Évènement

La face cachée des banques (E. Laurent)

Publié le : 16/10/2011 00:04:28
Catégories : Economie

Dollar Hitler

Arrogance, avidité, incompétence, impunité : les milieux dirigeants du monde bancaire selon Eric Laurent. Et puisqu’en 2008, les classes politiques ont fait en sorte que le prix de ces vices privés soit payé par le contribuable pour des milliers de milliards de dollars, on peut les mettre dans le même sac.

Bienvenue dans le monde merveilleux de Goldman Sachs, où un Henri Paulson renfloue avec l’argent du contribuable une société qui lui avait préalablement rapporté 200 millions de dollars de stock-options. Bienvenue au royaume enchanté de Super Obama, l’homme qui renonce à limiter les salaires et options des dirigeants de banques qu’il vient de sauver avec l’argent du contribuable. Bienvenue au pays des Big Jews richissimes, qui font capituler ledit Obama en comparant la limitation de leurs bonus à…. la Shoah ! Bienvenue chez les gens pour qui Madoff ne fut qu’un fusible.

Bienvenue chez les gens qui viennent de mettre le monde en faillite.

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La méthode AIG version printemps 2009, c’est simple – mais il faut être AIG pour l’inventer.

Quand vous êtes en faillite, vous envoyez un document de 21 pages à la FED, au Trésor des Etats-Unis, à d’influents congressmen et à une presse « amie ». En 21 pages, vous démontrez que votre faillite provoquera, si on ne l’empêche pas, l’implosion de tout le système financier international (facile : vous détenez pour au moins 230 milliards d’obligations pourries rien qu’en France, et pouvez faire tomber n’importe banque française). Il ne vous reste plus qu’à attendre le bail out salvateur, en réfléchissant à ce que vous allez faire des primes que vous vous octroierez avec cet argent durement gagné. 170 milliards d’aide fédérale, ça mérite bien 165 millions de dollars de bonus pour les dirigeants, non ?

C’est beau, hein ? Surtout que, cerise sur le gâteau, ces 165 millions de primes sont destinés exclusivement à la filiale londonienne (300 employés vont toucher à ce petit jeu), filiale qui fut aussi responsable de la quasi-totalité des pertes d’AIG, et donc de son bail out en catastrophe. A chacun son dû.

Au total, si l’on ajoute aux 700 milliards avoués du plan Paulson les cadeaux fiscaux discrètement accordés aux banques et les prêts (probablement irrécouvrables) consentis hors de toute régulation par l’inénarrable Ben Shalom Bernanke à ses sympathiques collègues dans le besoin, le contribuable américain s’est probablement fait racketter de 3000 milliards de dollars en 2008/2009…

Comment de telles choses sont possibles ?

Pour le comprendre, nous dit en substance Eric Laurent, il faut avant tout saisir la nature du système économique anglo-saxon contemporain.

Un système où, par exemple, on le sait maintenant à coup sûr, la guerre du Viet Nam a été prolongée de cinq ans uniquement pour que l’industrie de l’armement continue à engranger des bénéfices (dès 1968, l’état-major US considère la guerre ingagnable – ce sont les milieux d’affaires qui font pression sur Nixon pour que le retrait des USA soit différé). Finalement, quand l’Oncle Sam partira, ce sera parce que Ford et Rockefeller, qui ont en projet un « business » avec l’URSS, triomphent du lobbying de l’industrie de l’armement.

A aucun moment, la prise de décision réelle n’a été opérée en fonction d’une grande stratégie réfléchie ; elle est le résultat des conflits internes à l’oligarchie américaine, conflits entièrement dirigés en vue du profit immédiat des membres de cette oligarchie. La nature du système économique américain, c’est la prédation à l’état pur (y compris la prédation de certaines composantes par d’autres, comme l’a bien montré l’affaire Lehman Brothers).

