Évènement

La guerre du sens (Loup Francart)

Publié le : 05/01/2009 00:00:00
Catégories : Sociologie

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Sous-titré « Pourquoi et comment agir dans les champs psychologiques », « La Guerre du Sens » présente la particularité d’avoir été écrit par un général français en activité : Loup Francart, directeur de recherche à l’Institution de Relations Internationales et Stratégiques au moment de la rédaction du livre (2000) et chargé, au sein de l’Etat-major de l’armée de terre, de la redéfinition de la doctrine d’emploi des forces dans le nouveau contexte stratégique. Ce qui est intéressant, dans ce bouquin dont la mise à disposition du grand public peut surprendre, plus que les détails de ce qui oppose le général Francart désireux de promouvoir une vision européenne de l’action stratégique aux stratèges américains qui nient cette vision, c’est ce qu’il explique sur la nature même de l’action psychologique dans les conflits contemporains.

En voici un résumé. Je m’autorise, dans certains cas, à dire tout haut ce que l’auteur, à mon humble avis, sous-entend en cachant la démarche derrière le non-dit, ou derrière un discours convenu. Par ailleurs, comme le travail du général Francart est très dense (c’est quasiment un manuel pratique), je passe sous silence les parties relatives à la sociologie générale.


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Le général Francart prend l’exemple du Kosovo pour expliquer que l’action militaire directe, dans sa composante purement matérielle, n’est plus suffisante pour traiter le type de conflits auquel les forces armées seront confrontées à l’avenir. L’action dans les champs psychologique va devenir de plus en plus importante, parce que les forces armées seront impliquées dans des missions dont la phase de stabilisation politique sera bien plus complexe que la phase d’assaut/conquête/affrontement direct de force à force.

Le fondement des buts de guerre subsiste : faire plier la volonté de l’adversaire, et d’une manière plus générale infléchir les comportements de tous ceux qui sont impliqués directement ou indirectement dans le conflit. Mais le contexte stratégique change : pour des raisons qui tiennent en particulier à la mutation extraordinaire en matière d’information et de communication, les forces armées des pays occidentaux devront apprendre à gérer une contre-information pour résister aux attaques par l’information que les adversaires lanceront immanquablement, non pour infléchir les résultats tactiques obtenus sur le terrain par des moyens directs, mais pour en changer les implications stratégiques par des moyens indirects.

Ce qu’il faut bien comprendre, écrit Loup Francart, c’est que l’Occident, en 2000, n’a plus d’ennemi militaire désigné. En tout cas plus d’ennemi crédible. Et c’est une mauvaise nouvelle, car l’absence d’ennemi, pour une armée, implique un déficit de sens. Les interventions occidentales ont été, dit le général Francart en un langage que nous pourrions qualifier de diplomatique, « recentrées » vers la promotion de la démocratie – mais, ajoute-t-il, dans l’esprit de n’importe quel décideur, les critères de la décision forment un tout indissociable, donc les autres buts de guerre, défense des intérêts, volonté de suprématie, ouverture de marchés commerciaux, sont toujours étroitement mêlés à la « promotion de la démocratie », argument dont la centralité n’est que propagandiste.

Comment, dans ces conditions, agir de concert avec des buts variés et flous ? Le passage d’une stratégie de défense à une stratégie de rayonnement a déstabilisé le consensus mou sur l’action commune dans le camp occidental. La relation Europe/USA a perdu son sens. L’Europe ne parvient même pas à trouver le sien propre. Il existe, pour les élites occidentales, une crise du « sens de la guerre ». Pour les militaires, dont beaucoup estiment que leur performance ne se mesure qu’en termes de capacité à faire la guerre, il est impossible de pallier la carence du politique. Indirectement, Loup Francart laisse entendre que l’encadrement des armées peut avoir des difficultés à motiver une troupe sur la base d’un discours d’indignation sélective plus ou moins décalé par rapport aux réalités que cette troupe va rencontrer sur le terrain. Et le choix américain du « tout aérien », ajoute-t-il en, 2000, ne permet pas de traiter tous les types de conflit : il y a un moment où l’engagement terrestre est indispensable (l’Irak le démontrera quelques années plus tard).



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Dans ce contexte, les armées doivent apprendre à construire une stratégie communicationnelle très réactive, dans laquelle l’information sur le contexte est utilisée pour modifier le contexte lui-même. Les armées doivent comprendre comment fonctionnent les médias, et maîtriser à la fois la communication formelle (codes explicites) et informelle (signaux analogiques) renvoyées par le système médiatique. L’arrivée des nouvelles technologies de l’information signifie que le verrouillage en amont, sur la source de l’information, va devenir difficile voire impossible, et que le verrouillage en aval, sur l’unicité des canaux de diffusion, sera constamment contrebattu par le développement de l’interactivité. Donc il faut, pour dire les choses simplement, de nouvelles méthodes de propagande de guerre.

