La dette publique, une affaire rentable ? (Holbecq et Derudder)

Publié le : 01/10/2008 00:00:00
Catégories : Articles auteurs , Articles par thèmes , Auteurs , Michel Drac , Notes sur Œuvres

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Un petit détour dans ma modeste tentative pour comprendre la crise en cours. Un camarade me suggère de lire un bouquin commis par d’affreux gauchistes. Je me résigne à lui donner satisfaction, qu'on n'aille pas dire que je ne lis personne à gauche d'Ernst Jünger…


« La dette publique, une affaire rentable ? » est un petit ouvrage de vulgarisation consacré à la question de la dette publique française. Préfacé par Etienne Chouard, ce bouquin mérite d’être lu.

Les auteurs, André-Jacques Holbecq et Philippe Derudder, commencent par un rappel historique. Ils font observer qu’une rupture s’est produite, au début des années 1970, dans la nature de la création monétaire.

Le 15 août 1971, Richard Nixon supprime la convertibilité-or du dollar. En conséquence, à partir de 1973, les monnaies varient entre elles suivant la loi de l’offre et la demande (encadrée, en Europe, par un système monétaire piloté).

A partir de ce moment-là, la seule contrepartie à la monnaie, c’est la dette qu’elle recouvre. En émettant du crédit, les banques « fabriquent » de la monnaie (qui sera généralement déposée sur des comptes). Donc la valeur de la monnaie est égale au remboursement attendu de la dette qui a servi à la créer. Si la dette n’est pas remboursée, alors la monnaie n’a plus de valeur.

Dans ces conditions, il y a fragilisation du garde-fou du système bancaire : le ratio entre les crédits consentis par une banque et ses fonds propres est appuyé sur une abstraction non contraignante. Les fonds propres, en effet, sont eux-mêmes exprimés dans une monnaie qui n’est appuyée sur rien : il repose sur l’émission par les Banques Centrales d’une monnaie fiduciaire sans sous-jacent.

Dans ces conditions, l’utilisation massive de la planche à billets par l’Etat conduirait à une catastrophe. Alors, dès les années 70, une réforme de la banque de France modifie les procédures de pilotage de la masse monétaire – et la justification implicite de cette réforme est précisément qu’il faut encadrer plus strictement la création monétaire, faute de quoi l’Etat risque de « faire tourner la planche à billets ».

A partir de janvier 1973, le Trésor Public ne peut être présentateur de ses propres effets à l’escompte de la Banque de France. C’est une sérieuse limitation à la possibilité ouverte jusque là à l’Etat de se financer via la création monétaire. En 1976, Raymond Barre décide que l’Etat paiera les intérêts de sa dette au-delà du taux d’inflation. En pratique, ceci implique que la Banque de France cesse presque de traiter l’Etat différemment des autres acteurs économiques.

En 1993, après l’adoption du traité de Maastricht, cette réforme est parachevée lorsque la loi interdit à la Banque de France de prêter de l’argent à l’Etat, fût-ce aux taux du marché. Le reste, c'est-à-dire la constitution de la Banque Centrale Européenne, ne fait que couronner la démarche : l’Etat français a totalement perdu le contrôle de sa monnaie. La Banque de France, elle-même indépendante de l’Etat, ne possède que 14 % du capital de la BCE.

Ainsi, de 1971 à 2001, on est passé d’un monde où l’Etat créait de la monnaie en s’obligeant à garantir sa convertibilité, à un monde où en l’absence de toute convertibilité, l’Etat n’a plus de sous-jacent à faire valoir, et donc on en profite pour lui retirer l’instrument monétaire, et donc seul le système bancaire, autonomisé, peut créer de la monnaie.

La question-clef est donc : comment le système bancaire crée-t-il de la monnaie ?

