La crise du monde moderne (R. Guénon)

Publié le : 28/09/2009 23:58:58
Catégories : Philosophie

guenon

Pour René Guénon (qui écrit en 1927), la crise du monde moderne est devenue évidente – et si l’homme moderne est hanté par l’idée de fin du monde, c’est parce qu’il pressent la fin de son monde. Et il a raison, ajoute Guénon, parce que le mythe du progrès infini est sur le point de voler en éclat. Mais, poursuit-il, une crise n’est pas nécessairement une catastrophe. C’est avant tout l’instant critique où la décision devient non seulement possible, mais aussi nécessaire.  Il s’agit donc, écrit-il, de réunir désormais les éléments qui, le jour venu, rendront possibles la prise de décision, une fois la crise entrée en phase aigüe.

Catholique atypique, notoirement attiré par certaines tendances maçonniques, Guénon va chercher dans la tradition hindoue le cadre conceptuel de son étude. Il ramène donc cette « crise du monde moderne » à la quatrième phase du cycle cosmique hindou, le Kali Yuga. Dans cette tradition, en effet, la descente des principes dans la manifestation n’est pas un progrès (au sens occidental), mais une chute. Et il ne s’agit pas ici de disserter sur une opposition classique entre spiritualisme et matérialisme, mais bien d’adopter un autre point de vue. L’occidental est d’abord l’homme inscrit dans le temps, alors que l’hindouiste pense le monde d’un point de vue extérieur au temps.

De ce point de vue, l’Histoire obéit à une structure cyclique et hélicoïdale. Le Kali Yuga, qui commence à peu près en même temps que ce que nous appelons l’Histoire, c'est-à-dire avec l’invention supposée de l’écriture, ou à peu près, a été marqué par une succession de « petites crises » qui, dans leur architecture, anticipaient la crise terminale qui vient maintenant vers nous. Parmi ces crises, en premier lieu : l’effondrement de la civilisation classique – un effondrement qui, pour Guénon, commence dès le VI° siècle av. J.C., c'est-à-dire au moment où, avec l’irruption de la philosophie, la croyance antique perd son sens, et tombe dans le domaine de l’intellect, avant de dégénérer en superstition et en spectacle. C’est, pour Guénon, la préfiguration de ce qui arrive à la Chrétienté, à partir du XVI° siècle, avec la Renaissance humaniste (négation de tout ce qui est supérieur à l’homme) et la Réforme protestante (irruption de l’individualisme). Cette chute est un mouvement nécessaire dans le cycle cosmique, continue Guénon. C’est la préparation d’une transition qui ne peut s’effectuer qu’à travers le chaos, et la chute de l’intellectualité dans les connaissances pratiques, en détruisant toute clef de voûte transcendante, constitue justement un puissant accélérateur chaotique.

Guénon fait observer que sous cet angle, l’Occident contemporain est paradoxalement plus éloigné de l’Occident authentique que ne le sont les civilisations restées fidèles à leur tradition. Appelant « Orient » tout ce qui s’inscrit encore dans la tradition, et « Occident » ce qui a déserté, il observe que la prétendue « défense de l’Occident » n’est que la défense d’une culture qui s’est elle-même trahie, donc la défense de cette trahison. En ce sens, défendre l’Occident tel qu’il est désormais revient à empêcher toute renaissance de la culture occidentale authentique, puisque l’essence de notre Occident est l’anti-tradition. A l’inverse, c’est en luttant contre l’Occident tel qu’il est devenu que l’homme occidental pourra se refonder.

Certes, l’Occident a toujours eu des spécificités. L’homme occidental a toujours été plus « pratique » que l’homme oriental. Une culture, dit Guénon, où la caste des guerriers prédomine sur celle des prêtres. Mais, ajoute-t-il, on est passé d’une civilisation où la contemplation s’intégrait dans une vision du monde pratique à une civilisation qui nie la contemplation elle-même. Ce n’est pas la même chose. D’où le paradoxe de l’homme occidental : doté d’une énorme puissance matérielle, mais presque totalement vidé sur le plan spirituel. D’où, encore, l’illusion de supériorité de l’homme occidental, qui prend sa décadence comme une supériorité, et s’imagine sage parce qu’il ignore tout ce qui est au-delà de la raison humaine.