Pour l’essentiel, ces méthodes ressortiront des techniques d’influence. Il s’agit de bien comprendre les processus par lesquels on peut modeler les opinions individuelles et collectives en agissant sur le sens perçu et/ou construit. L’armée doit donc livrer une « guerre du sens » pour combler le déficit de « sens de la guerre ». L'ingénierie des perceptions devient une technique centrale de l'art militaire. Il faut gérer les contradictions permanentes entre des principes que l’on prétend défendre en même temps (par exemple comment concilier l’ingérence humanitaire et le principe de souveraineté des peuples ?). Il faut comprendre les populations ciblées par la communication pour déterminer l’angle informationnel qui permettra de les atteindre. Il faut déterminer les cibles avec choix (privilégier les plus influençables), et déterminer des vecteurs de persuasion/dépersuasion auxquels on confèrera un statut symbolique au moins équivalent à leurs homologues adverses. Surtout, il faut apprendre à communiquer sur l’incertitude, pour en faire un argument de propagande. Il faut que la cible de la communication participe, elle-même, de l’interrogation sur le sens (en particulier, il faut savoir manipuler à la fois les deux parties d'une opposition thèse/antithèse, pour garantir que le paradigme du débat est préconditionné). Toutes méthodes qui sont mal connues d’armées dont la doctrine en la matière remonte au contexte très différent de la guerre froide.

Quelles sont ces méthodes ?

Il s’agit de comprendre comment l’individu, et dans une certaine mesure le groupe, élabore le sens de ce qu’il voit. Le sens est l’ensemble des idées associées à l’action dans une cohérence constamment renégociée. Or, la cible de l’action psychologique, il faut bien le comprendre, voudra toujours trouver un sens. conforme à sa préconception. Agir sur les champs psychologiques, c’est essentiellement lui fournir le matériau dans un ordre tel, selon une présentation telle, qu’elle va construire la cohérence créatrice de sens, et l’ayant construite elle-même, l’intériorisera profondément.

Comment la cible fabrique-t-elle le sens ? Le processus d’élaboration du sens, d’après les spécialistes, est cyclique :

- Il y a d’abord le sens signifié, c'est-à-dire l’information en elle-même, qui comprend le sens communiqué, le sens expliqué (causal) et le sens émergeant (l’interprétation proposée).

- La cible va estimer de sa responsabilité d’insérer ce sens signifié dans un sens signifiant plus large, incluant les fondements (sens de référence), les finalités (sens intentionnel) et les règles (sens normatif).

- Une fois le sens signifié inséré dans le sens signifiant, la cible va élaborer le sens significatif, qui comprend le sens praxique (l’action en soi), le sens effectif (l’effet d’ensemble), et les rétroactions (le sens induit). Si ce sens significatif permet de reconstituer la cohérence du sens signifié, de l’insérer dans un réseau explicatif du monde, alors la cible estime qu’elle a reçu une information valable.

La pertinence du sens signifié sera donc jaugée par la cible en fonction de la performance du sens significatif, et cette performance sera elle-même rendue possible par la cohérence du sens signifiant.

L’action psychologique, visant à influer sur l’adversaire, sur les troupes de l’adversaire, sur ses propres troupes ou sur l’opinion publique, va consister à :

- connaître la préconception, c'est à dire les fondements, finalités et règles en fonction desquels la cible construira la cohérence à partir du sens signifiant à partir du sens signifié, et en particulier dégager les valeurs objectives et subjectives qui sous-tendent la perception des intérêts derrière la définition des fondements du jugement ;

- en déduire comment optimiser la performance du sens significatif perçue par la cible, selon la manière dont on aura formulé le sens signifié, avant que la cible ne le transforme par ses propres soins en sens signifiant. Attention : l’élaboration du sens significatif constitue en elle-même un champ d’action psychologique, elle n’est pas que le résultat de la construction du sens signifiant. La cible va en effet faire intervenir, au niveau du sens significatif, sa praxis, qui peut modifier les inputs du sens signifiants. Il faut donc anticiper sur la praxis de la cible, pour comprendre comment l’élaboration du sens significatif peut parasiter le sens signifiant.

La contre-action psychologique, visant à décoder l’action psychologique de l’adversaire, et si possible à la bloquer, consistera :

- à décoder le sens signifié émis par l’adversaire en fonction du sens significatif probable qu’il a perçu,

- à en déduire dans quelle direction il veut orienter le sens signifiant de sa cible,

- à agir sur la praxis de la cible pour qu’en élaborant le sens significatif, elle puisse vérifier (cas d’une cible amie) ou au contraire ne pas vérifier (cas d’une cible ennemie) la performance du sens signifiant influencé par l’adversaire.