*

La masse monétaire est divisée en trois agrégats : M1 (monnaie fiduciaire et dépôts à vue), M2 (M1 + autres dépôts à terme négociables), M3 (M2 + instruments négociables, tels que titres de placement, titres de pension, titres de valeur mobilières et tous titres de créances d’une valeur égale ou inférieure à deux ans). De 2001 à 2007, M1 a augmenté de 82 %, M2 de 57 %, M3 de 58 % (croissance économique en volume de l’Euroland sur la même période : environ + 15 % - ne vous demandez pas pourquoi les prix augmentent…).

Comment cette masse monétaire a-t-elle été créée ?

93 % de M3 a été créé par les banques commerciales, via les crédits qu’elles ont consentis. C’est le poids de la monnaie scripturale et électronique. La monnaie fiduciaire, émise par les banques centrales, ne représente que 7 % de la masse monétaire totale. Ce sont les crédits consentis par les banques qui permettent les dépôts, et non l’inverse. Quand les crédits sont plus importants que les remboursements, la masse monétaire augmente puisque le volume total des crédits nouveaux est supérieur au volume des crédits éteints. Par conséquent, une augmentation rapide de M3 traduit en pratique une augmentation des crédits émis et (pour l’instant) non remboursés.

Cependant, la Banque Centrale contrôle indirectement la monnaie scripturale et électronique. Pour éviter que les banques commerciales ne fabriquent une quantité excessive de crédit, la Banque Centrale possède en effet, en théorie, trois outils de contrôle :

- Le taux directeur auquel la Banque Centrale prête aux banques commerciales : plus il est élevé, plus les banques augmentent leur propre taux, donc moins la demande de crédit est forte, donc moins la masse monétaire augmente.

- L’utilisation de la monnaie fiduciaire par les banques commerciales : toutes les banques ont besoin d’argent-papier, à fournir à leurs clients. Donc, toutes les banques commerciales ont un compte à la Banque Centrale qui gère leur détention de monnaie scripturale. On parle, dans ce cas, de la « monnaie centrale » détenue par les banques commerciales. Comme le volume de monnaie centrale dont une banque a besoin est en partie lié au volume des crédits qu’elle consent (et qui font les dépôts de ses clients), il y a là un levier pour la banque centrale, qui peut inciter une banque à moins émettre de monnaie scripturale en limitant son refinancement en monnaie fiduciaire.

- Les règles prudentielles imposées par la réglementation : la principale est le taux de réserve obligatoire des banques commerciales (ratio entre leur compte en monnaie centrale à la Banque Centrale et le total des crédits émis). Ce ratio est fixé actuellement à 2 % dans la zone euro.

Ces instruments de contrôle étaient relativement adaptés à une activité bancaire insérée dans des économies nationales encore peu intégrées, sur des marchés régulés. Avec l’intégration globale des marchés et la dérèglementation tous azimuts, ces outils sont aujourd’hui largement dépassés. Pourquoi ? Essentiellement parce que les banques commerciales se trouvent en situation de placer la Banque Centrale devant le fait accompli – et celle-ci, dès lors, est obligée d’abonder le compte en « monnaie centrale » des banques commerciales au bord de la rupture.

Le problème de ce système sans garde-fou, c’est l’accumulation mécanique des intérêts composés. Le ratio dettes totales / activité économique réelle ne cessant d’augmenter, pour garantir la rentabilité du capital, il faut que le ratio intérêts à payer / revenu économique réel soit renforcé à due proportion. Conséquence : mécaniquement, la part des intérêts dans l’ensemble des revenus (du travail ou du capital) ne cesse d’augmenter, jusqu’au point de rupture. Aujourd’hui, les estimations indiquent le poids des intérêts dans le coût des produits que nous achetons oscille, selon les secteurs, entre 25 % et 40 % (chiffres crédibles : le poids des revenus du capital dans le PIB des pays occidentaux est passé, depuis 30 ans, de 20 % à 35 %).