Pour Guénon, en réalité, c’est l’Occident qui est une civilisation faible et malade. Ayant confondu, faute de clef de voûte spirituelle, la distinction spirituel/temporel avec la séparation pure et simple des deux domaines, c’est un monde où tout principe de légitimité a disparu. Sa courbe, de l’expérimentalisme vers l’existentialisme, va inévitablement le mener au nihilisme. Sa science peut être fabuleusement efficace sur le plan pratique, comme elle ne peut plus construire un continuum entre microcosme et macrocosme, elle aboutit à la négation de la conscience. L’individualisme occidental niant tout ce qui est extérieur à la perception du monde par l’individu finira, de « nouveauté » en « nouveauté », par disloquer tous les liens entre les hommes, dans l’espace et dans le temps. Incapable de percevoir une raison collective agissante dans la tradition, ces occidentaux « émiettés » finiront par ne plus savoir enfanter, ni spirituellement ni charnellement.

Catholique militant (ce qui est son droit le plus strict), Guénon poursuit en opposant le catholicisme, où il estime que subsistent des « ferments » de la tradition, et le protestantisme, dans lequel il voit la source principale de cette explosion individualiste. Le Libre Examen, poursuit-il, portait en germe l’émergence d’un monde où la morale remplace la religion, afin d’encadrer bon an mal an des individus habitués à penser que le Bien est ce qu’ils perçoivent comme tel, et où l’égalité devient une idole, puisqu’elle est le seul moyen de maintenir une forme d’arbitrage entre les perceptions individuelles concurrentes.  Et Guénon, dans la foulée, d’appeler de ses vœux le retour à un « système des castes », seul type de société qui, d’après lui, permet à l’individu de s’accomplir suivant sa véritable nature. C'est-à-dire, en somme, faire en sorte qu’à nouveau, l’homme inscrit dans la manifestation ramène son action aux principes posés par l’homme inscrit dans la non manifestation.


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Alors, que penser de Guénon ?

Faut-il voir dans « La crise du monde moderne » une énième figure de la nostalgie réactionnaire ?

Oui et non.

Oui, parce que la posture de Guénon présente une incohérence manifeste. Il nous explique que nous arrivons, littéralement, à la fin d’une certaine forme de l’humanité. Puis il nous dit, contre toute logique, d’une part qu’il faudra aller jusqu’à l’anéantissement total de l’ancienne forme pour que naisse la nouvelle, d’autre part qu’il faut travailler à la conservation de la tradition.

Alors il y a là, n’est-ce pas, un petit problème… Si tout doit être détruit pour que tout renaisse, défendre ce qui fut revient à aller contre le sens de l’histoire. C’est pourquoi Guénon oscille en permanence entre deux discours, l’un apocalyptique, l’autre anti-apocalyptique. Et en cela, il peut être vu comme une figure de la nostalgie réactionnaire – encore un auteur issu du monde bourgeois, et qui, confronté à la décadence de ce monde, rêve un retour aux formes antérieures…

Mais non, il y a autre chose en Guénon. On pressent vite, à le lire, que ce qu’il nous propose ne se limite pas à la défense d’un ordre ancien. Il tente, réellement, d’élaborer une nouvelle vision du monde. Sa vision du monde, verticale et donc fondamentalement thomiste, le rattache à la catégorie des ultra-réactionnaires. Mais à la différence des ultraconservateurs classiques, il pense le temps dans des catégories hindoues. Il prend donc appui sur une vision du monde aristotélicienne pour formuler un discours qui l’insère dans une vision du monde hindoue. D’où la difficulté qu’on éprouve à suivre une pensée non incohérente, mais en réalité hétérogène de par son cadre de référence conceptuel.

Il ne faut donc pas s’y tromper : Guénon propose une véritable nouvelle vision du monde. Il prend appui sur le thomisme, mais pour en sortir. Il veut ramener la catholicité en amont de Thomas d’Aquin, vers le Haut Moyen Âge. Il ne s’agit donc pas d’une pensée réactionnaire, mais plutôt d’une forme originale de fondamentalisme syncrétique, une sorte d’aryano-catholicisme en gestation.

A partir de là, on comprend que Guénon est vraiment intéressant.

