…excluant l’Angleterre, qui ne serait que « l’ami et le protecteur » de cette nouvelle Europe. Il est vrai qu’à cette époque, l’Angleterre n’avait pas grande chose à craindre d’une France et d’une Allemagne sur les rotules.

En 1957, le traité de Rome est signé sans les Britanniques. Toujours pas d’inquiétude outre-Manche. Mais un évènement imprévu va venir changer la donne l’année qui suit : le retour au pouvoir de De Gaulle. Non seulement ce dernier ne répudie pas le traité de Rome, mais contraire, il veut se servir de l’Europe des six comme turbo pour la France, l’ennemi héréditaire. Les Anglois commencent à comprendre qu’ils ont raté un train, d’autant qu’à l’époque, le Marché commun a un tarif extérieur commun élevé, soit un véritable protectionnisme, ce qui ressuscite le fantôme du blocus continental napoléonien.

Pour tenter de changer le rapport de force, l’Angleterre crée en 1960 l’Association européenne de libre-échange (AELE), avec la Scandinavie, la Suisse, l’Autriche et le Portugal, tout en pariant que les membres du Marché commun se délieraient du traité de Rome pour rejoindre l’AELE.

Mais les désertions espérées ne se produisent pas. Dès 1961, avec pragmatisme et malgré leur dégoût viscéral pour la supranationalité des institutions, jaloux de leur souveraineté qu’ils sont, les Britanniques changent de calibres et proposent leur candidature à l’entrée de la CEE, espérant pénétrer dans la machine pour mieux la contrôler de l’intérieur. Lucide, en 1963 et 1967, De Gaulle, soucieux des intérêts de la France, met son véto. « Si la Grande-Bretagne entrait dans la Communauté avec une foule d’autres états, la cohésion de tous ses membres n’y résisterait pas et, en définitive, il apparaîtrait une communauté atlantique colossale, sous dépendance et de direction américaine. »

La stratégie d’indépendance gaullienne prit fin avec Georges Pompidou, qui ne trouva rien de mieux que de faire entrer dans la CEE la Grande-Bretagne, ce qui veut dire la City et Washington. Dès lors, les Anglois s’assigneront une mission : transformer l’union douanière en simple zone de libre-échange dont le fédérateur serait l’Oncle Sam.

Une mission accomplie

La mutation de l’union douanière en zone de libre-échange ne pouvait se faire que par deux leviers : l’abaissement du tarif extérieur commun et la liberté de circulation des capitaux.

Dès le début des années 70, les Anglois pesèrent sur la Commission européenne pour réduire le tarif extérieur commun. Rien de plus simple en cette époque de néolibéralisme naissant, appuyé de surcroît par la Bénélux et les Etats-Unis en coulisse. Ce fut donc chose faite, lentement, mais sûrement. Résultat pour la France : disparition de plusieurs millions d’emplois industriels.

La liberté de circulation des capitaux quant à elle, fut l’œuvre du plus grand idiot utile de l’histoire de France, "Saint" Jacques Delors, qui la réalisa afin de parfaire le Marché Commun. Bien que prévu dans le traité de Rome, les Etats européens s’étaient jusqu’alors bien gardé de la consacrer. Delors, lui, voyait dans cette mesure capitale un moyen de relancer la construction européenne. Résultat pour la France : aujourd’hui, Chinois et Qataris achètent nos châteaux et nos vignobles tandis que les fonds de pension et hedge funds anglo-saxons possèdent plus de la moitié du CAC 40. Notons que ce dernier point entraine un véritable pillage de la France, la compression des salaires français n’étant que le contrecoup de l’accroissement des exigences actionnariales.

Ainsi naquit la zone de libre-échange.

En ce qui concerne l’atlantisme, celui-ci découla naturellement des élargissements successifs (en particulier ceux de l’est) conformément à ce que De Gaulle avait prédit.

Les Anglois ont joué et gagné. Leur seul obstacle était une France gaullienne. Mais à cette carte, à partir de Pompidou, les élites françaises préférèrent la carte de l’étranger. L’union douanière potentiellement et réellement européenne, dont nous avions tout à tirer, a été vidée de sa substance et transformée en zone de libre-échange sous parapluie américain. Plus a dur été la chute.

Perfides mais pas fous

Maintenant que l’Union européenne est une passoire sous parapluie américain, la mission historique que la Grande-Bretagne s’était assignée est réalisée. Dès lors, pourquoi rester encore dans l’UE ? Pourquoi s’encombrer de cette supranationalité si peu compatible aux traditions institutionnelles britanniques ? Pourquoi continuer à verser des milliards au budget européen ?

La peur des conséquences ? Mais quelles conséquences ? Quels avantages procure l’Union européenne à ses Etats membres ? Des subventions ? Mais précisément en ne souscrivant plus au budget de l’UE, la Grande-Bretagne va obtenir de nouvelles marges de manœuvres budgétaires qui permettront aisément de combler ce manque. Et dans la mesure où les libertés de circulation des capitaux et des marchandises ne sont pas réservées aux Etats membres de l’UE, le départ de la Grande-Bretagne ne serait suivi d’aucune contrainte économique. Autant donc avoir le beurre sans l’argent du beurre.

Outre le fait que sa mission atlantiste soit désormais accomplie et que l’avantage économique potentiel soit grand, un autre motif peut pousser le Royaume-Uni à quitter d’urgence l’Union européenne : son unité. On sait qu’à l’automne 2014 sera organisé un référendum en Ecosse sur la question de l’indépendance, qui, en cas de vote positif, la ferait revenir en 1706. Mais nous n’en sommes pas là et les études d’opinion ne semblent pas aller dans ce sens. Pour l’indépendance de l’Ecosse, il faudra attendre. Cependant, on sait également que le fédéralisme européen a donné des ailes à l’indépendantisme écossais, et que celui-ci va s’accroissant. Gageons que l’Angleterre soit peu disposée à abandonner la rente pétrolière de la mer du Nord. En quittant l’UE, le Royaume-Uni pourrait bien limiter les ardeurs indépendantistes d’une Ecosse qui se sentirait plus seule.

Le Royaume-Uni sortira donc de l’Union européenne. Pour ne pas se griller les ailes…et pour assurer sa propre survie.{jcomments on}

 

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