Évènement

La fabrique du crétin (Jean-Paul Brighelli)

Publié le : 20/10/2008 00:00:00
Catégories : Sociologie

Education-Nationale

La fabrique du crétin est un bouquin publié par Jean-Paul Brighelli en 2005. C’est un de ces livres qu’un enseignant un peu moins moutonnier que les autres se décide à écrire, de temps en temps, pour alerter le public sur les dérives de l’Education Nationale. On n’y trouve rien de plus que ce que Maurice T. Maschino disait déjà il y a un quart de siècle. Pour autant, il est toujours intéressant de savoir comment les enseignants voient les choses, de l’intérieur de la machine.

La thèse de Brighelli : l’Education Nationale est morte, assassinée par le Pouvoir.

Pourquoi cet assassinat ? Derrière l’anéantissement programmé des capacités de l’esprit dans des générations entières, il y a un projet – un projet issu du mariage des calculs pervers du Pouvoir, et de la bonne volonté imbécile d’une large fraction du corps enseignant. Un projet, ou plutôt deux, articulés l’un avec l’autre. Le premier projet, c’est celui des libertaires post-soixante-huitards, qui tuèrent le père en liquidant la figure du prof. Le second projet, c’est le néolibéralisme, et son besoin de formater un citoyen consommateur sans passé, sans racine, malléable à souhait par les forces du marché et de la pub. Les deux projets se sont réunis pour arriver à une cible commune : le crétin, trop ignare pour cartographier le système, et donc pour le critiquer.

Comment cet assassinat ? Le système a habillé son projet derrière une succession d’utopies plus ou moins bidon. On parle de « qualification » pour cacher le fait que l’école délivre des diplômes en carton pâte, porteurs de zéro qualification réelle – un brevet pour les ilotes. On amène 80 % d’une classe d’âge au bac : résultat, sachant qu’il n’y a que 20 % de postes vraiment supérieurs, la sélection se fait post-BAC, donc les enfants des pauvres, qui ne peuvent pas se payer d’études longues, sont de facto mis hors jeu. On a déplacé l’échec scolaire vers l’âge de 20 ans, tout en prétendant qu’on l’éliminait. On invente les IUFM pour que les enseignants « apprennent à apprendre », et en fait, on leur désapprend ce qu’ils savaient. On promeut la méthode globale, officiellement pour favoriser l’égalité des chances, en réalité parce qu’on sait qu’elle empêche l’enfant d’acquérir une connaissance approfondie, logique et structurante, de sa propre langue. On crée des ZEP officiellement pour allouer des moyens supplémentaires aux quartiers « difficiles », et en réalité, on y développe une pédagogie au rabais, qui n’est pas sans rappeler « l’école des indigènes » de la Troisième République en Algérie (instruction minimaliste ne cherchant qu’à développer l’esprit d’obéissance) – quand la « politique de la ville » devient l’auxiliaire du néo-colonialisme. Et après, bien sûr, on généralise ce type « d’éducation » à tout le territoire, puisque tout le monde doit ressembler à un ilote, à part les enfants des riches, qui vont à l’école alsacienne… C’est toujours le même schéma : une volonté perverse affirme un principe, puis le retourne contre sa pure expression en l’insérant de travers dans un contexte savamment entretenu – et s’appuie ensuite sur cet échec pour en fabriquer d’autres.

Comment a-t-on pu gober tant de mensonges ? Essentiellement parce que la démagogie, ça marche. Dire « l’élève est au centre du système », ça fait bien. Du coup, on ne se rend pas compte qu’on n’a plus mis au centre du système ce qui devrait y être, à savoir la transmission des connaissances. Le côté « cool » du discours dominant passe bien, auprès d’une population qu’on a dressée à ne pas se prendre en main. L’autorité, c’est ringard. Le tout a été toléré, et même souvent cautionné, voire organisé, par les leaders de soixante-huit, que le Pouvoir a achetés (les IUFM sont un nid à sinécures, par exemple). Pour dorer encore plus la pilule, on a joué sur le corporatisme malsain de certaines catégories d’enseignants : en déqualifiant le secondaire, par exemple, on a gommé la distance qui existait entre les certifiés et les instituteurs, évolution qui a reçu l’approbation enthousiaste des seconds, au nom de l’égalitarisme cher à une certaine gaugauche abrutie.