Dans les années 80, la décision de déstabiliser l’URSS est soufflée à Reagan par les milieux d’affaires. Que s’est-il passé ? C’est  simple : le système soviétique ne donne pas satisfaction aux capitalistes occidentaux ; sa capacité à absorber des investissements est trop faible. Rockefeller et compagnie décident qu’il faut en finir avec ce système, non parce qu’il est l’ennemi (il ne l’est pas), mais parce qu’il n’est pas assez efficace en termes de business. Incroyable ? Pas du tout. Dès 1930, les relations entre oligarchies soviétique et US vont si loin, que le banquier Mellon achète une partie des collections du musée de l’Ermitage – avec l’argent volé aux américains, il renfloue un régime soviétique ruiné par la dékoulakisation.  Et aujourd’hui, ça continue. Le fonds d’investissement Blackstone, fondé par un ancien président du CFR, ancien ministre de Nixon, ancien patron de Lehman Brother (la crème de la crème, quoi) vient de faire entrer à son capital… la République Populaire de Chine.

Aux USA, ce sont les financiers qui commandent. Et les financiers ont un critère de décision unique : le profit. Peu importe le coût dans l’économie réelle ; seul compte le profit dans l’économie financiarisée. Voilà comment fonctionne le système américain.

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Ce pilotage par l’argent a dépassé ses limites naturelles lorsque, avec l’informatique, la tentation est apparue de virtualiser totalement l’économie. Une tentation que le cerveau global « money » n’a pas su repousser.

D’où l’implosion de l’investissement, des bénéfices et de l’emploi industriel. De 1973 à 2008, la part du secteur financier dans les profits US passe de 16 % à 41 %. Dans un système où le profit est le moteur du pouvoir, et le pouvoir le serviteur du profit, le vieux capitalisme des collabos nazis d’ITT est dépassé par un nouveau capitalisme, celui des banques collabos du Lao Gai – un capitalisme qui exigera évidemment, le moment venu, un nouveau fascisme.

Progressivement, explique Eric Laurent, l’avidité des banques et leur politique de maximisation du profit comptable (qui n’est pas la richesse réelle) a entraîné une implosion pure et simple du soubassement économique. Le virtuel a vampirisé le réel – d’où d’abord l’implosion de l’industrie (surtout dans le monde anglo-saxon, épicentre du séisme), ensuite le maintien artificiel de la capacité de consommation de la classe moyenne via l’endettement, et finalement, une fois la dette déclarée insoutenable, l’implosion de la classe moyenne elle-même. Je ne m’attarderai pas sur ces mécanismes ; depuis quatre ans, j’ai longuement écrit sur eux. E. Laurent me confirme ici, avec son regard de spécialiste, que je ne me suis pas trompé.

Le seul domaine où son livre m’a appris quelque chose concernant cet aspect des choses, c’est sur la manipulation des cours du pétrole – où l’on apprend que les enc… de Goldman Sachs et compagnie, après avoir fait passé entre 2003 et 2008 les montants spéculatifs sur le marché du pétrole de 13 à 317 milliards de dollars (en investissant l’argent de leurs clients), se sont retrouvés avec, en contrats à terme, plus de pétrole que le total des stocks au niveau planétaire (à cette époque, un baril de pétrole est acheté et vendu en moyenne 27 fois avant d’arriver à l’utilisateur…). Ce que voyant, lesdits enc… ont pris des options de vente à terme juste avant la chute des cours (pour eux-mêmes), le tout, bien entendu, sans avertir leurs propres clients, piégés dans la bulle. En comparaison, Al Capone était un poète.

Wall St. tue l’économie réelle…

Et Wall St. ne veut pas voir qu’il tue la poule aux œufs d’or. Dans cette mafia des mafias, les nice guys ont établi une règle d’or : tant qu’on ne brise pas l’omerta du milieu, les affranchis doivent gagner, toujours, quoi qu’il advienne par ailleurs.

