La galaxie Gutenberg (Marshall McLuhan)

Publié le : 09/02/2009 00:00:00
Catégories : Sociologie

Mcluhan

Né en 1911, mort en 1980, le sociologue canadien Marshall McLuhan est aujourd’hui souvent cité comme le « prophète » du « village global ». C’est à ce titre que l’agent Guy Sorman a pris l’habitude de le dépeindre comme l’un des piliers du « Mac World » américanomorphe.

Ce sociologue catholique, spécialiste de l’histoire de la communication est surtout connu pour avoir formulé le principe selon lequel « le média est le message ». Comment se fait-il que ce chercheur a priori obscur soit devenu le « prophète » acclamé par les agents de l’hyperclasse mondialisée ?

Pour le comprendre, zoom sur « le » livre central de McLuhan : « La Galaxie Gutenberg », rédigé en 1962.


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Marshall McLuhan veut étudier le processus mutationnel que nous vivons avec l’apparition des médias audiovisuels. Processus qui est selon lui comparable à celui expérimenté par les hommes de la fin du Moyen Âge, et qui, en modifiant la hiérarchie des outils médiatiques, va modifier la forme même de notre pensée.

Pour McLuhan, en effet, au début du XVI° siècle, les occidentaux passèrent d’une civilisation médiévale qui, pour l’écrasante majorité, était principalement voire exclusivement orale, à une civilisation de l’écrit – la civilisation qu’aujourd’hui nous quittons, pour entrer, avec l’âge de l’électricité et de l’électronique, dans un nouvel âge de l’oralité.

En quoi le changement de média dominant impliquerait-il une mutation anthropologique ? Pour répondre à cette question, McLuhan relève tout d’abord que notre cerveau choisit en permanence les composantes des stimuli qui lui permettent de retrouver son homéostasie. Contre partie logique, une stratégie complémentaire est de modifier les fondamentaux de l’homéostasie pour faciliter sa défense face à l’environnement. C’est pourquoi, nous dit le sociologue préféré de Guy Sorman, les mentalités évoluent toujours en symbiose avec les conditions technologiques, et cela vaut aussi pour les conditions technologiques de transmission de l’information – et tout cela selon des modalités d’interaction complexes, qui vont bien au-delà des ajustements conscients.

Exemple tiré du passé : quand la projection de Mercator apparaît, la représentation culturelle de l’espace change. Conséquence : la représentation intériorisée par les individus est progressivement modifiée – l’homme médiéval ne pense pas l’espace en termes mathématiques, il ne le voit pas comme une substance homogène et susceptible de segmentation ; l’homme de la Renaissance, lui, voit l’espace sous l’angle mathématique d’une substance unifiée et quantifiable. Par extension, une telle mutation de la perception de l’espace matériel engendre la mutation de toutes les représentations de tous les espaces – y compris l’espace social, qui acquiert soudain une homogénéité telle que les concepts contemporains sous-jacents à la démocratie, à l’individualisme compétiteur et à la bureaucratie centraliste deviennent pensables.

Pour McLuhan, cette mathématisation du monde, opérée à la Renaissance sous l’effet des évolutions technologiques, a entraîné une coupure entre l’homme et la nature. De la projection de Mercator, et d’une manière générale de l’ensemble des nouvelles technologies de l’époque, en premier lieu l’imprimerie, qui fit du livre un objet courant, est sortie une mutation anthropologique a priori sans lien de causalité immédiat, et pourtant, a posteriori, parfaitement logique et inéluctable.

Cette mutation anthropologique recouvre, pour McLuhan, une évolution dans la hiérarchie des sens. La diffusion massive de l’alphabet phonétique, via l’imprimerie, a fait passer l’homme du monde magique de l’ouïe (l’oralité, un monde non homogène et non mathématisable, où l’insertion de l’homme dans le fait social passe nécessairement par les solidarités naturelles, claniques et tribales) au monde indifférent de la vue (l’écrit, un monde homogénéisé et mathématisable, où les très grands systèmes fédérateurs peuvent socialiser directement l’individu). Cette prédominance de la vue, en oblitérant les autres sens, a rendu possible un accroissement formidable des capacités de logicisation (le mot cesse d’être une « divinité du moment », la représentation d’un être en soi ; il devient un outil dans le cadre d’un processus de catégorisation du réel), mais elle a aussi eu pour conséquence une schizophrénie latente entre l’homme naturel (qui reste auditif) et l’homme social (devenu visuel) – une rupture du rapport intersensoriel qui, pour McLuhan, a eu l’effet d’une anesthésie partielle du cœur.

