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La destruction de la raison (G. Lukacs)

Publié le : 23/10/2010 23:00:00
Catégories : Philosophie

lukacs

En 1954, Lukacs publie « La destruction de la raison, l’irrationalisme de Schelling à Hitler  ». Le texte est articulé autour d’un chapitre crucial : la critique de Nietzsche. Ce qui rend ce texte intéressant aujourd’hui, c’est qu’il permet de mettre en perspective le nietzschéisme professé, dans la foulée de Foucault, par une partie des « intellectuels de gauche » contemporains (on pense ici à Onfray, et à sa critique de Freud).

Donc, objectif de Lukacs : démontrer que la thèse d’une falsification de l’œuvre de Nietzsche par sa sœur est erronée, et que, pour dire les choses simplement, la pensée de Nietzsche est effectivement une des sources du nazisme. Et enjeu pour nous : renvoyer la « gauche libertaire » (d’un Onfray aujourd’hui, par exemple) à sa véritable place, c'est-à-dire à l’extrême droite.

Après avoir résumé la critique du freudisme par un adepte de Nietzsche, étudions la critique de Nietzsche par les marxistes. Prendre une idole pour en briser une autre. C’est le but de toute critique.

 

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Pour un marxiste orthodoxe comme Lukacs, toute vision du monde découle d’une praxis. Pour prendre un exemple, si l’on se représente le monde comme un mur, c’est parce qu’on s’est cogné dans le mur.

Concrètement, s’agissant de l’irrationalisme allemand (Schopenhauer, Nietzsche), ce point de vue entraîne la formulation de l’hypothèse suivante : la Révolution Française avait introduit le primat de la Raison (sur la Foi, sur la Tradition). Tant que ce primat conduisait à l’affaiblissement des classes dirigeantes d’Ancien Régime, les rationalistes bourgeois s’y rallièrent parce que c’était leur intérêt de classe. Dès que ce primat put conduire à l’affaiblissement de la bourgeoisie, devenue entretemps classe dominante,  les irrationalistes bourgeois sont apparus toujours pour servir les mêmes intérêts de classe.

Ainsi, pour Lukacs, Nietzsche surgit après la révolution de 1848, en un moment historique où la bourgeoisie, longtemps classe progressiste, se mue en classe réactionnaire, et où, en conséquence, son idéologie de combat entre en décadence, jusqu’à se réduire à une simple apologétique du capitalisme. De fait, Nietzsche construit sa pensée, pour l’essentiel, après la Commune de Paris, alors que l’alliance de la bourgeoisie et des classes d’Ancien Régime survivantes est chose acquise.  Le mouvement révolutionnaire est désormais la chose du prolétariat.

Pour Lukacs, ce positionnement chronologique explique le rôle de Nietzsche dans l’histoire des idées : il vint au moment où la bourgeoisie avait besoin de l’idéologie qui lui permettrait d’endosser son nouveau costume de classe réactionnaire. A cela s’ajouta, et Lukacs le reconnaît, le talent exceptionnel de Nietzsche. Le tout explique, toujours aux yeux de Lukacs, que Nietzsche soit devenu le « premier philosophe de l’intelligentsia parasitaire ».

En somme, dans la vision de Lukacs, la force de Nietzsche serait d’avoir compris que son époque était celle de la décadence de sa classe sociale, et d’en avoir déduit qu’il fallait, dans ces conditions, proposer une issue à la décadence. Pour Lukacs, cette issue, c'est l’impérialisme.

L'habileté de Nietzsche fut selon Lukacs de dissimuler ce programme réel derrière l’invention d’une « rébellion » biologique et cosmique, plus « totale » que celle proposée par la révolution sociale, en apparence du moins. Nietzsche est donc, pour Lukacs, l’inventeur de la liberté des forts comme « faux progressisme de substitution », destiné à masquer le caractère profondément réactionnaire d’une pensée bourgeoise entrée en décadence.