Et Wall St. n’est qu’une partie de l’iceberg. La partie émergée, pas la plus grande. Derrière, il y a l’ensemble des grandes banques d’affaires – qui étendent leur emprise bien au-delà de Wall St. Goldman Sachs : 23 milliards de dollars de salaires et bonus pour ses employés et dirigeants (22 000 personnes, pratiquement 1 million de dollars par personne et par an).  Fin 2008, sommet indépassable de l’impudeur, les dirigeants de GS se versent 10 millliards de dollars en bonus annuel, et payent en contrepartie… 14 millions de dollars d’impôt (merci les paradis fiscaux).

Comment une telle chose est possible ?

Réponse facile, dit Eric Laurent : GS, « banque d’investissements », n’investit en réalité rien dans l’économie réelle. Son modèle économique est ailleurs : pour le comprendre, il faut penser dans les termes du système américain de la prédation organisatrice.

Goldman sert de machine à mutualiser les intérêts des détenteurs du capital, tout est là. Elle joue sur les effets d’échelle pour prendre le contrôle de sociétés visées, rachetées, démantelées, revendues, voire pour manipuler des marchés entiers (dont celui des dettes souveraines). Goldman Sachs et ses copines (Citigroup, etc.) forment une machine de guerre au service des détenteurs du capital – un ensemble d’institutions bancaires et para-bancaires qui ont, depuis la fin des années 70, assuré le triomphe des intérêts de l’actionnariat dans les entreprises, au détriment des salariés, et même, dans une certaine mesure, des dirigeants industriels (en tout cas ceux qui refusèrent d’en croquer) (2).

Sur le plan technique, c’est l’usage systématique de l’effet de levier qui explique le triomphe de ce capitalisme virtualisé. A partir du moment où vous pouvez jouer dix fois la mise que vous détenez réellement, et répéter l’opération plusieurs fois, vous atteignez très vite le seuil à partir duquel vous représentez un acteur-clef, qui peut attirer à lui le capital (réel) accumulé par ailleurs. Le levier, dans l’industrie financière, fonctionne donc dans certaines limites comme une prédiction auto-réalisatrice.

On pourrait décrire cela de la manière suivante : un escroc développe un schéma de Ponzzi, mais comme le capital suraccumulé (réel) cherche un point de ralliement pour structurer sa puissance contre le capital industriel et, au final, contre le travail, ce schéma acquière une substance : il aspire à lui le capital suraccumulé. Dans une certaine mesure, le processus échappe d’ailleurs à la volonté consciente des acteurs – c’est le produit d’une dérive systémique, sur laquelle se greffent des manœuvres déloyales et immorales. Les produits dérivés, souvent mis en accusation, ne sont que le couronnement de cette logique de l’absurde. Le ver était dans le fruit bien avant leur introduction.

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Le pouvoir accumulé par les acteurs ainsi placés au centre de la gestion du capital mondialisé (« the big money, the smart money ») est devenu tel, qu’ils sont aujourd’hui en situation de commander complètement aux politiques, républicains et démocrates confondus. Eric Laurent s’attarde un moment sur le cas emblématique de Robert Rubin (Goldman Sachs, Citigroup, ministre des finances de Clinton, imposa l’abolition de la loi Glass-Steagall, « parrain » de Lawrence Summers (1), ministre des finances d’Obama). La leçon est simple : Clinton, Obama, Bush, peu importe (en fait, comme le montre le statut de fiefs démocrates des villes-clefs de l’industrie financière US, le parti démocrate est même historiquement, si l’on excepte la parenthèse Roosevelt, plus lié à Wall St. que le parti républicain). De toute façon, le véritable dirigeant, c’est Rubin. Les rares résistances rencontrées par les milieux financiers au sein de l’appareil d’Etat sont venues de quelques hauts fonctionnaires intègres (vite isolés et neutralisés) ; les banquiers n’ont en revanche jamais eu de problèmes avec le monde politique, depuis Clinton inclus.