Or, ajoute-t-il, cette anesthésie prend fin avec l’ère de l’électronique. A nouveau, l’acoustique reprend ses droits sur le visuel, la radio remplace le journal, la télévision est préférée au livre. Avec les médias audiovisuels, le « champ unitaire » de conscience est reconstitué, l’homme visuel issu de la Renaissance va disparaître au profit d’un nouvel homme, qui par certains côtés sera plus proche de l’homme auditif des cultures traditionnelles. La caractéristique de la communication audiovisuelle est en effet la simultanéité dans l’action sur les sens, pas l’homogénéité de l’espace symbolique structuré par le message – et en cela, cette communication se rapproche de la communication orale traditionnelle.

Cependant, ce retour à l’esprit spontanément tribal de l’homme auditif s’accompagnera d’un second phénomène : la globalisation des messages émis par voie auditive. Ainsi, l’homme futur vu par McLuhan est un primitif mondialisé, qui vit dans un village global – un village, parce que les messages sont transmis essentiellement par canal auditif, donc à l’intérieur d’un espace non homogène et non mathématisable, comme l’espace mental collectif primitif ; mais un village global, parce que ces messages peuvent être véhiculés par les médias de masse. Une expérience, ajoute McLuhan, qui risque fort d’être assez terrifiante, parce que nous avons tellement pris l’habitude de penser l’espace homogène comme quelque chose à compartimenter qu’en face d’un espace hétérogène impossible à segmenter, nous allons éprouver une terrible sensation de régression vers « l’Afrique intérieure », c'est-à-dire vers la part de nous qui n’a pas évolué, la part qui ne s’est pas coupée de la nature.

Il existe donc, reconnaît McLuhan, une ambiguïté dans la fin de la « Galaxie Gutenberg ». L’alphabet nous a rendus schizophrènes (donc malheureux), mais la culture alphabétique nous a en contrepartie donné de formidables moyens de maîtrise et de contrôle. La culture alphabétique peut en effet saisir les autres cultures, se placer en surplomb d’elles, alors qu’une culture orale est incapable de faire cela. Plus important encore, une culture alphabétique (a fortiori une culture typographique, c'est-à-dire qui peut produire de l’écrit en série) se vit comme une construction largement pilotable – alors qu’une culture orale se vit comme une fatalité chaotique. Un retour à l’oralité nous rendra donc peut-être plus heureux (en tout cas moins schizophrène), mais nous le paierons d’une perte de contrôle douloureuse. En passant de l’homme typographique à l’homme électronique, nous deviendrons peut-être, nous dit McLuhan, aussi forts et unitaires dans l’action que les héros d’Homère. Mais notre capacité de conceptualisation ne sera plus celle de Platon, et notre individualisme sera amputé d’une partie de ce que les siècles typographiques avaient construit.

Cela dit, le travail de McLuhan est, contrairement à l’image que certains propagandistes du « village global » ont voulu en donner, surtout centré sur la question technique des processus par lesquels les cinq derniers siècles ont vu émerger « l’homme typographique ». C’est avant tout un travail approfondi d’histoire des idées. Le sociologue canadien souligne en particulier que lorsqu’une invention modifie significativement l’environnement où l’homme évolue au jour le jour, il faut une longue période d’assimilation avant que cette invention soit comprise, au sens de « prise dans l’esprit ». Pendant cette longue période, l’esprit est engourdi, paralysé par les incohérences entre les nouvelles conditions de la vie et les anciennes structures mentales, encore profondément ancrées dans les cerveaux.

