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La captivité babylonienne du protestantisme

Publié le : 20/06/2008 00:00:00
Catégories : Auteurs , Michel Drac

Hagee

John Hagee est un pasteur – appelons-le comme ça. Il dirige une Eglise – admettons le terme – protestante – admettons toujours, pour l’instant – « non affiliée », c'est-à-dire qui n’est rattachée à aucune des grandes obédiences structurées. Cette Eglise, assez proche du pentecôtisme par certains côtés, compte environ 20.000 membres, ce qui en fait une toute petite Eglise.

Elle est caractérisée par un sionisme chrétien tellement militant qu’il confine au délire. John Hagee voit dans l’Etat d’Israël la preuve que la fin est proche, qui verra d’abord le retour de tous les Juifs en Israël, puis, dit-il, leur conversion au christianisme. Cette interprétation acrobatique des textes bibliques ne prêterait qu’à sourire si elle ne s’accompagnait pas d’une volonté d’influence politique ultra-belliciste. Saisi d’une sorte de délire apocalyptique grand-guignolesque, le sieur Hagee va jusqu’à soutenir une frappe nucléaire préemptive contre l’Iran, au motif que ce pays menacerait l’Etat d’Israël – et donc, si l’on a bien suivi, le retour du Christ. Personnellement, j’ai du mal à comprendre la logique derrière ce bellicisme anti-perse, puisque de toute façon, dans l’Apocalypse selon John Hagee, Israël doit ensuite être attaqué par les Russes et l’Union Européenne – dirigée, figurez-vous, par l’Antéchrist en personne. Bref.

La première question à se poser, concernant le dénommé John Hagee, c’est : ce type-là est-il protestant ? Ou même, plus généralement : est-il chrétien ?

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Sans entrer dans des subtilités théologiques qui nous entraîneraient trop loin, un point capital est à relever : Hagee refuse le principe généralement admis par les chrétiens selon lequel la Nouvelle Alliance (chrétienne) a remplacé l’Ancienne Alliance (juive), en incorporant l’Ancien Testament, qui ne devient lisible parfaitement qu’à la lumière du Nouveau. Refusant radicalement ce principe, Hagee affirme par son sionisme religieux militant que le Juif, en tant que Juif ethnique, est justifié au regard de la religion chrétienne.

Ce faisant, Hagee se coupe de la racine luthérienne du protestantisme.

Martin Luther a fondé la réforme protestante sur l’épître aux Romains. Ce texte enseigne que « ce ne sont pas les enfants de la chair qui sont enfants de Dieu. » Il précise : « Tous ceux d’Israël ne font pas Israël. De même tous les enfants d’Abraham ne constituent pas sa descendance. » (chapitre IX) L’épître aux Romains enseigne que les hommes sont justifiés par la Foi, et non par la Loi. Traduction : naître d’une mère juive ne rend pas juif au sens chrétien du terme. Obéir à la loi juive ne rend pas juif au sens chrétien du terme. Seule la foi en Dieu fait appartenir au peuple de Dieu. Le texte, excluant toute injustice de Dieu, ajoute : « qui Dieu veut, il le prend en miséricorde et qui il veut, il le rend insensible (à la Foi) ». Luther a déduit de ce passage, concernant les Juifs, que ceux d’entre eux qui refusent le Christ sont ceux que Dieu a rendus « insensibles ».

En conséquence, pour Luther, les Juifs ne peuvent être justifiés chrétiennement que s’ils se convertissent au christianisme, et seul Dieu peut les y amener, par la Grâce qu’Il donne – et que Lui seul donne. « La conversion des Juifs, » écrit-il, « sera l'œuvre de Dieu seul, travaillant de l'intérieur, et non le travail de l'homme travaillant, ou plutôt jouant de l'extérieur ». C’est pourquoi, si Luther a condamné les persécutions infligées aux Juifs (« Que Jésus Christ est né juif »), s’il a incité à faciliter la conversion des Juifs par l’exemple et non par la violence, il a en revanche clairement établi que ceux des Juifs qui refusaient de reconnaître le Christ devaient être chassés de la chrétienté (principe de séparation, à l’époque inéluctable, eu égard aux mœurs de l’époque – voir le très violent, aujourd’hui choquant mais conforme au style du temps, « Des juifs et leurs mensonges »).

Cette distinction entre les Juifs qui reconnaîtront finalement le Christ (et qu’il faut traiter comme frères) et ceux qui refuseront de le reconnaître (et qu’il faut reléguer), mal comprise, explique que Luther soit parfois décrit comme un philosémite, et parfois comme un antisémite. En réalité, il n’est rien de tout cela : il dit simplement qu’un Juif peut devenir chrétien s’il cesse d’être juif, et qu’il faut alors l’accepter dans l’Eglise comme un frère, mais qu’un Juif qui restera juif n’est pas chrétien, qu’il serait donc dans l’Eglise un étranger et une cause de désordre au regard de la loi chrétienne, et donc n’a pas à entrer dans l’Eglise – ni même dans la société chrétienne (à l'époque, c'est pareil).