La critique doit donc être conduite avec rigueur, car le travail qui lui sert de base en vaut la peine

Guénon, en réalité, veut ramener l’Occident vers la pensée mythologique. Pour lui, le passage du mythe à l’histoire ne traduit pas un progrès, mais une dégénérescence. C’est d’ailleurs pourquoi il ne faut pas s’étonner de le voir confesser sa conviction que l’Atlantide fut ou que d’antiques civilisations « hyperboréennes » ont été à l’origine de la nôtre. Ce type de discours, chez lui, signifie non qu’il affirme des vérités historiques, mais qu’il admet ces mythes comme fondateurs.

Cependant, dans cette entreprise qui, somme toute, transcende largement les possibilités de la critique (on arrive à un niveau de réflexion et d’enjeu où il n’est plus guère possible de faire autre chose que de prendre note), il existe un point faible. Guénon, dont l’œuvre consiste en substance à énoncer que contre la doxa de son temps, il faut maintenir une intuition spirituelle étrangère aux nouveaux dogmes, dénonce le Libre Examen comme l’une des sources de la décadence contemporaine. Eh bien cela, ça pose un vrai problème de logique.

Passons sur le fait que Génon assimile le Libre Examen à un simple prolongement du protestantisme. On regrettera de ne pas pouvoir lui faire lire, outre-tombe, le Serf arbitre de Luther – une lecture qui, à coup sûr, l’aurait fait se pencher plus attentivement sur les relations dialectiques entre protestantisme et Libre Examen. Venons-en donc directement au cœur du problème : Guénon utilise le Libre Examen pour défendre la tradition. Il l’utilise nécessairement, puisqu’il affirme que contre la Doxa de son temps, il veut remonter aux textes (chrétiens et hindouistes) pour saisir la tradition.

Il convient ici de rappeler ce que signifie « Libre Examen ». Il s’agit pour le croyant du droit d’établir une critique autonome des textes. Il ne s’agit nullement du droit de dire n’importe quoi. Il s’agit du droit de dire ce qu’on pense, et donc de penser pleinement ce qu’on pense, au besoin contre la Doxa dominante. On remarquera donc que c’est exactement la démarche de Guénon, et l’on observera avec amusement que ce brave homme n’était ni noble, ni prêtre, et qu’en conséquence, dans le système de caste qu’il appelait de ses vœux, il n’aurait pas eu le droit de remonter à la vraie source de la tradition contre la Doxa, comme il entendait le faire.

Qu’on permette donc à un protestant de faire observer que cette incohérence guénonienne renvoie à une chronologie contestable. Il faudrait tout de même se souvenir que l’émergence du Libre Examen n’a pas précédé, mais suivi l’implosion de la tradition. Ce n’est pas parce que Luther a écrit ses 95 thèses que les papes Borgia ont consacré l’infiltration de l’Eglise par les fausses valeurs liées à l’argent. C’est parce que les papes Borgia s’étaient comporté ainsi que Luther rédigea ses thèses. L’origine de l’implosion de la tradition n’est donc pas dans le Libre Examen (qui fut peut-être un accélérateur, mais pas un point de départ). Elle se situe dans l’évolution des rapports économiques. En l’occurrence, comme toujours quand le déclin débute, c’est l’infrastructure qui commanda la superstructure (le rapport inverse s’établit dans les périodes antérieures au déclin, son inversion est précisément le signe du déclin). C’est d’ailleurs exactement ce que raconte le mythe indien du Kali Yuga (le fils de la déesse Kali pénètre dans la Cité en se cachant dans l’or de la couronne royale).

En ce sens, on peut légitimement se demander si, dans une période de déclin, le Libre Examen n’est pas un instrument de maintien de la tradition, du moins parmi les individus destinés à accomplir ce maintien. Il y a là un énorme angle mort dans la vision guénonienne. Un angle mort, bien sûr, qui renvoie, on l’aura deviné, à l’incohérence obligée d’un homme qui veut à la fois s’inscrire dans les conceptions catholiques thomistes, donc dans une vision purement verticale du monde, et en sortir pour aller vers la conception indienne, donc vers une vision où la verticalité est insérée dans le caractère cyclique du temps.

Guénon intéressant ? Sans aucun doute. Mais Guénon, malgré tout, limité dans sa propre démarche.

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