La diversité contre l'égalité (Walter Benn Michaels)

Publié le : 09/04/2010 09:47:07
Catégories : Politique

repoussoir

Professeur de littérature à l'université de l'Illinois à Chicago, Walter Benn Michaels a publié en 2006 un ouvrage consacré à l'instrumentalisation de la diversité contre l'égalité.

En 2008 déjà, Nicolas Sarkozy voulait constitutionnaliser la question de la diversité ethnique. Il faut dire que mise à part l'extrême-droite, le sujet de la « diversité » fait aujourd'hui l'unanimité politicienne – la contestation ne se fait qu'en terme de degrés, des Indigènes de la République jusqu'à l'Elysée. Il n'y a donc plus de débat. Honnie l'unité culturelle, place à la différenciation généralisée. Or, cette racialisation des enjeux sociaux occulte les inégalités réelles, celles entre riches et pauvres. Depuis 1983 – année d'abandon par les socialistes de l'idée de rupture avec le libéralisme, la lutte contre les discriminations est devenu LE projet de société, le fait totalisant, combat d'autant plus pratique qu'il s'avère compatible avec la pérennisation libérale et la soumission au Marché – à gauche comme à droite. Mais comme le résume l'auteur, ce combat est une « parodie de justice sociale », c'est une méthode de gestion de l'inégalité sous les apparences de la diversité-égalité. Peu importe que les pauvres le restent, du moment que les riches sont issus de la diversité. En effet, le « consensus libéral » ne vise à réduire que les inégalités pernicieuses pour le Marché. Il est ainsi préférable de combattre le racisme plutôt que la pauvreté. A noter par ailleurs qu'un thuriféraire de cette doctrine, Louis Schweitzer, président de la HALDE en 2006, était aussi président du MEDEF international. A partir de là, il est aisément compréhensible qu'on s'efforce de diversifier pour en réalité légitimer les élites, pas pour les faire disparaître. En outre, avec les manuels de gestion de la diversité en entreprise (dixit les frères Rabasso, experts en la matière...), cette diversité est devenue un impératif économique (la « formation à la diversité » représente une industrie de 10 milliards d'euros annuels) ; les différences identitaires ont supplanté les différences économiques. Dans ce domaine, la gauche précède la droite, et les désaccords de façade ne visent en réalité qu'à se distinguer électoralement malgré un projet commun. Ainsi, socialistes et Sarkozy sont bien plus proches que Sarkozy et Le Pen.

Exclusivement identitaires, les débats ne remettent nullement en cause l'économie de marché. Certains aspects, comme la repentance, sont bons pour les affaires. La main d'oeuvre bon marché n'exerce pas son « droit de partir » du fait du contexte idéologique, lequel est donc, pour le patron, un outil de fidélisation plus pertinent qu'une augmentation de salaire. Quant à la voie suivie par la France, elle s'aligne progressivement sur les pays anglo-saxons : les inégalités s'accroissent. Mais soyons rassurés, la couleur des exploitants se diversifie, une diversité tout sauf économique...


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La race a prétendument disparu en tant que concept. En réalité, elle est plus que jamais présente, avec ses deux versants, « mauvais » – racisme – et « bon » – antiracisme et exaltation de la diversité (ne concerne néanmoins ni le poids, ni la taille, ni les cheveux, etc.). Racisme et antiracisme envisagent tous deux la société sous l'angle de la race. Dès 1978 avec la « discrimination positive », aux Etats-Unis, la race est une condition d'admission universitaire. Dans les statistiques des campus, la diversité géographique laisse place à la diversité raciale. L'aveuglement aux couleurs a ainsi été remplacé par la conscience des couleurs, comme le note Michaels : « Plutôt que de nous efforcer de traiter les gens comme si leur race n'avait pas d'importance, nous allions désormais reconnaître et même glorifier leur identité raciale ». Quant à la méritocratie, on va prétendre qu'elle peut s'exprimer enfin librement du fait de cette politique de discrimination positive. Les différences entre individus sont désormais considérées comme individuelles, du fait de l'égalité culturelle prétendument rétablie entre les groupes. En réalité, la discrimination positive – toujours sur critères raciaux, jamais sur critères sociaux – va à l'encontre de la méritocratie, dont elle donne l'illusion de l'existence. Aux Etats-Unis, à l'Université, on trouve 3% d'enfants issus du quart socio-économique le plus faible, contre 74% du plus haut. La discrimination s'attaque à un faux problème : les Noirs n'ont pas accès à l'Université non pas parce qu'ils sont noirs, mais parce qu'ils sont pauvres. L'effet de légitimation disparaît s'il est révélé que la richesse est le facteur prépondérant d'accès à l'université, et que le peu de pauvres présents servent de faire-valoir pour légitimer la pseudo-méritocratie des riches.