Au-delà de l’influence, ce qui explique la force des banquiers aux USA, c’est aussi tout simplement qu’ils sont devenus le pouvoir géostratégique américain. En réalité, il ne reste que trois armes aux  USA, à présent que leur économie réelle a implosé : l’US Army, Hollywood et Wall St. Or, de ces trois armes, la plus décisive est probablement Wall St.

C’est non seulement l’arme privilégiée, mais aussi un risque incalculable. La mécanique des produits dérivés a fabriqué de telles masses d’engagements sans contreparties, créés par pur effet de levier, qu’un défaut pourrait littéralement annuler la valeur totale des actifs existant sur la planète – une implosion parfaite et instantanée. Le total des produits dérivés dans le monde était évalué, fin 2008, à 600 000 milliards de dollars (PIB mondial : 54 000 milliards). En temps normal, une faillite provoque la disparition des actifs représentés par les créances sur le failli ; avec les produits dérivés, la faillite peut entraîner le débouclage d’engagements représentant des dizaines de fois l’actif réel en jeu.

Sur ces 600 000 milliards de dollars, les trois quarts correspondent à des paris sur l’évolution des taux d’intérêt et des parités monétaires (en théorie, paris pris pour couvrir un risque de taux ou de change). En principe, il n’y a pas de raison majeure pour que ces 450 000 milliards portent un risque à hauteur de leur total (quelqu’un perd ou gagne le pari, mais c’est à la marge).

Il n’en va pas de même d’une catégorie spéciale de dérivés : les CDS, couverture du risque lié à des créances irrécouvrables. Là, il est possible que le chiffre notionnel représenté par le total des CDS soit brutalement converti en chiffre réel, en cas de faillite d’un ou plusieurs acteurs majeurs (Etats, très grandes entreprises ou banques). Les CDS peuvent donc, en amplifiant brutalement l’impact d’un défaut de paiement, faire sauter tout le système. Aucun contrôle sérieux n’a pu être mis en place sur cette activité, les rares régulations existantes étant contournées par les acteurs via des marchés de gré à gré (les banques ont même utilisé les paradis fiscaux opaques pour « jouer » sur les dérivés… leurs réserves fractionnaires).

Pour Eric Laurent, les agences de notation jouent, dans cette économie de casino au bord du gouffre, un rôle particulièrement néfaste. Et pour cause : elles sont rémunérées par les banques pour noter la qualité des titres dérivés que ces dernières émettent. Une véritable économie de la corruption…

Pour la petite histoire, les banquiers justifient cette pratique par le fait qu’ainsi, les dettes publiques sont notées par des organismes indépendants des Etats. La boucle est bouclée : si Washington n’a rien à refuser à Wall St, c’est parce que Wall St est le véritable empire. C’est Wall St. qui contrôle les « colonies » - pas la Maison Blanche. Et ce contrôle est, fondamentalement, financier.

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Mais au fait : qui contrôle Wall St. ? Est-ce vraiment une affaire américaine ? Ou bien plutôt : ne  serait-ce pas, déjà, une affaire totalement globalisée ?

Car enfin, comme le montre E. Laurent, il n’y a pas que les banques américaines qui se sont engouffrées dans cette économie de casino suicidaire. La City londonienne n’a pas été en reste (en fait, elle a même souvent été à la pointe du mouvement). UBS s’est comportée exactement comme les banques américaines, même si ce ne fut pas à la même échelle, et fut d’ailleurs sauvée par les Américains parce qu’elle était si liée à eux que sa faillite les aurait tués (d’où le soudain abandon par Obama, à peine élue, de ses velléités de combattre l’évasion fiscale au pays du coucou…).  Nos banques françaises ne sont pas en reste (elles sont même connues pour être particulièrement friandes de filiales exotiques dans les paradis fiscaux).