Dans cette optique, Lukacs analyse le style aphoristique de Nietzsche comme une ruse, visant à créer le cadre à l’intérieur duquel la dissimulation du caractère réactionnaire de sa pensée restait possible. Ce style permit en effet d’évoquer des intuitions sur la période impérialiste qui venait, sans devoir expliquer trop clairement les attendus de ces intuitions. C’est le style de quelqu’un qui veut non pas être compris, mais plutôt pousser ses lecteurs à se comprendre eux-mêmes. Il en découle d’ailleurs, estime Lukacs, la longévité de Nietzsche : il y a un Nietzsche pour chaque étape successive de la sensibilité réactionnaire créée par la décadence de la bourgeoisie. Nietzsche permet à la bourgeoisie de ne pas voir la rupture de continuité entre Voltaire, combattant la domination des élites d’Ancien Régime, et Schopenhauer, cautionnant les nouvelles élites bourgeoises, puis de ne pas voir comment le malaise de Schopenhauer sera surmonté par une idéologie au-delà de la Réaction. Nietzsche peut détruire la Raison en formulant une idéologie apparemment au-delà de la Raison, à l’instant où la bourgeoisie ne veut plus de la Raison, parce que la Raison ne lui sert plus.

Pour Lukacs, Nietzsche est donc, avant tout, le soldat prussien de 1871, et il le restera toute sa vie. C’est un réactionnaire pur et dur, dont le militarisme, même déguisé, reste omniprésent, jusques et y compris dans sa dénonciation des formes à ses yeux insuffisamment guerrières de l’esprit prussien. Là où Nietzsche s’oppose en effet à l’esprit bourgeois dominant de son temps, c’est quand il théorise, très consciemment, le caractère brutal de la domination. Là où il s’oppose à la bourgeoisie classique, c’est du point de vue d’une classe encore à construire, plus prédatrice que la bourgeoisie.

En cela, Lukacs le souligne, Nietzsche est un penseur fondamental : Nietzsche ne ment pas, ne triche pas, ne cache pas le caractère anti-égalitaire, anti-démocratique de son mode de pensée ; il dit tout haut que l’élite a selon lui tous les droits sur les esclaves, pourvu seulement qu’elle ait été sélectionnée par une joute (métaphore de la concurrence dans le capitalisme sauvage). A une époque où la morale dénonce la bourgeoisie, Nietzsche est le premier penseur bourgeois osant énoncer que la morale est un signe de décadence.

Lukacs souligne tout ce que cette prise de position révèle sur le potentiel de violence de la bourgeoisie en lutte contre son propre déclin. La condamnation de Socrate par Nietzsche, c’est la bourgeoisie, devenue classe réactionnaire, qui, pour ne pas se condamner elle-même, condamne le progressisme. Mais c’est aussi, plus profondément, une véritable entreprise de transformation de l’esprit réactionnaire : Nietzsche est le premier « intellectuel parasitaire bourgeois » (terminologie de Lukacs) à comprendre qu’à la révolution, il faut opposer non la Réaction classique, mais l’évolution (darwinienne).

C’est ce positionnement qui explique que le fantassin prussien Friedrich Nietzsche, sortant des rangs, se déclare, dans la dernière partie de son œuvre, farouche adversaire de l’Etat. Le premier, Nietzsche comprend que l’Etat prussien n’est plus, ou en tout cas ne sera plus à l’avenir l’instance de la domination ; il pourrait au contraire devenir celle de l’émancipation, parce qu’il peut réguler un processus d’évolution dont le déploiement est le seul antidote réel à la Révolution. L’Etat, pour Nietzsche, n’est en effet souhaitable que dans la mesure où il se trouve en aval de la « joute », pas s’il est en amont. Nietzsche annonce l’arrivée de nouveaux « seigneurs de la terre », de nouveaux « barbares » triomphants, qui règneront en maîtres absolus sur un troupeau de bêtes dociles : ce qu’il veut, c’est précisément le désordre nécessaire à la production de cette nouvelle caste dominante.