*

A partir de ces constats de bon sens, les auteurs de « La dette publique, une affaire rentable » débouchent sur le cœur de leur propos : la dette publique française. Voici leur thèse : la dette publique sert aujourd’hui de prétexte au démantèlement de l’Etat. Elle ne traduit nullement une mauvaise gestion des deniers publics : elle n’est que la conséquence des choix de dérégulation exposés ci-avant.

Les auteurs font valoir que la comparaison classique chère à nos politiciens entre gestion de l’Etat et gestion « en bon père de famille » ignore les spécificités de la puissance publique :

- qui a le choix de financer ses déficits par emprunt ou par fiscalité,

- qui peut justifier son déficit par la nécessité de financer les équipements collectifs et les besoins de la nation,

- qui présente une garantie parfaite, puisqu’un pays est « immortel », de sorte que la prime de risque sur l’intérêt devrait être nulle.

En outre, les auteurs exposent que la dette publique est gagée par la richesse de la « maison France ». Les administrations françaises possèdent en réalité 1.900 milliards d’euros en actifs divers (bâtiments, matériels, immobilisations incorporelles diverses), contre une dette de 1.200 milliards. Le bilan de l’Etat français laisse donc apparaître un actif net de 700 milliards d’euros environ. Et cette situation est stable : la formation brute de capital fixe dans les comptes publics est depuis 1994 globalement équivalente aux déficits budgétaires, ce qui veut dire que l’actif de nos administrations croît symétriquement à notre dette, les bonnes années équilibrant les mauvaises. La situation n’est donc pas aussi dramatique qu’on se plaît à le dire. D’autant plus que la dette publique française est inférieure à celle d’autres pays développés : Italie 107 %, Belgique 90 %, Allemagne 68 %, Japon 177 %...

Par ailleurs, si l’Etat français est endetté, les Français, eux, le sont très peu, surtout eu égard à leur patrimoine. Les actifs physiques nets sur l’ensemble des patrimoines privés des Français représentent un total de 6.000 milliards d’euros. Enfin, la France possède une position extérieure nette légèrement positive (de l’ordre de 150 milliards d’euros), ce qui en fait une exception dans un Occident aujourd’hui globalement en situation de débiteur net face à l’Asie. Décidément, la France ne va pas si mal qu’on nous le dit !

Pour les auteurs, dans ces conditions, le discours officiel sur la dette publique ingérable est mensonger. Il vise à dissimuler que la dette publique française est avant tout la conséquence d’un choix effectué par le pouvoir dans les années 70 : renoncer au droit de l’Etat à battre monnaie, pour confier la responsabilité de la création monétaire au système bancaire dérégulé. Résultat : nous payons chaque année, nous disent les auteurs, 40 milliards d’intérêts de la dette, que nous n’aurions pas à régler si l’Etat, dans les années 70, avait conservé son droit de battre monnaie – ce qui aurait rendu possible un financement par la création de monnaie, au lieu d’avoir à emprunter sur les marchés.

La preuve : depuis 1980, le solde du budget a été presque constamment négatif si l’on prend en compte les intérêts de la dette. Hors intérêts, il aurait été presque constamment positif. Résultat : si nous déduisons les intérêts cumulés versés depuis 1980 au montant de notre dette actuelle, nous arrivons à la conclusion que sans ces intérêts, notre endettement public serait aujourd’hui pratiquement revenu à zéro. En effet, la somme des intérêts versés (environ 40 milliards par an sur la période) est égale au total de notre dette (1.200 milliards).

Derrière la communication sur la dette publique, les auteurs dénoncent une stratégie délibérée de casse de l’Etat. Privatisation des autoroutes, de France Télécom – à chaque fois, l’argument employé a été le même : le produit de ce bradage permettrait de désendetter l’Etat. Discours doublement malhonnête : d’abord la dette a été créée par un changement de règles, donc elle est artificielle ; ensuite de toute manière, l’emballement des marchés constatés ces dernières années démontre que l’accumulation des intérêts débouchera à court terme sur un blocage complet de la machine économique, et le remboursement d’une infime partie de la dette publique, elle-même une faible partie du problème d’ensemble, ne résout strictement rien.

