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La dynamique du capitalisme (F. Braudel)

Publié le : 13/06/2009 00:00:00
Catégories : Economie

Dollar Hitler

La dynamique du capitalisme est un texte de Fernand Braudel, regroupant trois conférences prononcées en 1976, à l’université US John Hopkins. Il s’agit ici de s’intéresser à l’histoire « non noble » - pas celle de Luther, explique Braudel, mais celle de Jakob Fugger, pas le théologien, l’homme de parole, le concepteur, le réformateur, mais le financier, le marchand, le banquier. Il s’agit d’esquisser l’histoire de la vie matérielle quotidienne, sur quatre siècles, de l’émergence du capitalisme à son triomphe, et de comprendre quelle dynamique a régi cette histoire.

Premier constat : à partir de 1450 environ, l’Occident entre dans une phase d’expansion démographique sans précédent. De 1450 à 1700 environ, il s’agit de compenser les pertes de la précédente catastrophe (le XIV° siècle), puis de poursuivre une phase d’expansion comme il s’en est déjà vu par le passé. A partir du XVIII° siècle, en revanche, les frontières du possible reculent. Les densités de population dépassent ce que les hommes, jusque là, avaient imaginé soutenable. C’est la première dynamique : une croissance démographique qui veut, qui doit et qui finalement peut faire reculer les frontières du possible quant au nombre des hommes.

Cette première dynamique est soutenue par une constante : le recours à la technique, soutenue par la science. C’est la constitution de « grappes » d’innovations techniques qui permet, à partir de 1750, de faire reculer les limites du possible en matière de démographie, par à coup, chaque grappe provoquant un nouveau bond en avant. Cependant, dès 1450, une première « grappe » avait permis l’essor, l’ensemble formé par l’alliance de la navigation hauturière, du gouvernail d’étambot et des nouvelles techniques de construction navale. Ainsi, la dynamique démographique, qui explose à partir du XVIII° siècle, n’a fait que révéler une autre dynamique, sous-jacente : le passage d’un monde où la technique est pensée dans un cadre statique à un monde où la technique est pensée comme une démarche de progrès.

Au fur et à mesure que ces deux dynamiques, croissance démographique et progrès technologique, accroissent leurs effets perceptibles sur le quotidien matériel, une troisième dynamique s’enclenche : l’inclusion de segments toujours plus important de la production et de la consommation dans le marché, et en corollaire, l’effacement progressif des économies d’autarcie, mal adaptées au déploiement du progrès technologique. Cette dynamique se prolonge ensuite par l’élévation progressive du seuil à partir duquel un acteur est considéré comme apte à évoluer de manière pérenne dans l’économie de marché, toujours plus complexe, toujours plus intégrée. Donc d’une part l’économie d’autarcie implose, d’autre part l’économie de marché obéit à une logique concentrationnaire, centraliste par vocation, par nature, par nécessité.

La force de l’Europe, à partir du XVI° siècle, ne vient pas seulement de quelques percées technologiques. La Chine, d’ailleurs, reste longtemps au même niveau de développement scientifique que l’Europe, et parfois elle la devance. La force de l’Europe vient de la capacité des classes marchandes du vieux continent à gérer cette dynamique au mieux, à s’organiser de la manière la plus habile pour opérer la concentration des moyens, tout en préservant la fluidité du marché.

Cette organisation européenne supérieure vient d’abord de l’émergence d’une « niche » capitaliste intégrée à l’échelle continentale, et même océanique, dès le XVI° siècle. Les marchands européens prennent l’habitude, dès cette époque, de penser à longue distance des flux à très forte valeur ajoutée. L’Europe possède, grâce à la conquête de l’Amérique et à la navigation hauturière, un « laboratoire » du capitalisme qui fait défaut aux autres grandes économies. Ce « laboratoire » va permettre d’incuber, en grande partie par mutation des anciennes forces féodales, les acteurs du futur capitalisme englobant, capable d’enserrer en lui-même, progressivement, la totalité de l’activité économique – des acteurs fonctionnant eux-mêmes selon la logique de concentration du capital, sous toutes ses formes. Ainsi, l’Occident se dote, peu à peu, à la Renaissance, d’une classe marchande surdéveloppée, qui va orienter l’économie de l’Europe dans un sens différent de celui adopté par les autres grandes zones économiques. Bien sûr, une telle classe existe aussi ailleurs – en Inde, en Islam. Mais ce n’est qu’en Occident qu’elle prend sa pleine dimension : une classe dominante, amie du Prince et souvent indispensable au maintien de son pouvoir – en clair : une bourgeoisie.

