La culture du narcissisme (C. Lash)

Publié le : 02/09/2008 00:00:00
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NarcisseCaravage

La Culture du Narcissisme est un texte écrit par Christopher Lash dans les années 70, et qui parle spécifiquement de l’homme américain des années 70. Autant dire qu’il parle de la matrice dans laquelle l’homme occidental contemporain a été moulé, depuis quarante ans. La thèse : nous vivons dans des sociétés narcissiques.

Christopher Lash part du constat que nous vivons une époque pré-apocalyptique. Inquiets de l’instabilité du contexte, les individus se replient sur la sphère personnelle. Il ne s’agit plus que de vivre pour soi-même et dans l’instant.

Cette configuration renvoie implicitement à l’émergence d’une sensibilité thérapeutique, par opposition à l’ancienne conception religieuse. Sous cette émergence, on devine l’impact de l’hétéronomie radicale où le système capitaliste a progressivement enfermé les individus, les condamnant à une véritable perte de soi. Par compensation, et même par surcompensation, les individus se réfugient donc dans le narcissisme. Le surmoi social s’érode, au fur et à mesure que l’ancien monde patriarcal et religieux disparaît.

Lash souligne que cette évolution en partie spontanée est encouragée par le pouvoir. En effet, le narcissisme entraîne un éclatement des doléances collectives en une multiplicité de quêtes du bonheur individuelle, démarche fondamentalement antipolitique. L’homme américain analysé par Lash, qui préfigurait l’homme européen d’aujourd’hui, est un être incapable de refléter le monde, et qui ne peut donc que se refléter lui-même.

Le star system n’est que la traduction de cette sensibilité. La star est l’être qui permet à Narcisse de conserver l’illusion qu’il reflète le monde, alors qu’il ne reflète que lui-même. Ce type de simulacre va se développer toujours plus, une fois le narcissisme devenu culturel. Le besoin d’être « unique » qui caractérise Narcisse, dans un monde par ailleurs voué à la standardisation, engendre mécaniquement un véritable désespoir. Il faut donc que le produit standardisé simule l’unicité, ce qui est la définition du simulacre contemporain.

C’est une psychose collective qui prend forme sous nos yeux, aboutissement inéluctable de tout ce qui était faux dans notre culture. La psychanalyse est impuissante devant ce syndrome : conçue pour traiter les névroses d’individus tourmentés par leur surmoi socialement imposé, elle est sans prise sur des Narcisses caractérisés par un surmoi paradoxal, issu de l’absence de surmoi socialement imposé – des individus qui ne sont soumis qu’à leurs pulsions.

La psychologie dominante chez les sujets contemporains est articulée autour de la peur de la mère-monde tout puissante, d’où résulte mécaniquement l’idéalisation d’une mère imaginaire, base de l’idéalisation de soi. Il en résulte un mouvement paradoxal entre peur de la mère-monde et fantasme de toute puissance, d’où une incapacité à aller vers l’autre, une réduction de l’autre à un simple support tantôt de la mère-monde, tantôt du fantasme d’omnipotence. Toute relation doit se réduire à un présent éternel, où se fige le balancement paradoxal sur le pôle de l’omnipotence, d’où la peur de la vieillesse, signe de l’impuissance de soi face au monde.

En somme, la frustration est au bout de la démarche. L’absence de surmoi des sujets narcissiques débouche au final sur la reconstruction d’un surmoi d’autant plus intraitable qu’il a été reconstruit par le sujet pour encadrer des pulsions de toute-puissance qui sont évidemment impossibles à assumer, et cette reconstruction est organisée autour de la figure de la mère-monde castratrice. Si l’on extrapole une grille de lecture de la pornographie contemporaine à partir du travail de Lash, Narcisse oscille entre le fantasme masochiste de castration (sexualité orale, ce que Lash souligne), mais les évolutions récentes du système porno font aussi penser au fantasme sadique d’appropriation de l’autre (sexualité anale) – avec toutes les combinaisons intermédiaires imaginables. L’oscillation entre ces deux fantasmes caractérise le porno contemporain, c’est un fait.

Ce mécanisme de balancement permanent entre castration et viol est d’autant plus puissant qu’il entre en isomorphie parfaite avec les dynamiques du capitalisme de la séduction. Le consumérisme est une réponse au besoin de fixité, c’est un moyen de rendre supportable le balancement paradoxal des sujets narcissiques. Narcisse est d’ailleurs très à l’aise dans les univers bureaucratiques, où l’important n’est pas de produire (ancien capitalisme de production) mais de séduire (ère du simulacre). Un lecteur français pensera par exemple, en lisant ce passage de Lash, à une personnalité comme le Bernard Tapie des années 90, synthèse parfaite du séducteur, de la star et du faux entrepreneur issu du secteur tertiaire parasitaire.

Christopher Lash fait un lien entre l’émergence de cette figure particulièrement médiocre et l’implosion de l’éthique protestante jadis consubstantielle à la culture américaine. Il montre très bien par quel mécanisme la mutation s’est produite :

- Au XVII° siècle, il y a la conception puritaine du chrétien justifié par le travail utile qu’il rend à la collectivité, sans référence à une quelconque réalisation mondaine.

- Ensuite, au XVIII° siècle, avec un homme comme le franc-maçon Benjamin Franklin, l’éthique puritaine commence à être détournée vers des finalités mondaines. Il s’agit toujours de travailler dur, utilement pour la collectivité, mais désormais, l’objet de la démarche n’est plus la justification chrétienne, c’est le bonheur terrestre.