Puis, explique McLuhan, une avant-garde, progressivement, fabrique les bases qui permettent de penser le monde nouveau – c'est-à-dire de poser les bases d’une homéostasie mentale aussi solide que possible, eu égard aux nouvelles conditions d’exercice de la pensée. Par exemple, Montaigne, en concevant à travers « Les Essais » une méthode de peinture de la pensée, a sans le savoir conçu la manière de réfléchir adaptée au monde typographique, où le visuel avait remplacé l’auditif comme support implicite de l’esprit.


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C’est cette notion d’avant-garde capable de redéfinir les conceptions de l’homéostasie mentale qui permet, à mon avis, de comprendre pourquoi les idéologues du « village global » ont trouvé le travail de McLuhan si fascinant. Il est indiscutable que ce sociologue a mis le doigt sur un facteur essentiel dans la mutation en cours : à savoir qu’elle n’affecte pas l’humanité de manière univoque.

Le retour vers l’Afrique intérieure, pour parler comme l’auteur de la « Galaxie Gutenberg », est surtout proposé aux enfants (et aux adultes) des classes populaires et moyennes (éducation au rabais, méthode globale pour l’apprentissage de la lecture, survalorisation de l’instinct et du néo-tribal). En revanche, les classes supérieures maintiennent soigneusement, pour leurs enfants, l’accès aux catégories fondatrices de la culture classique, culture de l’écrit et de la sur-logicisation.

D’un côté, ceux qu’on gave de jeux vidéo et de DVD débiles (et à qui on fait croire que c’est « cool » de se vider la tête). De l’autre, ceux qu’on forme solidement dès l’école primaire, avant de les initier, une fois adultes, aux meilleures techniques de lecture rapide – la lecture caractéristique de celui qui a totalement « typographié » son visuel, et qui n’a plus besoin de penser le son lié au texte – bref celui qui est capable de sur-conceptualiser le monde, et donc de piloter le village global en cartographiant constamment les messages simplistes émis à l’attention des ilotes (tous ceux qui ont passé leur enfance à jouer vidéo, et n’ont donc développé, en lieu et place d’une aptitude au raisonnement, qu’une certaine hyperdextérité du pouce !).

La réalité de l’ère « auditive » du « village global » pourrait donc être très différente de ce que certains lecteurs béats de McLuhan, prisonniers d’un prédicat inconscient sur l’unicité présupposée de l’humanité, ont projeté sur notre avenir. Peut-être que cette « ère électronique » en devenir ne sera « auditive » que pour les récepteurs des médias de masse audiovisuels, et qu’en surplomb de l’immense troupeau « auditif », donc primitif, il restera un petit nombre d’émetteur habitués à la conceptualisation géométrique. La supériorité du lettré sur l’illettré pourrait être remplacée, dans l’ordre des hiérarchies culturelles qui, toujours, sous-tend et prépare l’ordre des hiérarchies sociales, par la supériorité du programmeur sur le programmé, de l’émetteur sur le récepteur, du concepteur sur le spectateur. D’un côté, ceux pour qui l’âge électronique est le renoncement au livre dans la fascination de l’écran, et de l’autre côté, ceux pour qui c’est l’inclusion de la sensibilité tactile dans la pensée typographique, à travers par exemple l’œuvre de Martin Heidegger.

En ce sens, on voit bien pourquoi Marshall McLuhan, historien des idées tout à fait intéressant et honorable, est devenu la coqueluche des théoriciens de l’hyperclasse mondialisée :

- En déconstruisant le monde construit par l’homme typographique, avec son centralisme planificateur, avec ses nations égalitaires et égalisatrices, avec son élévation du niveau de réflexion de la masse jusqu’à la conscience construite par le savoir autonome (le citoyen américain de 1780 par opposition au sujet britannique de la même époque),

- En révélant que ce constructivisme était fondé avant tout sur un certain type de média (le livre imprimé) structurant un certain rapport au monde (l’espace homogène catégorisable par le visuel),

- En indiquant enfin que les nouveaux médias audiovisuels allaient faire sortir les masses de ce rapport au monde,

McLuhan a formulé un message ambigu, porteur d’une espérance probablement non sue par lui, mais parfaitement entendue par certains de ses lecteurs : l’espérance que la planification et l’égalisation ne concernerait plus, à l’avenir, qu’une minorité dominante.

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