Ainsi, explique Braudel, l’Europe a pris l’avantage sur la Chine non parce que ses Etats étaient mieux organisés, mais parce qu’ils étaient moins bien organisés. Divisée, diverse, éclatée, l’Europe n’a pas été capable de se doter de systèmes de gouvernement capables de tenir la classe marchande en laisse, et d’empêcher ainsi l’ascension de la bourgeoisie – de manière révélatrice, au demeurant, le seul Etat d’Europe assez structuré et puissant pour résister aux forces du capitalisme, la France, est aussi celui qui a développé le capitalisme le moins puissant au regard de la taille du pays, et cela presque sans discontinuer du XVI° au XVIII° siècle. A un certain moment de l’Histoire, en gros de 1550 à 1850, la bourgeoisie fut une classe progressiste, et les anciens Etats, encore aristocratiques, se montraient réactionnaires dans leur opposition à son action.

D’où la domination longtemps exercée par l’Europe. L’économie-monde capitaliste renvoie en effet à un modèle concentrique :

  • Il y a toujours un centre, parce que la dynamique concentrationnaire du système capitaliste re-fabrique constamment un lieu où l’intensité capitalistique maximale est atteinte.
  • Autour de ce centre, un cœur, arrière-pays du centre (l’Angleterre et Londres, les USA et New-York), où les salaires sont nettement plus élevés qu’ailleurs, parce que l’intensité capitalistique du centre profite aux habitants du cœur.
  • Au-delà, une périphérie, où règnent des conditions de vie dégradées, parce que le capital logé au centre « pompe » les ressources de la périphérie pour nourrir le cœur.

Cette domination a été constante sur près de quatre siècles, mais son centre n’a cessé de varier, passant d’Italie en Flandres, revenant en Italie, basculant vers Amsterdam, puis de là vers Londres – et finalement vers New York, progressivement, au début du XX° siècle. Ces basculements se sont produits de manière erratique, toute crise n’engendrant pas l’implosion du centre – certaines crises, déclenchées au centre, l’ont renforcé parce qu’il disposait des moyens nécessaires pour y survivre ; d’autres crises l’ont fait imploser, parce qu’il était profondément usé. A chaque fois, c’est le rapport de force capitalistique, commercial et, éventuellement, militaire qui décide. Le nouveau centre, lorsqu’il s’impose, le fait généralement parce que, profitant de salaires plus faibles, il a été capable de ravir des marchés à l’ancien centre (y compris les marchés du cœur), s’appropriant ainsi peu à peu le capital accumulé, financier mais aussi technologique, qui permet de déclencher un basculement de l’économie-monde.


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Ce qui est drôle, quand on lit Braudel aujourd’hui, en 2009, c’est de tomber sur des passages comme ceux-là, rédigés en 1976…

Qu’est-ce qui pourrait déstabiliser l’espace occidental ?

« Imaginons aujourd’hui une franche, totale et définitive ouverture des économies de la Chine et de l’URSS ; il y aurait alors rupture des limites de l’espace occidental, tel qu’il existe actuellement. »

Comment l’effet de cette déstabilisation pourrait-il se manifester ?

« D’ordinaire, c’est le mauvais temps économique qui finit d’abattre le centre ancien, déjà menacé, et confirme l’émergence du nouveau. Tout cela évidemment sans régularité mathématique : une crise insistante est une épreuve, les forts la traversent, les faibles y succombent. Le centre ne craque donc pas à chaque coup. »

Et enfin pourquoi un centre craque :

« Le monde méditerranéen, à partir de 1570, a été harcelé, bousculé, pillé par les navires et les marchands nordiques. […] Ils ont inondé la Méditerranée de produits bon marché, souvent de la camelote, mais imitant sciemment les textiles excellents du Sud, l’ornant même des sceaux vénitiens universellement renommés afin de la vendre sous ce label sur les marchés ordinaires de Venise. Du coup, l’industrie méditerranéenne perdait à la fois sa clientèle et sa réputation. Imaginez ce qui se passerait si pendant vingt, trente ou quarante ans, des pays neufs avaient la possibilité de mettre en coupe réglée les marchés extérieurs ou même intérieurs des Etats-Unis en y vendant leur produit sous l’étiquette : made in USA. »

Qui a dit que l’Histoire ne se répétait pas ?

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