Mieux encore : l’Europe a collaboré massivement à l’essor de la finance prédatrice, en lui offrant des paradis fiscaux (le Luxembourg, Jersey, mais aussi l’Irlande, voire la City elle-même), et en appliquant aux sociétés américaines opérant à l’étranger les normes américaines en matière de ratios prudentiels (c'est-à-dire que, depuis 2004, les Etats de l’UE appliquent la non-régulation US aux firmes US opérant en Europe dans le domaine bancaire ou para-bancaire).

Naïveté européenne ? Même si les banquiers centraux européens ont semble-t-il été floués par leurs homologues de l’anglosphère (le marché « de l’ombre », où les banques US règlent leurs affaires entre elles, leur est resté largement invisible jusqu’en 2007), on a du mal à y croire.

Une conspiration mondiale, alors ?

Peut-être.

Mais une autre explication est possible…

E. Laurent ne répond pas vraiment à la question décisive du « qui est derrière tout ça ? ». Mais à le lire, alors qu’il accumule les anecdotes, on pressent l’existence d’un esprit maléfique, une sorte d’entité psychopathe fabriquée par l’intelligence collective des marchés financiers. Et on se demande si ce n’est pas cette entité psychopathe qui tient véritablement les commandes.

Ce qu’E. Laurent raconte sur ses entretiens avec des dirigeants ou ex-dirigeants du monde des banques d’affaires est hallucinant. Cela fait penser aux déclarations de certains serial killers : même absence de remord, comme si la question de la justification des actes ne se posait pas en termes moraux, tout simplement.

Par exemple le « journal d’un tueur », de Gerard Schaeffer. Les psychiatres ont, depuis la publication de ce document horrible mais exceptionnel, beaucoup travaillé dessus. En particulier, ils ont analysé le rapport à la jouissance de Schaeffer. La cristallisation de l’image fantasmatique par la négation de l’autre détruit était la « formule de jouissance » de ce peu ragoûtant personnage. Détruire l’Etre en détruisant l’autre, pour réduire la monde à une image sur laquelle on projette son être propre exalté à l’extrême : l’idolâtrie sacrificielle, d’une certaine façon. Moloch. Baal. Quand l’instinct du prédateur surcompétent humain prend le contrôle des fonctions supérieures du langage. C’est exactement, au fond, ce que l’on retrouve chez les dirigeants de ce monde bancaire ivre d’arrogance, de cupidité, de violence économique. Brett Easton Ellis avait indiscutablement raison, avec son « American Psycho ».

Mais comment des milliers de personnes à travers le monde pourraient-elles en arriver là, de manière coordonnée ? Question d’autant plus dérangeante que nous n’avons pas affaire à des semi-clochards désocialisés, mais, au contraire, à des individus sur-adaptés à l’environnement compétitif, et donc, a priori, dotés d’un cerveau rapide et, d’une certaine manière, solide.

A lire Eric Laurent, et à la lumière de ce que je crois savoir des systèmes du passés qui sont devenus fous (l’empire romain des Caligula et Néron, la Chine impériale des fins de dynastie…), il me semble que la réponse est finalement aussi simple que triste : quand l’être humain accumule trop de pouvoir, et un pouvoir trop stable, trop peu susceptible d’être censuré, le réel n’est plus là pour qu’il se cogne dessus, et quand il passe trop de temps sans se cogner, l’esprit humain perd les pédales. Le sujet se prend, littéralement pour le Dieu de son propre monde. Or, une fois qu’il a goûté à cette illusion enivrante, il ne peut plus s’en passer ; le pouvoir absolu est une addiction.