Et les auteurs de souligner que si l’Etat avait conservé le pouvoir de création monétaire, au lieu de courir derrière l’impossible remboursement d’intérêts cumulés toujours croissants, nous pourrions financer « sans dette ni fiscalité » les défis de notre temps : adapter nos modes de production à la nouvelle donne écologique, par exemple.

Et les auteurs de souligner encore que le fond du problème, c’est la dérive de la démocratie induite mécaniquement par le règne de l’argent. Derrière l’instrumentalisation de la dette publique, il y a la volonté de réduire l’Etat à un rôle sécuritaire : maintenir l’ordre public dans le cadre de la société marchande, pendant que les marchands, eux, se chargeront du reste, de tout le reste. A terme : la marchandisation intégrale du monde, sur fond de régression des libertés. Le fascisme à l’échelle d’un monde unifié, si l’on préfère. Je n’entrerai pas dans les détails de l’argumentaire des amis d’Etienne Chouard : en substance, ils formulent à peu de choses près les thèses que ce site décortique depuis un an.

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Quelles propositions pour en sortir ?

Les auteurs signalent les thèses suivantes :

- Voter la loi inspirée par Tovy Grejbine en 1981 : équilibre du budget fiscal dépenses/recettes, budget d’investissement piloté par le Trésor à partir de ses ressources pour privilégier l’investissement productif, budget de croissance financé par une création de monnaie proportionnelle à la croissance du PNB (on relèvera avec amusement que cette proposition est très proche de la définition d’une politique budgétaire équilibrée selon l’orthodoxie libérale authentique, c'est-à-dire antérieure au néolibéralisme !)

- Thèses de Maurice Allais : création monétaire ne relevant que de la responsabilité de l’Etat, avec encadrement des taux de change (fixes mais révisables) dans le cadre d’un « Nouveau Bretton Woods » interdisant toute dévaluation compétitive, assurant l’équilibre effectif des balances des paiements, diverses mesures de régulation permettant la constitution d’une unité de compte mondiale.

- Thèse de Jean-Marcel Jeanneney : dotation directe de la Banque Centrale aux citoyens (ce qui revient à mettre en circulation de la masse monétaire sans passer par le réseau bancaire commercial) et thèse voisine de James Robertson : seule la banque centrale peut augmenter la masse monétaire, et elle le fait en dotant l’Etat. Les banques commerciales, dans ces optiques, sont financées par les dépôts résultant de l’augmentation de la masse monétaire, et ne peuvent donc prêter qu’à hauteur de leurs dépôts.

- Thèse d’ATTAC Rhône : la BCE se voit assigner des objectifs prioritaires relatifs à l’économie productive (emploi, développement économique soutenable, stabilité des prix). Elle a le monopole de la création monétaire. Elle rend compte devant le parlement européen. La monnaie qu’elle créée pour financer les collectivités publiques ne peut servir qu’aux dépenses d’investissement, les dépenses de fonctionnement étant couvertes par l’impôt. La répartition des crédits d’investissement est décidée au niveau européen.

Enfin, les auteurs donnent leur proposition : qu’une Banque Centrale politiquement indépendante soit seule habilitée à créer de la monnaie, Banque Centrale dont le mandat serait de limiter l’inflation, mais aussi de soutenir l’investissement par les collectivités publiques, les entreprises et les ménages avec des taux d’intérêt limités à l’inflation. Les banques commerciales seraient rémunérées par des commissions, et non plus par l’intérêt. Quant aux Etats, ils pourraient financer les grands équipements par des prêts à taux zéro.