Lukacs conclut que le lien entre Nietzsche et le fascisme est si évident qu’il faut une certaine dose de malhonnêteté intellectuelle pour refuser de le voir. Quand Nietzsche déclare « il faut rompre avec le principe anglais de la représentation populaire, nous avons besoin d’une représentation des grands intérêts », il énonce tout simplement la formule du fascisme-Etat. Et certes, étant donné le positionnement qu’il tient dans l’histoire de la pensée d’une bourgeoisie entrée en déclin, cela n’a rien de surprenant.

On critiquera ici Lukacs en lui opposant qu'on pourrait aussi voir, dans le fascisme-Etat, un versant de la pensée de Nietzsche, c'est-à-dire ce que la bourgeoisie a choisi de retenir de lui. Mais on ne pourra pas nier la réalité du constat de base : oui, évidemment, Nietzsche est un précurseur du fascisme, du nazisme, de l'impérialisme, et d'une manière générale de toutes les idéologies de la domination.

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Il est amusant de lire Lukacs contre Nietzsche juste après avoir lu la charge du sous-nietzschéen Onfray contre Freud (voir la note de lecture sur « Le crépuscule d’une idole »). Lukacs autorise en effet un décodage instructif du positionnement d’Onfray.

Nous admettrons ici (quitte à faire hurler certains de nos amis) que Freud et Nietzsche sont, l’un comme l’autre, des intellectuels issus de la bourgeoisie, qui doivent être saisis dans le cadre de leur praxis, et, au-delà, situés au regard de l’offre idéologique qu’ils ont apportée à leur classe sociale. Ceci implique en particulier qu’il nous faut parler ici non du Freud écrit par Freud, non du Nietzsche écrit par Nietzsche, mais d’abord du Freud et du Nietzsche lus par leur classe sociale.

Ceci nous pousserait, disons-le, à regarder le Nietzsche lu comme une fausse sublimation de la décadence par la Volonté de puissance (l’instinct contre la morale, la barbarie contre la civilisation), et le Freud lu comme une thérapeutique adaptée à ce même esprit (l’instinct contre la morale, c’est d’abord un problème de confort personnel). Ce qui nous amène à opposer un Freud lu à côté du Bien et du Mal à un Nietzsche lu en-deçà du Bien et du Mal (en-deçà, ce n’est pas une coquille).

Sous cet angle (je précise : sous cet angle), le sous-nietzschéisme d’Onfray ressemble tout simplement à un Freud lu (le problème, c’est le confort) resitué dans le cadre du Nietzsche lu (la solution, c’est l’impératif de jouissance). C'est-à-dire qu’il s’agit de se situer à côté de la morale, tout en faisant semblant de se situer au-delà. Sur le chemin, il y a le Freud lu : pour pouvoir faire semblant d’être au-delà (alors qu’on veut être à côté, pour pouvoir tomber en-deçà), il faut d'abord nier que l’on soit à côté. Si Onfray veut « tuer Freud », c’est pour cacher qu’il porte en lui le Freud lu, et il doit le cacher, pour qu’on ne voie pas comment il triche avec le Nietzsche lu.

D’où le double refus d’Onfray : refus d’admettre son Freud lu, mais aussi refus d’admettre le fascisme du Nietzsche lu. Un libertaire comme Onfray ne peut pas admettre la dimension « barbare » de la sacralisation du désir qu’il veut opérer sans l’assumer. La critique sous-nietzschéenne de Freud par Onfray est en somme faite du point de vue d’un décadent qui veut mimer le contraire de la décadence… tout en restant décadent.

Soit dit en passant, cette sensibilité (l’impérialisme à l’échelle de l’individualisme, le tout sous couvert d’émancipation) n’est en rien propre à Onfray. C’est celle du courant libertaire contemporain tout entier – un courant évidemment situé à l’extrême-droite, la vraie, celle qui veut la déraison, parce que la déraison permet de masquer une somme d'iniquités dont cette extrême-droite profite.


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