Cela fait tout simplement trop longtemps que nous avons la même classe dirigeante, sur le plan économique en tout cas. Le petit monde de la finance anglo-saxonne est en place en gros depuis un siècle – disons depuis la création de la FED. Il existait déjà avant, mais n’était pas invulnérable. Depuis 1913, il fonctionne comme un tueur en série, qui entretient son univers fantasmatique avec le sang de ses victimes. Et ça marche – enfin, ça a marché jusque là. 1914-1918 : bénéfice. 1929 : crise, mais finalement bénéfice encore. 1939-1945 : superbe bénéfice. Vietnam : bénéfice. Choc pétrolier : bénéfice. L’Amérique gagne ? Wall St. gagne. L’Amérique perd ? Wall St. gagne aussi. Comment des gens qui ont tant de pouvoir, et dont le pouvoir est si invulnérable qu’il est presque parvenu à se rendre invisible (les hommes politiques sont là pour prendre les coups)… comment ces gens, donc, pourraient-ils ne pas devenir fous ?

Ajoutez à cela que quand on dit « ces gens », on évoque en fait quelques centaines de famille, ethniquement assez homogène, en tout cas au sein de chaque « filière » - en gros, il y a trois groupes : juifs (ashkénazes), « aristocratie » britannique, et quelques familles issues de la haute bourgeoisie protestante (plutôt évangélique) nord-américaine (3). Des familles pas plus nombreuses, en somme, que celles qui subsistaient au sein du patriciat romain de l’empire julio-claudien.

D’où nos modernes Néron, qui ont mis le feu à leur monde pour le reconstruire à leur image…

La métaphore peut d’ailleurs être filée jusqu’au bout. Les oligarques européens qui se laissent si facilement suborner par cette clique surpuissante sont-ils différents des roitelets orientaux que l’empire romain entretenait comme clients ?

Plus ça change, au fond, plus c’est pareil. La seule nouveauté, c’est que Néron est plutôt juif, alors qu’Hérode est plutôt latin.

Telle est la conclusion à laquelle je suis arrivée en découvrant « la face cachée des banques » (excellent livre). Il n’y a pas de mystère du Mal. Il n’y a pas de mystère du Pouvoir. Il n’y a que la psychopathologie banale, dans les cerveaux individuels et collectifs.

( 1 ) Lawrence Summers, grand philanthrope devant l’Eternel, ministre des finances de notre Prix Nobel de la paix et super-président Obama, sauveur de l’humanité, fut économiste en chef à la Banque Mondiale. A ce titre, il développa un concept génial : le meurtre écologique de masse à coût zéro (titre officiel : Good Environmental Practices). Où monsieur Summers suggérait de délocaliser massivement les industries polluantes vers les pays pauvres, parce que les coûts liés à la dégradation de la santé publique y seraient beaucoup plus faibles, étant donné que les habitants de ces pays n’avaient pas les moyens de se soigner. Il fallait y penser !

( 2 ) Que le système fonctionne en pratique comme une machine de guerre du capital financier contre le travail n’est pas à démontrer. Mais on peut s’attarder sur les relations entre capital financier et capital industriel. En fait, les plans Paulson et, surtout, Geithner, ont prouvé que le système n’est au service du capital industriel que dans la mesure où celui-ci sert le capital financier. Obama a poursuivi sans relâche la politique de sauvetage des banques, mais il a été beaucoup plus économe s’agissant de l’industrie. Wall St. n’a pas sauvé Detroit – il pouvait s’en passer. Plutôt qu’une guerre, il faudrait ici parler d’une relation de suzerain à vassal tributaire.

( 3 ) Ces filières  collaborent, mais sauf peut-être chez Rockefeller (Citigroup, CFR, Trilatérale), elles existent séparément. Par exemple, quand Rahm Emmanuel, pygmalion de l’Obama de Chicago (ça rime avec mafioso), et surtout sioniste de choc, s’est retrouvé sans emploi après la défaite démocrate en 2000, il s’est recasé… dans une banque calviniste de Genève ? Perdu, c’était une boutade. Chez JP Morgan, à la rigueur, il aurait peut-être pu (quoique), mais non. Il est entré chez Lazard Frères. Comme par hasard.

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