A l’objection que cette réforme, en poussant à la création de masse monétaire, serait inflationniste alors que nous croulons déjà sous la monnaie artificielle, les auteurs répondent que l’examen des taux d’inflation et des taux de création monétaire dans la zone euro depuis 8 ans prouve qu’il n’y a pas de corrélation. J’y reviendrai, parce que cette réfutation est elle-même très réfutable…

Enfin, les auteurs traitent de la question du remboursement de la dette publique actuelle. Ils suggèrent, si je schématise, une création de masse monétaire raisonnée, pour compenser les intérêts et une fraction du capital, tout en utilisant l’accroissement de l’économie productive en vue de rembourser le reste du capital, le remboursement complet étant effectué sur une vingtaine d’années. Techniquement, c’est une monétisation de la dette, mécanisme inflationniste, mais étalé sur une longue période, pour éviter la surchauffe.

Les auteurs suggèrent d’accompagner la démarche avec la création d’un « espace complémentaire sociétal », un moyen selon eux de réformer en profondeur les mécanismes économiques. Cette partie du livre est assez nébuleuse. On dirait qu’il s’agit de créer une économie des services à la personne permettant de maintenir une forte activité économique pour absorber le surcroît de monnaie sans contrepartie dans l’économie physique – ce qui revient à prolonger les tendances actuelles spontanées du système capitaliste occidental, mais en les mettant au service du bien-être des personnes. Des « entreprises à mandat sociétal » sans but lucratif ni capital, financées grâce à des « unités monétaires sociétales », monnaies créées par l’Etat au gré des besoins. Le statut d’entreprise sociétale serait accordé par la nation, « démocratiquement ». Tout cela est vraiment très, très fumeux, et ressemble plutôt à une extension du secteur associatif pour occuper les gens sur des emplois bidon. C’est certainement la partie la moins crédible de cet ouvrage par ailleurs fort intéressant. On aurait préféré une réflexion sur la réindustrialisation de l’Europe, par exemple…

*

Mes critiques, à présent.

Sur la première partie, le rappel historique, rien à redire. C’est parfait.

Sur la deuxième partie, l’exposé du fonctionnement délirant du système actuel : idem. Rien à redire.

Sur la troisième partie, la dette publique française, là, j’ai en revanche plusieurs critiques à formuler.

a) Sur le niveau de risque concernant les comptes de l’Etat

La comparaison brute entre dette publique française et japonaise n’est pas pertinente, et cela pour deux raisons.

Tout d’abord, le Japon possède une position extérieure nette positive de 4.000 milliards de dollars, et la quasi-totalité de la dette publique japonaise est intérieure. Par conséquent, la dette publique japonaise est un problème interne au Japon. Les Japonais ont un problème avec eux-mêmes, et vu leur position extérieure nette globale, il suffirait qu’ils cessent de financer les USA pour résoudre leur propre problème instantanément.

Il aurait fallu, pour donner au lecteur un aperçu plus juste de la question, compléter l’analyse de la dette publique par l’analyse de sa composante extérieure. 60 % de notre dette publique est extérieure. Par ailleurs, notre position extérieure nette ne nous permet absolument pas de la couvrir par rapatriement d’un excédent de capitaux. Il faut donc avoir conscience du fait que l’Etat français n’a pas qu’un problème avec les Français. Il a aussi, et surtout, un problème avec des créanciers étrangers. Par rapport à un pays comme le Japon, cela fait une très grande différence.

Ensuite, le Japon n’a pas le problème que nous avons avec les retraites des fonctionnaires. Dans ses comptes, en effet, l’Etat français n’inclut pas les quelques 1.500 milliards d’engagements relatifs aux retraites de ses agents. Or, ces engagements futurs constituent bel et bien des dettes, qu’on le veuille ou non. Le « mythe » de la répartition n’est opérant qu’aussi longtemps que la pyramide démographique est équilibré. Vu les perspectives françaises, il faut avoir conscience du fait qu’une grande partie des retraites des fonctionnaires ne pourra pas être financée par les charges salariales des agents de l’Etat. Par conséquent, la dette publique réelle de la France n’est pas de 65 % du PIB (dont 35 % du PIB en dette extérieure). Elle est d’environ 160 % du PIB (dont, il est vrai, 125 % du PIB en dette intérieure).

