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La désobéissance civile (H. Thoreau)

Publié le : 05/09/2009 16:54:45
Catégories : Politique

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« La désobéissance civile » est un court texte de Henry David Thoreau. Rebelle dans l’Amérique du XIX° siècle, ce diplômé de Harvard atypique s’est inscrit dans le mouvement transcendantaliste d’Emerson, mutation kantienne (et manquée) du protestantisme non conformiste. Mais il fut aussi un lecteur passionné de la Baghavad-Gîta (à une époque où la mystique indienne était à peu inconnue en Occident), et un opposant farouche à l’impérialisme US naissant. Il peut être vu comme un des précurseurs de la sensibilité libertarienne américaine, une sensibilité qui n’a pas vraiment d’équivalent en Europe, et que nous confondons parfois, bien à tort, avec le libéralisme. On le classe généralement à gauche, mais cela n’a pas vraiment de sens. Par certains côtés, Thoreau est un « anarchiste de droite ».

Etude de l’inclassable Henry Thoreau, à travers son ouvrage maître…


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Pour Thoreau, le meilleur gouvernement est celui qui ne gouverne pas du tout. Mais, ajoute-t-il, cet idéal ne sera atteignable que quand les hommes y seront prêts. Pour l’instant, il faut donc admettre que le gouvernement est un mal (parce que même désigné par le peuple, il peut en venir à tromper le peuple), mais un mal nécessaire (parce que les hommes ne sont pas encore prêts à se gouverner eux-mêmes).

Dans l’immédiat, il n’est donc pas question de supprimer le gouvernement. Il est question de rendre possible un meilleur gouvernement, c'est-à-dire un gouvernement qui éduquera les hommes pour rendre possible, un jour, l’absence de gouvernement.

A l’aune de ce critère, la démocratie américaine, règne de la majorité, n’est jamais qu’une tyrannie comme les autres. C’est la tyrannie de la majorité, mais c’est la tyrannie quand même. Parce qu’elle est une tyrannie, elle peut faire régner la Loi, mais pas rendre les hommes plus justes. Et donc elle ne prépare en rien l’avènement d’un temps où les hommes seront, enfin, prêts à se gouverner eux-mêmes. Au contraire : parce qu’elle est solide (puisque majoritairement approuvée), cette tyrannie peut faire régresser les hommes sous l’angle de la liberté.

Ainsi la liberté américaine prépare le retournement de sa pure expression. L’homme américain fabriqué par la démocratie jouit d’une certaine liberté, mais du fait de la dynamique du système qu’il sert, il perd le goût de la liberté. N’ayant pas compris la nature du projet dans lequel il s’inscrit, il finira inévitablement par le pervertir, au point que la liberté américaine peut, nous explique Thoreau il y a 150 ans, devenir l’incubateur de l’esclavage pour le monde. Libérez un marchand de Boston, et il utilisera cette liberté pour asservir le Mexique, dont il convoite les ressources. Un tel homme n’utilisera sa liberté que pour satisfaire ses intérêts. De la justice, et de l’exigence de justice qui fonde la conscience, il n’a que faire. Fondamentalement, la généralisation de ce type d’homme, produit par le projet américain, annonce l’échec et même l’inversion de ce projet.

Alors que faire ?

Thoreau répond : désobéir.

La Constitution, explique-t-il, peut constituer le mal si du bien naît le mal. La loi ne doit être suivie que si le corps politique dont elle est garante se porte effectivement dans la direction qui doit être la sienne. Il existe un moment où, en face du retournement de la liberté contre elle-même, cesser d’obéir aux lois édictées en vue de protéger la liberté peut devenir, paradoxalement, un moyen de recouvrer la liberté.

Comment désobéir ? Comment cesser de reconnaître un gouvernement qui ne sert plus réellement les finalités qui devraient être les siennes ?

Thoreau répond : en cessant de payer ses impôts.