Hagee, en expliquant que les Juifs doivent être vus comme des « chrétiens en puissance », collectivement et en temps que peuple ethnique, se coupe donc absolument de cette tradition, qu’on pourra trouver antijudaïque dans ses excès (1), mais qui, néanmoins, traduit un raisonnement parfaitement logique.

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Pour des raisons différentes, Hagee se coupe également de la racine calviniste du protestantisme. En proclamant non seulement que la religion juive reste valable, mais encore que l’Etat d’Israël doit être défendu jusqu’à reconstituer la Terre Promise, afin que survienne la Parousie, il va à l’encontre du fondement même de l’attitude calviniste à l’égard des Juifs.

A l’inverse de Luther, Calvin admet qu’un Juif peut être sauvé en tant que Juif. Le Dieu de Calvin, en effet, ne peut revenir sur une promesse, et Il a promis que le Peuple Elu serait sauvé s’il restait fidèle à la Loi, donc tout Juif fidèle à la Loi sera sauvé, qu’il ait ou non reconnu le Christ. C’est cette idée, issue au fond de la théorie de la prédestination, qui vaut à Jean Calvin une réputation de philosémitisme relativement hors sujet.

Calvin expose, en substance, que la promesse d’un sacrifice qui effacerait tous les péchés était contenue dans la Loi mosaïque, et qu’en conséquence, un Juif fidèle à la Loi n’est pas dans le refus du Christ, mais « en suspens », dans une attente indéfiniment prolongée (Institution Chrétienne, Livre II, chapitre VII). Il n’est certes pas justifié dans le temps présent, mais en attente de la justification à laquelle il a été prédestiné. Donc, et voilà le point essentiel, si Calvin énonce que la Loi peut justifier en tant qu’elle est une attente de la Foi, alors un Juif qui renoncerait à l’attente cesserait d’obéir à la Loi en tant qu’elle est attente, donc il cesserait d’être justifié.

Hagee, en conséquence, n'est pas calviniste en proclamant possible un quelconque « sionisme chrétien ». Le sionisme, idéologie rappelons-le initialement irréligieuse, est une négation de la substance de la Loi, par laquelle un Juif peut être justifié en tant que Juif aux yeux d’un calviniste. Calvin précise (même chapitre) : « Personne ne peut accomplir la Loi. » Le réformateur écrit : « J’appelle impossible ce qui n’a jamais été vu, et est ordonné par la sentence de Dieu que jamais ne sera. » Pourquoi « jamais ne sera » ? Calvin écrit : « Je dis qu’il n’y a eu nul de tous les saints, lequel étant en cette prison de corps mortel, ait eu une dilection si parfaite, jusqu’à aimer Dieu de tout son cœur, de toute son âme et de toute sa vertu. Je dis davantage, qu’il n’y en a eu nul qui n’ait été entaché de quelque concupiscence. […] Je dis encore plus : qu’il n’y en aura jamais qui vienne jusqu’à un tel but de perfection, jusqu’à ce qu’il soit délivré de son corps. […] Salomon en dédiant le Temple, disait qu’il n’y a homme sur la Terre qui ne pèche. » Le propos est clair : le Temple détruit, nul homme ne peut le relever. Seul Dieu, à l’heure qu’Il voudra, le pourra.

Hagee, en défendant la position chrétienne sioniste, encourage au fond les Juifs à trahir la Loi en tant qu’elle est attente. Prétendre convertir les Juifs en refaisant Israël, c’est nier la nécessité de l’attente. Dire que par l’action des hommes, on relèvera le Temple, c’est au regard de l’interprétation calviniste, faire exactement ce qui, dans l’Apocalypse, est annoncé comme le triomphe de l’homme de péché – l’instant où, se prenant pour Dieu, l’homme s’assied dans le Temple.

Tel est d’ailleurs, bien sûr, le rôle exact tenu par l’étrange pasteur John Hagee, qui n’est pour finir fidèle ni à Luther, ni à Calvin (3).

Et qui, donc, n’est pas protestant ; et qui, donc, s'il est chrétien, l'est d'une manière tout à fait inédite.

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Les élucubrations de John Hagee sont d’autant plus inquiétantes que le bonhomme semble jouir d’une influence réelle. On le dit largement financé. On ne sait pas très bien par qui (2), mais on peut supposer en tout cas que ses sponsors approuvent ses prises de position explosives, voire thermonucléaires.

Pire encore, cet olibrius serait, à qu’on a cru comprendre, le « directeur de conscience » de John McCain. Lequel sera presque certainement – si Dieu lui prête vie – le candidat républicain à la présidence des Etats-Unis, en novembre 2008. C’est que dans le pays étrange qu’est devenu l’Amérique, démocratie en trompe l’œil, fausse théocratie et vraie ploutocratie, chaque candidat « institutionnel » se doit d’avoir un directeur de conscience.