Au final, la situation des comptes publics français est nettement plus dégradée que les auteurs de « la dette publique, une affaire rentable » ne veulent bien le dire. Cela n’enlève rien à la pertinence de leur analyse, lorsqu’ils voient dans cette dette un prétexte utilisé pour démanteler l’Etat. Simplement, pour raisonner correctement, il faut avoir en tête les données exactes.

b) Sur la santé financière globale de la « maison France »

Je suis très dubitatif sur la valorisation du patrimoine des Français, qu’il soit public ou privé. Il faut en effet se souvenir que nous nous trouvons actuellement en fin de cycle haussier. Du fait de la surémission monétaire, des bulles se sont créées, sur l’immobilier en particulier. Quand on dit que le patrimoine net des Français s’élève à 6.000 milliards d’euros, on oublie que cette évaluation repose sur la valeur courante des actifs. Une fois que les bulles auront implosé, on risque d’avoir une mauvaise surprise. Les dettes resteront, mais les actifs auront fondu.

Cela n’enlève rien au fait qu’effectivement, l’endettement privé est bas en France. Sur ce plan, on peut remarquer que la dette publique française n’est jamais que la traduction d’un phénomène mondial (nécessité de relancer par l’endettement la machine économique, alors que la dérive inégalitaire du capitalisme a asséché la demande) – phénomène qui, dans les pays libéraux, a entraîné l’explosion de la dette privée.

Simplement, il faut avoir conscience, là encore, des vraies données du problème. Mettre en regard une dette qui est ce qu’elle est, avec un actif potentiellement surévalué, ça n’est pas prudent – surtout quand la saisie de cet actif supposerait une spoliation du contribuable…

Concernant maintenant le « gage » de la dette publique par les actifs des administrations : il faut là encore être plus prudent. Un actif ne peut servir à gager une dette que s’il est aliénable. Si un actif ne peut pas être aliéné, alors il ne peut gager une dette. Va-t-on vendre les bâtiments de l’Education Nationale pour régler notre dette ? Et où les enseignants feront-ils cours ?

Tout ceci pour dire que j’adhère aux conclusions d’ensemble des auteurs, mais que leur présentation des faits me paraît de nature à minorer artificiellement la gravité de la situation. Il faut être clair : techniquement, l’Etat français est en faillite. Son bilan regorge de dettes qu’il ne pourra évidemment pas régler, dans le cadre du système actuel du moins. Que cette dette résulte d’une vaste « arnaque » organisée depuis 30 ans, j’en suis convaincu. Il n’en reste pas moins que sur le plan strictement comptable, nous sommes virtuellement en faillite : il faut en être conscient.

c) Sur le poids respectif des intérêts cumulés et du déficit budgétaire dans la dette publique officielle actuelle

La méthode retenue est contestable, parce qu’elle suppose que si l’Etat avait conservé le monopole de la création monétaire, il aurait pu emprunter à la Banque Centrale à taux zéro. En pratique, ça ne peut pas se passer comme ça. Si la Banque Centrale prête à l’Etat à taux zéro, son capital cesse de croître pour la fraction qui est avancée à l’Etat. Si son capital cesse de croître, son poids par rapport à l’économie globale se dégrade. Par exemple, si nous sommes dans un système sain : avec + 2,5 % de croissance économique en volume, il faut que la masse monétaire croisse de + 2,5 % par an environ. Donc si le capital de la Banque Centrale est prêté à taux zéro, mécaniquement, le poids de la Banque Centrale par rapport à la masse monétaire globale diminue de 2,5 % par an.

En pratique, donc, si l’Etat emprunte à taux zéro à la Banque Centrale, il faut que celle-ci compense le déficit d’intérêt par une création monétaire ex-nihilo. Mécaniquement, cela engendre de l’inflation, puisque l’Etat a plus de ressources à dépenser, et que par ailleurs, la Banque Centrale a fabriqué de l’argent. A partir de là, il y a une « taxe cachée » sur les acteurs économiques, à travers l’inflation qui a été fabriquée.