L’acte par lequel un homme reconnaît un gouvernement, c’est le paiement de l’impôt. L’instant où un gouvernement est reconnu de facto comme légitime est celui où le contribuable admet qu’en payant des taxes, il contribue à un projet auquel il adhère. Par conséquent, celui qui n’adhère plus au projet du gouvernement a en bonne logique le droit de faire la grève de l’impôt.

C’est en refusant tout net de payer ses impôts qu’un dissident oblige le pouvoir à se dévoiler. Certes, ce dissident sera jeté en prison. Et après ? On n’a rien sans rien. Le prix à payer pour la liberté peut être, parfois, paradoxalement, de payer de sa liberté propre le combat que l’on mène pour la liberté de tous les hommes. Il n’y a aucune honte à cela. Au contraire : dans un pays où la liberté n’a plus de sens, il est probable qu’un homme emprisonné pour avoir défendu une liberté qui a du sens trouve, dans son enfermement, une forme de liberté intérieure authentique.

Ainsi la tyrannie de la majorité peut être empêchée. Une minorité est impuissante tant qu’elle respecte la loi du plus grand nombre. Mais quand elle bloque le fonctionnement de la machine d’Etat majoritaire, elle construit un rapport de force avec la majorité. Alors, tôt ou tard, l’Etat n’a plus que le choix entre la violence et la capitulation. Tout dépend dans ces conditions du choix des fonctionnaires : s’ils obéissent à l’Etat, la révolution pacifique est manquée. Mais s’ils refusent d’obéir, la victoire est acquise : dès l’instant où les hommes qui servent la machine se rebellent contre elle, elle perd toute capacité d’action – car, en dernière analyse, elle n’est faite que d’hommes réduits à l’état d’engrenages.

C’est à ce type de combat qu’il faut se préparer, poursuit Thoreau. Et pour cette raison, il faut que le dissident se tienne, autant que possible, à distance de l’argent. Il faut qu’il apprenne à vivre avec peu d’argent, et si possible sans argent du tout. Alors le gouvernement n’aura rien à lui prendre. On ne peut spolier celui qui n’a rien. Un contribuable riche qui refuse de payer : on saisit ses biens. Mais un contribuable sans fortune ? On n’a rien à saisir, hormis sa personne. Et là, l’Etat doit dénoncer sa propre nature.

Il faut que les esprits libres sachent vivre en autarcie. Il faut que rien ne les attache en un lieu quelconque. Il faut qu’ils construisent, hors du système qu’ils exècrent, un espace autonomisé, sur lequel l’Etat sera sans prise – sauf à employer la violence directe, et donc… à révéler sa nature.

On objectera que l’impôt ne sert pas qu’aux entreprises néfastes du gouvernement. Une partie est utile, celle qui construit les routes, les écoles, les hôpitaux. Exact, répond Thoreau. C’est pourquoi la grève de l’impôt doit être sélective. Il faut se montrer mauvais administré, mais bon voisin. Il faut refuser les impôts émis par une autorité lointaine, sur lesquels on n’a aucun contrôle, mais accepter ceux qui servent à des choses concrètes, dont on a la preuve. Plus qu’une révolte frontale, il faut rechercher les moyens d’établir de facto un impôt à la carte.

Ce que Thoreau prône donc, c’est une révolte sans violence, sinon celle d’une éventuelle répression. C’est une révolte du bon sens contre la théorie pure retournée contre son expression. C’est une révolte du local contre le global, de l’humain contre la machine, de l’esprit libre contre la liberté des ennemis de la liberté.


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Dans les semaines qui viennent, il y a fort à parier que nous parlerons beaucoup des Etats-Unis. A l’heure où nous écrivons ces lignes, la quasi-totalité des Etats américains sont en faillite (la constitution leur interdit de présenter un budget en déficit). L’Etat fédéral, lui, a évité la mise en faillite… par la planche à billet. L’inflation réelle est probablement déjà élevée, et le phénomène ne va faire que s’amplifier.

