Évènement

La carte et le territoire (M. Houellebecq)

Publié le : 31/10/2010 23:00:00
Catégories : Littérature

houellebecq

Une fois n’est pas coutume, une note de lecture sur un roman : « La carte et le territoire », de M. Houellebecq.

Pourquoi une note de lecture sur ce roman ? Parce que Houellebecq est un des romanciers les plus lus du moment, bien sûr. Mais aussi parce que c’est un bon roman, en ce sens qu’il reflète parfaitement le phénomène que l’auteur entend décrire.

La décadence française, donc, et comment on la traverse.

 

*

Le pitch, pour commencer, et sans dévoiler la fin de l’intrigue, bien sûr.

Jed Martin est artiste, photographe et peintre. Son père aurait voulu être un artiste, mais il n’a été qu’architecte à succès, chargé de construire des résidences touristiques à la chaîne dans des destinations exotiques. Sans entrer dans les détails du récit, le problème de Jed Martin est de vivre dans un pays, la France, dont la substance se réduit progressivement à un décor. La vie y devient donc impossible pour qui ne fait ni l’acteur chargé d’animer ce décor, ni l’accessoire de mise en scène chargé de former la toile de fond. Par quelques détails révélateurs, insérés dans le récit, Houellebecq nous dépeint progressivement la condition du Français d'après la France, et, au fond, de l'homme quand l'humanité est superflue. Où l’on parle par exemple d’un chauffe-eau en panne, de l’impossibilité de trouver un plombier à Paris (où il y a d’autant moins d’artisans qu’il y a davantage de sites web d’artisan), et d’un Croate capable de réparer un chauffe-eau mais va justement retourner chez lui, sur les rivages dalmates, pour louer des scooters des mers à des  « petits péteux bourrés de fric », précisément là où le papa de Jed a jadis construit une résidence touristique… On pense ici par exemple à Baudrillard, et à ses constats sur la disparition de l'ordre de la production, remplacée par la simulation (L'échange symbolique et la mort).

Jed comprend intuitivement que dans une telle société, réduite à sa propre représentation, le travail d’un artiste n’est plus de refléter le territoire (qui n’existe plus), mais la carte (devenue la substance). Il rencontrera ainsi le succès une première fois, grâce à une exposition de photographies de cartes Michelin. Succès qui lui permettra de découvrir (et de nous faire découvrir) quelques figures emblématiques de cette société du spectacle devenue spectacle de la société : le polytechnicien (qui « coûte à l’embauche moins cher que l’énarque »), le médiatique Beigbedder (qui « aurait voulu être un artiste »), etc. Passons presque sous silence Olga, la belle Russe, l’amour manqué, forcément manqué, parce qu’il n’y a pas d’amour possible entre les spectres… Il faut bien que Droopy/Houellebecq reste fidèle à son personnage (I'm not happy, you know ?). Mais mention spéciale en revanche pour un Jean-Pierre Pernault en « gay outé tendance », sorte de Néron bouffon de la décadence française, tout à fait bien saisi ; ne pas manquer surtout la description d’une soirée chez le présentateur télé favori du troisième âge, avec polyphonies corses et binious bretons en fond sonore des discussions obscènes de quelques porcs du showbiz (fric, cul, arrivisme). Houellebecq est quand même très fort, des crétins journalistes ont réussi à y voir un panégyrique de l’impétrant (remarquez, ce n’est peut-être pas MH qui est fort, juste les journalistes qui sont vraiment très cons). Rien de bien nouveau, mais c'est, comme toujours chez Droopy, savoureusement décrit. Les personnages de Houellebecq s'inscrivent ici tout à fait dans le modèle de l'homme sans gravité.

Revenons au récit. Il manque quelque chose à Jed. Après avoir représenté la carte, et sachant qu’il ne peut plus représenter un territoire désormais inexistant, il veut représenter l’écho de ce territoire, la France telle qu’elle fut vivante, jadis. C’est son époque retour à la peinture, parce que la peinture permet de décrire non les choses (la photographie fait ça mieux), mais les êtres (et donc l’écho, dans les êtres, du territoire qui fut). Jed attaque sa « série des métiers » : le buraliste, l’architecte (portrait de son père), etc. Son meilleur tableau : deux rois du capitalisme face à face. Son échec : deux artistes contemporains en tête à tête. Autant dire que Jed a échoué à cinquante mètre du sommet, et donc échoué totalement.

Bien sûr, une exposition est prévue, et le galeriste est enthousiaste, mais Jed reste avec son problème : il a bien su décrire le territoire en train de mourir, bien su montrer aussi comment il meurt. Mais il n’est pas parvenu à situer sa propre place dans ce processus. La place de l’artiste, dans la spectacularisation du capitalisme devenu négation de la vie… vaste sujet !

C’est alors qu’une opportunité se présente. Jed est chargé de contacter Michel Houellebecq (qui se met donc ici en scène) pour qu’il rédige le catalogue de l’exposition. Nous zapperons l'auto-dérision de Droopy par lui-même (trash, franchement), et allons directement au climax : Jed a l’idée de faire le portrait de Houellebecq (lequel assume donc, ici, son rôle dans le spectacle). Suivra une intrigue policière qui donne la clef de la démarche (l’assassinat de l’auteur), où l’on verra le portrait de Michel Houellebecq finir en spectateur impuissant des jeux pervers d’une sorte de démiurge délirant, s’amusant à faire se battre entre eux des insectes exotiques…  est-il besoin de décoder ?

On n’en dira pas plus, pour ne pas briser le suspense.

Car la vraie question, bien sûr, c'est : y a-t-il une vie pour l'artiste, après l'assassinat de l'auteur ?...

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Que dire, en conclusion de cette recension ? Eh bien que Houellebecq s’améliore. Il avait rédigé un roman fondateur avec « Extension du domaine de la lutte », et trois romans de transition fort bien écrits, mais finalement plutôt creux, avec « Les particules élémentaires » (il y a une vie après l’humanité, paraît-il), « Plateforme » (sans intérêt) et « La possibilité d’une île » (se foutre de la gueule de Raël n’est pas suffisant pour faire un bon roman). Avec « La carte et le territoire », le Droopy du positivisme en déroute a effectué un saut quantique : il a compris que le seul moyen de rendre compte de son monde était d’y questionner sa propre place.

On peut lire « La carte et le territoire ». On peut tout à fait le lire. Ce n'est pas le genre de livre qui vous apprend quelque chose. Mais en un sens, c'est mieux : il s'agit ici de découvrir l'enjeu de l'apprentissage.


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