Notons bien que ce n’est pas forcément une mauvaise méthode. C’est la méthode des trente glorieuses, et ça a donné de bons résultats. Simplement, cela implique, à un certain moment, une taxe cachée à travers l’inflation.

Donc si on veut reconstituer ce qu’aurait dû être l’évolution de l’endettement de l’Etat dans un système sain, il faut partir du principe que l’Etat aurait dû verser à la Banque Centrale un intérêt correspondant peu ou prou à la croissance « saine » de la masse monétaire, par le développement de l’activité économique. Sur la période 1980-2008, cela représente à peu près 300 milliards d’euros d’intérêts « légitimes » à acquitter par l’Etat auprès de la Banque Centrale. A mon avis, ces 300 milliards « manquent » dans le tableau présenté par MM. Holbecq et Derudder

Pour le reste, leur thèse me paraît valable sur le fond. Raison de plus pour bétonner l’argumentaire de manière non contestable.

d) Sur le découplage entre inflation et création monétaire

L’argument doit évidemment être modéré (ce que les auteurs font en partie, mais sans aller au bout de leur raisonnement).

Regardons cela de plus près. Pourquoi ce découplage apparent entre création monétaire et inflation ?

D’une part, les taux d’inflation officiels sont sous-évalués, essentiellement par suite de l’ajustement hédoniste, non retraité. Ensuite, le fait que l’inflation à la consommation soit inférieure à la création monétaire explique bien évidemment le gonflement des bulles spéculatives sur les actifs, l’immobilier en premier lieu. L’argent, non dépensé par les baby-boomers rentiers dans une consommation à coûts bas du fait de la concurrence internationale, est recyclé dans un capital croissant sans contrepartie productive réelle : c’est la dynamique d’implosion qui caractérise le capitalisme occidental depuis 20 ans.

En tout état de cause, le simple bon sens enseigne que la valeur du signe monétaire est nécessairement affectée par une création de monnaie supérieure à la croissance réelle de l’économie. L’accumulation du capital sans contrepartie engendre mécaniquement une pression au rendement de plus en plus insupportable sur les acteurs économiques réels. Il faut bien comprendre une chose : il n’y a pas de recette miracle. Si vous créez un argent sans contrepartie matérielle, tôt ou tard, l’argent perdra de la valeur.

En réalité, on ne peut créer de l’argent que dans trois optiques :

1 - soit parce qu’il y a plus de biens à s’échanger,

2 - soit parce qu’on anticipe une croissance à peu près certaine des biens sur la base d’un crédit facilité (inflation productive saine),

3 - soit parce qu’on a décidé délibérément de spolier la rente (inflation de faillite).

En pratique, la solution proposée par les auteurs débouchera sur l’hypothèse 2 si le pilotage politique est bon, et s’il est mauvais, sur l’hypothèse 3. Il est à noter, au demeurant, que cette hypothèse 3 peut être, effectivement, une façon de sortir de la crise de la dette. Après tout, si l’inflation de faillite reste sous contrôle et est accompagnée par une hausse régulière des revenus du travail, il y a une morale dans l’affaire : le capital ayant cru pouvoir s’émanciper de l’économie réelle, il disparaît. C’est brutal, cela reviendrait concrètement à euthanasier économiquement la génération coupable des baby-boomers irresponsables. Mais bon, cela résoudrait le problème. Personnellement, je regrette un petit peu que les auteurs n’aient pas poussé le raisonnement jusqu’à traiter de cette hypothèse, en toute franchise.

*

Sur les solutions, maintenant.

Il me semble que la dissidence française doit tenir un discours beaucoup plus rude que celui prôné par les amis d’Etienne Chouard. Je pense que nous devons nous appuyer sur le constat de faillite avancé par notre classe dirigeante pour exiger la dénonciation pure et simple d’une grande partie de notre dette publique. Les arguments employés par nos dirigeants peuvent être retournés contre eux.