La question qui va donc inévitablement se poser, c’est : quelle sera la réaction de la population américaine ? Quelle sera, également, sans doute, la réaction des Etats fédérés ? En Californie, les fonctionnaires sont payés en IOU (reconnaissances de dette). Dix millions d’Américains au moins ont été mis à la rue depuis deux ans. Il est évident que si la crise se poursuit et s’aggrave, ce qui paraît probable (la « reprise » boursière actuelle n’est qu’une énième flambée spéculative alimentée par la planche à billets), il y a forcément un moment où la pression exercée sur le corps social va commencer à produire des réactions, plus ou moins significatives, plus ou moins concertées, plus ou moins violentes – mais des réactions, en tout cas.

Les Européens considèrent généralement que ces réactions ne pourront pas aller bien loin. Ils constatent, comme Alex Jones dans la vidéo présentée récemment sur ce site, que l’Américain d’aujourd’hui n’a plus grand-chose à voir avec le libre fermier qui fit la Révolution de 1776. Il ingurgite ses quatre heures de télé par jour, et se laisse tout doucement crétiniser depuis des décennies. Et en face de lui, il a une machine d’Etat fédérale déterminée, prête à la répression, appuyée sur un appareil policier et militaire qui, malgré ses évidentes déficiences, reste le plus puissant du monde.

Mais les Européens ont peut-être trop tendance à imaginer la « révolte » sous une forme européenne. Il y a beaucoup de différences entre l’Amérique et l’Europe. La pratique religieuse est forte aux USA, et ceci implique qu’il existe des réseaux communautaires très actifs, regroupant des gens dont les valeurs ne se réduisent pas, quoi qu’on en dise, au consumérisme béat. Selon les estimations, il y a entre 200 et 300 millions d'armes en circulation aux Etats-Unis (10 millions en France). Et ces armes ne sont pas toutes des fusils de chasse à deux coups, loin s’en faut. Une bonne partie de la population américaine pense sa sécurité, fondamentalement, sans rien attendre, ou presque, de l’Etat.

Surtout, les Américains ne conçoivent pas comme nous le rapport entre l’Etat et les citoyens. La tradition dont Thoreau fut, en son temps, le plus illustre représentant, reste vivace, même si des décennies de lobotomisation télévisuelle et publicitaire ont corrompu l’âme américaine. Par ailleurs, les Etats-Unis sont une vraie fédération (sous de nombreux angles, les Etats fédérés américains sont plus libres à l’égard de Washington que les Etats-nations européens à l’égard de Bruxelles). La « révolte » américaine peut prendre des formes inattendues. Elle peut en particulier revêtir la forme d’une sorte de pré-dislocation de l’Union, progressive, non dite et, selon les situations locales, plus ou moins prononcée. Si des sécessions pures et simples semblent peu probables, une très forte pression des Etats fédérés pour un retour au fonctionnement initial de l’Union n’est pas du tout inenvisageable. Et à l’intérieur même des Etats, des groupes ou des comtés peuvent, à leur échelle, sortir progressivement des gonds de la légalité fédérale stricto sensu.

En tout cas, il sera très intéressant de suivre les Etats-Unis dans les mois qui viennent, en particulier à partir d’octobre, date à laquelle l’année budgétaire s’achevant, les autorités ne pourront plus masquer totalement l’ampleur de la catastrophe financière. Le gouverneur du Texas a récemment rappelé que le droit à la sécession figurait parmi les prérogatives des Etats. Le Montana a passé une législation sur les armes qui revient de facto à nier la législation fédérale. Plusieurs comtés californiens ont cessé de faire remonter les taxes à Sacramento, capitale de l’Etat. Il n’y a pas que la zone euro à être travaillée par des forces centrifuges puissantes.

Plus que jamais, il faut se souvenir que Thoreau fait partie intégrante de la tradition américaine…


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