- A partir du XIX° siècle, le détournement de l’éthique puritaine en éthique maçonnique est lui-même détourné en contre-éthique du businessman affairiste obsédé par la réussite sociale via la production, sans aucune considération pour l’utilité sociale effective du support économique de la réussite productive. Lash cite le cas de Barnum, et fait remarquer que ce modèle du businessman affairiste américain du XIX° siècle aurait été vu comme un contre-exemple, pour ne pas dire comme un homme de vice, par les puritains du XVII° siècle.

- Enfin, au XX° siècle, apparaît le détournement de la contre-éthique du businessman en sous-contre-éthique du Narcisse bureaucratique, dont l’objectif est la réussite mondaine en elle-même, sans considération pour la justification, pour le bonheur, pour l’utilité sociale effective ou même pour la réalité de la production – le retournement de l’éthique puritaine est donc absolue, puisque c’est désormais l’homme non chrétien sans travail utile pour la collectivité qui sert de modèle parasitaire valorisé. Un ultime détournement qui, souligne Lash, a été rendu possible en grande partie par la critique fallacieuse de la Nouvelle Gauche, laquelle, en dénonçant l’ordre productif comme support de l’aliénation, a rendu possible l’émergence d’un ordre où l’aliénation consumériste s’est substituée à l’aliénation productiviste – et Lash d’analyser, en particulier, la manière dont la sophistique éducationnelle de la Nouvelle Gauche a contribué à transformer l’école américaine en garderie pour futurs pauvres flippés, tandis que le discours antipatriarcal de cette même Nouvelle Gauche servait à cautionner un ordre néo-matriarcal particulièrement malsain, organisé autour de l’obsession de la « mère parfaite », c'est-à-dire la mère-monde castratrice valorisée par le discours dominant.

La société américaine issue de cette succession de retournements et de détournements est, comme l’explique très bien Christopher Lash, une société résolument hideuse. L’exaltation permanente des désirs ne trouve plus aucune borne, il en résulte mécaniquement une guerre de tous contre tous. Le balancement paradoxal entre mère-monde castratrice et fantasme de toute-puissance s’incarne à tous les niveaux de la structure sociale, trouvant son accomplissement parfait dans la culture du ghetto, ultra-violente, en particulier au niveau des relations homme-femme, et de plus en plus singée par les classes moyennes en voie de précarisation, comme une porte de sortie vers la toute-puissance pour échapper à la mère-monde castratrice. La conclusion logique est l’émergence d’une société entièrement structurée par le sadisme, une société ignorant toute forme de courtoisie, et qui n’aura que le spectacle consumériste à proposer en simulacre permanent de la souffrance infligée à autrui. Cette société, conclut Christopher Lash, est en réalité la traduction sociologique inévitable du dernier stade du capitalisme, le capitalisme monopolistique, pour qui la mère-monde castratrice est la figure idéale symbolisant l’Etat capitaliste tutélaire du peuple.

*

Peut-on critiquer Lash ?

Sur l’analyse, il n’y a rien à reprendre. C’est limpide.

Cependant, sur la synthèse, on peut critiquer.

La limite du discours de Christopher Lash, c’est l’absence de réponse. Certes, Lash nous explique pourquoi notre monde est devenu invivable. Mais il ne nous dit pas comment le rendre vivable, à nouveau.

Cette impossibilité dans le discours de Lash renvoie à son enfermement dans le paradigme fondateur de la modernité. Le Narcisse de Lash est l’homme qui a perdu le sens de l’avenir. Or, perd le sens de l’avenir celui qui ne s’inscrit plus dans une filiation, donc qui ne s’inscrit plus dans un devenir historique. Notre post-modernité, c'est-à-dire notre perception du temps comme une discontinuité d’instants, résulte mécaniquement de l’implosion inévitable de la modernité – c'est-à-dire la perception du temps historique comme la marche de l’humanité vers le contrôle du monde, perception qui finit par se retourner en négation de l’humain. Même s’il l’analyse avec une lucidité remarquable, Lash est lui-même victime de cette implosion, parce qu’il n’ose pas sortir de sa représentation fondatrice : Christopher Lash veut que l’homme se réalise dans et par le monde, et c’est pourquoi il ne parvient pas à remonter à la racine du détournement qu’il dénonce, à cette mutation anthropologique avérée à la fin du XVII° siècle, cette mutation qui a débouché sur notre désastre contemporain.

L’implosion de la modernité était inscrite en germes dans la modernité elle-même. Notre post-modernité désastreuse résulte de la dynamique de notre modernité triomphante. Pour sortir de l’absurde, pour répondre à la culture du narcissisme, ce qu’il nous faut, c’est prendre appui sur le désastre contemporain pour remettre en cause les fondements mêmes de la modernité – non certes pour revenir à ce qu’il y avait avant, mais pour refonder ce qu’il y avait avant d’une manière nouvelle.

On regrettera en particulier, sous cet angle, que Lash n’ait pas prolongé sa critique du retournement de l’éthique puritaine par un parallèle avec l’évolution de la perception de la mort en Amérique, entre 1670 et 1970. L’émergence du système de narcissisme est en effet contemporaine d’une autre mutation anthropologique encore plus radicale : ce que Philippe Ariès, dans un essai célèbre (« L’homme devant la mort », note de lecture à venir) appela « la mort ensauvagée ». C’est sans doute en remontant à cette question fondamentale, l’homme devant la mort, qu’on pourra commencer à poser en termes corrects la question de l’homme devant la vie. Christopher Lash oublie cette question : voilà l’angle mort de son discours.

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