On nous objectera que cela implique l’anéantissement du système financier international. A quoi nous répondrons que de toute manière, il est déjà par terre. Quand le pays qui détient la monnaie de réserve a une position extérieure nette réelle déficitaire à hauteur d’à peu près deux années de sa production industrielle, quand le total des dettes inscrites au bilan des institutions financières occidentales équivaut approximativement à 12 ans de la production agricole et industrielle de l’Occident, on peut considérer que le système dollar est fichu. La seule question qui se pose, c’est : à quelle échéance cette vérité apparaîtra-t-elle en pleine lumière ?

Jusqu’à une date récente, on pouvait penser que les Etats-Unis, étant donné leur poids critique dans l’économie globalisée, étant donné les privilèges extraordinaires que leur vaut la détention de la monnaie de réserve, étant donné leur puissance militaire, allaient, malgré leurs errements monétaires surréalistes, conserver leur rôle central encore pendant une ou deux décennies. Dans cette optique, nous étions, nous, Français, placés en situation d’avoir à rembourser notre dette coûte que coûte, pour ne pas prendre la responsabilité de l’implosion du système. C’était encore ce que je pensais, il y a deux ans, quand j’écrivais la quatrième partie de « Céfran » - à cette époque-là, on pouvait penser que la crise du système américain serait rude mais surmontée à court terme.

Aujourd’hui, les données du problème sont en train d’évoluer. Apparemment, la gigantesque « bulle dollar » implosera beaucoup plus tôt que la petite « bulle Etat » française. Cela va probablement nous donner des marges de manœuvres. Une faillite française de 1.000 milliards d’euros, dans un système global qui fonctionne, c’est une catastrophe pour nous. Mais une faillite française de 1.000 milliards d’euros, quand c’est tout le système qui implose, avec à la clef potentiellement des dizaines de milliers de milliards de dollars de dettes irrécouvrables, ce n’est finalement qu’une très petite faillite, qui nous ferait presque passer pour des enfants sages.

C’est l’occasion de poser le problème du « tri » de notre dette publique. Si des centaines de banques américaines font défaut, pourquoi continuerions-nous à nous échiner à régler nos créanciers, alors nos débiteurs nous ont lâchés ? Il va peut-être y avoir une réorganisation d’ensemble du système financier international. Le plus probable ? Soit un retour à une monnaie gagée sur un étalon physique, soit un système multipolaire de taux fixes révisables. D’ici là, il va y avoir beaucoup de mouvement…

Donc, c’est le moment de faire monter en puissance un discours « dur » sur la dette publique. Nous devons dire que si Lehman Brothers peut « planter » ses créanciers en vrac, alors l’Etat français a bien le droit de faire le tri de ses dettes, entre celles qui sont légitimes, et celles qui ne le sont pas.

Raison de plus, donc, pour ne pas « embellir le tableau », concernant nos comptes publics. Il faut sortir du discours des amis d’Etienne Chouard : « Tout ne va pas si mal, on peut s’en sortir sans remettre en cause le système, il faut l’aménager, on va créer un marché sociétal, on va financer sur 20 ans avec un peu d’inflation… »

Fini, tout ça. Le discours à promouvoir, à mon humble avis, ce serait plutôt :

« Oui, nous sommes en faillite. Et nous ne sommes pas les seuls. Et notre faillite est bien moins scandaleuse que la vôtre. Et donc, messieurs de la finance mondialisée qui pensiez que nous vous devions 700 milliards d’euros, puisque l'heure est venue du grand apurement des comptes, eh bien… on va d’abord regarder de combien vous nous avez ponctionnés indûment , depuis 30 ans. Et après, s’il s’avère que c’est vous qui nous devez de l’argent, c’est promis : on vous fera un prix. »

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