Et le général Francart de souligner que dans un contexte démocratique, tel que celui où les armées occidentales doivent évoluer à l’égard de leur opinion publique, l’action sur la praxis, à l’égard de l’opinion, doit consister non à mentir (il déconseille l’émission de mauvaise information, car la multiplicité des sources rend aujourd’hui important le risque de vérification immédiate), mais à opérer une distanciation du commentaire officiel (c'est-à-dire que l’armée elle-même doit se montrer partie prenante de la construction du sens effectif, et l’opinion doit le voir ; elle doit s’habituer à penser que l’armée est, sous l’angle de la guerre du sens, dans le même camp qu’elle). Ainsi, la communication de guerre la plus efficace ne consiste plus, si l’on a bien suivi, à dire : « voilà quels sont nos buts de guerre », mais à dire au contraire : « Nous avons été entraînés dans une guerre que nous n’avons pas voulue, et nous allons ensemble, vous, les civils, et nous les militaires, essayer de déterminer ce que doivent être nos buts ».


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Ce que Loup Francart montre, c’est que la propagande contemporaine, pour être efficace, ne relève plus des catégories classiques, remontant au docteur Goebbels. L’aliénation (imposer un sens par la terreur, la subversion, l’endoctrinement) et la mystification (désinformer, intoxiquer) ne sont plus, dans le monde d’Internet et des téléphones portables, les meilleures méthodes d’action psychologique. Les meilleures méthodes relèvent de la communication. Le général Francart nous explique, tout simplement, que la propagande de guerre doit se mettre à l’école du marketing.

Information qui dit le vrai, mais au « bon » moment, pour frapper une cible qu’on a préalablement conditionnée (ce n’est plus l’information qui est manipulée, c’est l’œil de la cible). Exemple que j’aurais envie de donner : vous êtes américain, et nous sommes en 2003. Vous voyez à la télévision un char américain qui roule dans Bagdad. Vous vous dites : nous sommes bien informés, puisque nous voyons que les chars roulent dans Bagdad. Mais attendez : pourquoi vous montre-t-on ce char, encore et encore ? Parce que l’état-major américain veut que la praxis du sens significatif « mission accomplie » annule le sens signifiant « nous avons envahi un pays sans déclaration de guerre ». La répétition de l’image sur un public conditionné à avaler de l’image permet de neutraliser, en termes de praxis, une contestation latente.

Argumentation ouverte, qui utilise l’interactivité pour faire participer la cible de son propre conditionnement. Vous êtes israélien. Tsahal attaque Gaza. Le gouvernement israélien va vous expliquer qu’il s’agit d’empêcher les tirs de roquettes. Mais en même temps, un grand débat surgit dans le pays : jusqu’où faut-il aller ? Quelle politique face au Hamas ? Moralité : le principe de l’opération est validé. Mais la définition exacte des buts de guerre, une fois l’urgence évacuée, est laissée au débat. C’est l’opinion elle-même qui va être appelée à rationaliser l’action dont elle est témoin.

Suggestion jouant sur les signaux analogiques, pour modifier imperceptiblement les fondements du sens signifiants (intérêts, valeurs). L’utilisation d’images peu commentées, ou commentées de façon sous-informatives, permet de transformer la guerre en spectacle. Laissons donc, doivent se dire les spécialistes du Pentagone, laissons donc les vidéos tournées par les soldats qui publient sur youtube. Certes, cela montre la réalité de la guerre. Mais en même temps, cela habitue le public à y voir quelque chose de normal. L’Irakien à la tête explosée par une balle, c’est une vidéo parmi d’autres (le touchdown décisif des Dallas Cowboys, comment réussir sa dinde de Thanksgiving…)

Persuasion, par exemple en jouant sur l’obédience (tendance à l’obéissance non contrainte) des individus du fait de la pression sociale. Exemple paroxystique : tirer un missile sur le Pentagone, prétendre que c’est une attaque terroriste, et ensuite compter sur la vague d’indignation qui va soulever le pays pour que plus personne n’ose, au moins pendant quelques mois ou quelques années, prendre la défense d’un régime politique qualifié de « terrorisme » (notez bien que je ne sais pas avec certitude si cet exemple est vérifié ; disons que c’est une possibilité…)

Conclusion : il va falloir upgrader sérieusement nos défenses anti-propagande, amis lecteurs. Parce que dans le camp d’en face, chez les galonnés, ils ont fait de gros progrès !

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