John McCain a choisi, pour tenir ce rôle de jésuite de Cour revisité postchrétien, le très sulfureux Hagee. Ce choix s’explique facilement : l’impétrant, indépendamment de ses visions apocalyptiques proche-orientales subventionnées, est connu pour ses prises de position anti-avortement, pour sa condamnation de l’homosexualité, bref pour un refus du libéralisme libertaire qui plaît beaucoup à la middle class de l’Amérique profonde, traumatisée, et on la comprend, par quarante ans de niaiserie soixante-huitarde sauce Yankee. S’attacher John Hagee, pour John McCain, c’est récupérer d’un coup d’un seul une jolie tranche du vote juif, le financement par les réseaux sionistes, et un gros morceau de la « moral majority » – de quoi gagner les élections, tout simplement.

J’ignore comment les Américains trancheront, entre l’afro-américain tendance mis là par l’oligarchie pour qu’un black vaguement muslim annonce aux Américains la faillite de leur pays, et le jeune (71 ans), rutilant (un cancer de la peau et quatre mélanomes enlevés) John McCain, flanqué du pasteur télévisuel le plus spectaculaire de ces trente dernières années, scénario en poche pour une Apocalypse au rabais. Ce qui est sûr, en tout cas, c’est que les élucubrations de John Hagee sont d’ores et déjà une catastrophe pour la religion protestante américaine.

Hagee ne se contente pas d’appeler à la vitrification de l’Iran. Non content de dresser un milliard de musulmans contre le monde chrétien, ce gugusse pousse l’ignominie jusqu’à insulter, dans la foulée, les chrétiens coupables de ne pas partager son délire – à commencer par les catholiques. Il a récemment déclaré que l’Eglise catholique était la « putain de Babylone », reprenant hors contexte les vitupérations de Martin Luther, avec, excusez du peu, cinq siècles de décalage.

Quant à moi, j’ai mon opinion sur la question. Je pense que si une Eglise, aujourd’hui, est la putain de Babylone, c’est à coup sûr le machin « non affilié » du sieur Hagee, et que c'est justement pour cette raison qu'il est si prompt à insulter les autres.

Luther déclara que l’Eglise de Rome était la putain de Babylone, c’est vrai. C’était dans un texte écrit peu après « A la noblesse chrétienne de la nation allemande » : « La captivité babylonienne de l’Eglise ». Mais pour comprendre ce texte, il faut le remettre en contexte.

Luther, en 1520, avait en tête l’état indescriptible où les papes Borgia, tout à leur ambition de faire de la papauté le siège d’une monarchie italienne, avaient mis l’Eglise catholique. L’année du jubilée, il avait appris à Rome comment le Pape Alexandre avait organisé une sorte d’orgie au Vatican (4). Il avait vu comment, pour financer une politique dispendieuse, les Papes de son temps vendaient des indulgences, et comment leurs « vendeurs d’indulgence » promettaient au bon peuple crédule « dès que l’argent tombe dans la caisse, une âme s’échappe du purgatoire ». Il avait vu, en somme, comment le pouvoir temporel, s’étant saisi du cœur du catholicisme, était en passe de transformer la religion chrétienne en auxiliaire zélé d’un pouvoir illégitime, injustifié, injustifiable. Et il avait vu comment cette récupération tuerait la Foi, anéantirait tout le système de valeurs structurant de la société occidentale – et il en avait déduit, fort logiquement, que l’Eglise catholique était « en captivité babylonienne ».

Cinq siècles plus tard, où est Babylone ? Qui trahit ses propres valeurs ? Qui a fait d’un pays protestant (éthique du travail et de l’épargne) une nation de consommateurs compulsifs, qui s’endettent pour consommer, encore et encore ? Qui, pour oublier sa trahison, proclame qu’il détient les clefs du Paradis, et dès lors se vote une indulgence permanente ? Qui met la religion au service de visées politiques de court terme ? Qui s’est ruiné à poursuivre des chimères, et veut faire payer le bon bourgeois ?

Allons, poser la question, c’est y répondre.

( 1 ) Impossible de commenter Frère Martin : le simple fait de reproduire les vitupérations du colérique Teuton, et c’est la XVII° chambre du TGI de la Seine, en comparution immédiate !

( 2 ) Quoique, depuis que le San Antonio B'nai B'rith Council a accordé son Humanitarian of the Year award à John Hagee, on commence à avoir une vague idée.

( 3 ) Quant à sa filiation exacte, il n’est pas inintéressant de relever qu’il a déclaré voir dans la Shoah un acte de Dieu, par lequel les Juifs ont été poussés vers Israël.

( 4 ) Des danseuses nues s’exhibant devant des étalons, pour le plus grand plaisir d’une Cour aux mœurs plus dissolues que n’importe quelle autre Cour de l’époque. On voit mal Benoît XVI se livrer à ce genre de facéties.

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