En outre, par un glissement sémantique insidieux, le mot « culture » a remplacé le mot « race ». On ne parle d'ailleurs pas de société multiraciale mais de société multiculturelle, de même qu'on parle aisément de fierté culturelle mais pas de fierté raciale. La culture est aujourd'hui le supplétif de la race, le multiculturalisme ne désignant pas autre chose. Ce remplacement sémantique, d'après Michaels, aurait deux causes : 1) la culture s'apprend plus qu'elle ne s'hérite, elle est le produit d'une éducation ; 2) « la culture est un concept plus mou que celui de race ». Comme il le note, ces définitions sont toutefois contradictoires, car pour définir ce qui appartient à la culture blanche ou noire, il faut auparavant définir le Blanc et le Noir indépendamment de leur culture. Ainsi, comme il le résume, « la culture ne peut pas remplacer notre concept de race conçue comme une réalité biologique […] La notion de culture s'avère totalement dépendante de celle de race », d'où l'incohérence d'euphémismes qui changent « les Noirs sont forts au basket parce qu'ils sautent plus haut » en « le basket joue un rôle important dans la culture noire ».

La race a été délaissée d'un point de vue biologique pour être réintroduite « comme entité sociale ou culturelle ». Devenu flou, le concept de race a étendu son application à toute différence. Aujourd'hui, les scientifiques l'évoquent comme un « mythe ». Pour eux, il y aurait plus de différences génétiques entre deux Noirs d'Afrique qu'entre un Noir et un Belge, et les différences physiques n'entraîneraient pas de différence de race. Cependant, Lewontin, un des tenants de cette vision, affirme tout de même que les races n'existent pas « en tant que représentation biologique, et non sociale » – ou comment parler de race sans admettre le concept.

En réalité, la discrimination économique du Marché a remplacé la discrimination d'Etat. Sur ce plan économique, les inégalités de classes – dont l'impact psychologique est moindre – sont volontairement occultées, et la tendance de l'opinion recoupe dans ce domaine un sentiment de moyennisation, cependant démenti par la réalité. Le « classisme », voilà l'ennemi. Peu importe donc que dans les universités américaines, on trouve plus de noirs que de pauvres, ou que l'écart du taux de non-assurés américains soit plus important entre classes qu'entre races. Cette vision fait partie des stratégies volontaires de gestion de l'inégalité, palliant la nécessité de leur réduction. Le « système » n'a plus ensuite qu'à faire de la diversité un enjeu national, pour mieux reléguer au second plan les questions économiques et faire voter les pauvres, aliénés, contre leurs intérêts de classe. Là-dessus, gauche et droite se confondent : la droite néolibérale préfère la notion de statut à celle de classe, la gauche néolibérale celle de culture (à noter que la gauche est la première à attribuer des identités et préconise d'apprécier la différence plutôt que de l'éliminer). Sur les campus américains, les étudiants s'auto-identifient d'ailleurs selon leur race, non selon leur classe.

Il importe alors peu que l'évolution des droits civiques se fasse actuellement au détriment de la poursuite de l'intérêt économique, car la « guerre des cultures » arrange bien plus le pouvoir que la « lutte des classes ». Pour masquer les inquiétudes suscitées par la globalisation de l'économie, l'identité raciale a remplacé l'idéologie politique, l'heure est à l'apologie de la vie partagée avec « l'autre ». Suite logique, la cohabitation culturelle mène au relativisme culturel. Toutes les cultures sont jugées égales, l'égalité est donc présente, et tout débat sur les inégalités économiques est évacué. De là à la repentance envers « l'autre », mon égal, il n'y a qu'un pas que le marché franchit allègrement, cédant aux revendications victimaires et ouvrant les vannes au primat de la « solidarité raciale », gommant les différences de classes, stratégie postmoderne du « diviser pour mieux régner ». En corollaire, les violences conjugales sont exposées au débat, et leur dimension socioéconomique gommée, étendue à toutes les classes pour là aussi en cacher les vraies causes, et les transformer en simple problème inter-sexe.