Qu’est-ce que ça donne concrètement ? Eh bien ça donne l’école devenue « lieu de vie », selon la vulgate officielle – c'est-à-dire, pour employer les mots de tout le monde : une garderie. On multiplie les activités bidon, et on n’apprend plus rien. Les ados sont poussés à croire que l’éducation, c’est l’apprentissage du « vivre ensemble » - et pas l’acquisition des connaissances, par l’effort que soutient la crainte de la honte, fille de la pudeur. Aristote est mort, Cohn-Bendit l’a tué. La « sortie scolaire » est devenue le cœur de nombreux enseignements. L’idée générale, c’est qu’on prépare des générations de touristes crétinisés, qui s’imagineront qu’ils savent quelque chose parce qu’ils ont vaguement bavardé sur un sujet donné. Des andouilles, mûrs pour avaler la propagande du système (obsession du racisme, Pierre Perret comme référence indiscutable !). Désapprentissage de l’effort, routine mentale érigée en norme positive, le conformisme comme valeur : la fabrique du crétin, vraiment.

Est-ce irrémédiable ? Pas vraiment réversible pour les générations déjà engagées dans le système, en tout cas, car une fois le primaire détruit (plus d’apprentissage de la lecture et du calcul), le mal est fait : on ne « rattrape » pas un enfant « fichu en l’air » par un primaire raté. En revanche, il est probable que la situation ne perdurera pas éternellement.

A terme, ce sera l’implosion. Le niveau de violence ne cesse de monter dans cette école garderie rattrapée par l’explosion des structures fondatrices de la société. Des profs à gueule cassée, on n’a pas fini d’en voir (et reconnaissons-le : quand il s’agit de gauchistes, ça nous fait bien marrer que ces connards se prennent en travers de la gueule les conséquences de leur niaiserie). Résultat : on commence à assister à une dérive « sécuritaire » jusque dans les collèges et les lycées, comme aux USA, où les vigiles sont en train de remplacer les « pions » du temps jadis.

L’implosion, Brighelli la voit comme ça : dérive sécuritaire, puis privatisation tous azimuts. Le modèle américain, en somme. En arrière-plan : la montée des écoles confessionnelles, puisque désormais, quand un prof parle de la République, ses élèves musulmans lui répondent en prônant la charia.

Tout cela nous amène vers une école de la reproduction sociale obéissant à un modèle ternaire :

- une école élitiste pour les enfants des élites,

- une école « au service de l’entreprise » pour les enfants de la classe moyenne productive (préparer de bons petits cadres bien soumis, qui feront leur boulot et ne feront que cela),

- une école « du vivre-ensemble » mâtinée de multiculturalisme, avec des poches d’écoles coraniques ici ou là, pour préparer les dominés à leur statut de plébéien assisté/infantilisé.

De l’égalitarisme au nivellement par le bas, et de là vers l’inégalitarisme forcené. Rien que de très prévisible, vraiment…


*


Brighelli a raison, évidemment, mais on aimerait bien qu’il nous explique pourquoi les syndicats enseignants ont cautionné cette évolution, quand ils ne l’ont pas suscitée. C’est le grand point faible de son bouquin. Il nous parle des stratégies du néolibéralisme (démantèlement de l’école) et de la manière dont l’utopie soixante-huitarde s’est combinée avec ces stratégies. Mais pas une fois dans son bouquin, nous n’entendrons parler en profondeur du rôle respectif des diverses centrales syndicales, pendant les quarante années qui viennent de s’écouler.

En fait, à lire Brighelli, on a l’impression très nette que les enseignants « de gauche » n’ont pas encore compris pourquoi ils s’étaient fait si facilement manipuler. On aimerait bien, pourtant, que Brighelli analyse le background commun de certains des ministres de l’Educ’ Nat’ (Jack Lang, Lionel Jospin) et de certains syndicalistes (les dirigeants de la toute-puissante Fédération de l’Education Nationale des années 70-80, par exemple). De cela, il ne sera pas question. Dommage, les réseaux trotsko-PS en auraient pris pour leur grade… Mais peut-être le sieur Brighelli a-t-il encore quelques amis à ménager ? Bref, nous ne lui lancerons pas la pierre. On fait ce qu’on peut, n’est-ce pas ?

Au fond, le bouquin de Brighelli, c’est un peu le constat de faillite d’une génération : celle des soixante-huitard « de gauche ». C’est la confirmation que leur idéologie débile les a conduits, comme on pouvait s’y attendre, droit dans le mur – et qu’ils n’ont désormais, comme porte de sortie, que le sinistre modèle américain de l’école à deux vitesses (les pauvres n’apprennent rien, les riches n’apprennent pas grand-chose, mais achètent un parchemin). Il n’y a pas vraiment de « plan pour s’en sortir », dans ce bouquin.

Conclusion ? Eh bien, faisons contre mauvaise fortune bon cœur.

L’Educ’ Nat’ est morte, enterrons-la. Si vous voulez que vos enfants apprennent quelque chose à part le vivre-ensemble et les œuvres complètes de Pierre Perret, tournez-vous vers le privé hors contrat, voire les écoles parentales. Le système, dans l’Education comme partout ailleurs, c’est : échec à tous les étages.

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