Enfin, stratégie ultime d'aliénation, il faut faire en sorte que le pauvre ne ressente plus sa pauvreté. En termes de diversité, « respecter les pauvres » devient « respecter l'autre », ni mieux ni pire. L'antiracisme est ainsi passé de la subversion à la gestion : le patron préfère gérer la diversité – quand elle n'est pas imposée, jusqu'à en obtenir le « label diversité » comme c'est désormais le cas en France – que de payer un salaire décent. Les différences de classe sont donc aisément transformées en diversité, tout comme en France, où on augmente la représentativité à la télévision plutôt que de s'atteler à réduire la pauvreté. La classe est ainsi devenue un dérivé de la race, mais en tant que simple différence, non comme problème. En résumé, « la politique de l'idéologie néolibérale implique le respect des pauvres, pas l'élimination de la pauvreté ». Alors que le libéralisme occultait la différence de classes, le néolibéralisme masque le devoir de leur résorption. Michaels prend comme exemple à l'appui l'émission Wife Swap (en France « On a échangé nos mamans ») : on y inculque qu'être regardé de haut par les riches est plus grave que d'être pauvre. Cette vision est entre autres relayée en France par les départements de sciences humaines des universités, dont le prétendu gauchisme n'est donc en réalité que le secteur recherche et développement du néolibéralisme.

Citations :

« Si vous cherchez les grandes foules, l'enthousiasme festif et le sens de la solidarité, c'est à la Gay Pride que vous les trouverez. Le seul problème, c'est que la Gay Pride n'a rien à voir avec la recherche de l'égalité économique – et que fêter la « diversité » ne peut pas être une voie acceptable vers l'égalité économique ».

« Peut-être faudra-t-il attendre que le nombre de Blancs en situation de souffrance atteigne la masse critique pour qu'on commence à se rendre compte que le problème, ce n'est pas le racisme, c'est le néolibéralisme ».

« La monétarisation des techniques de discrimination implique non pas simplement de nouvelles méthodes pour maintenir les indésirables à l'écart, mais aussi une redéfinition des indésirables – non pas les Noirs ni les Juifs, mais les pauvres ».

« La discrimination positive sur critères raciaux est une sorte de pot-de-vin collectif que les riches se versent à eux-mêmes, afin de se permettre de continuer à ignorer l'inégalité économique ».

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Notre avis :

Nous ne nous attarderons – en tant que nationalistes – que sur un point de désaccord d'avec l'auteur : ce dernier note que l'identité est présentée par ses défenseurs comme une « forme de résistance » à la mondialisation, mais que cette résistance n'est pas économique. Pour lui, tribalisme et nationalisme ne sont pas des obstacles à la mondialisation, « et on peut même les considérer comme deux de ses plus grandes réussites ». Si une exaspération des identités locales et de l'ethno-nationalisme peut en effet se faire au détriment de l'unité, le nationalisme, en tant que doctrine, nous semble être en effet un moyen de résistance. L'erreur de l'auteur est ici de réduire le nationalisme à un réflexe identitaire qui occulterait toute dimension économique d'un problème, servant ainsi d'idiot utile au système néolibéral. Or, comme le montrent par exemple les nationalismes des différents pays européens, cette vision est avant tout une doctrine, en général un chef charismatique, une nation organique, et des corporations / syndicats. Quant au tribalisme, plus propre aux sociétés africaines, les phénomènes de re-tribalisation observés par les ethnologues semblent constituer pour leur part, à la manière des peuples tribaux, un signe d'insoumission face à la mondialisation. Dans cette optique, lorsque Michaels dispose qu'« alors que le problème est l'inégalité, la solution est proposée est l'identité », il nie la dimension complémentaire des deux aspects, l'identité comme dépositaire de l'âme d'un peuple, sa dimension traditionnelle comme enracinement et obstacle au morcellement de la société et sa soumission à l'économie.

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