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La haine des petites choses

Publié le : 09/12/2007 00:00:00
Catégories : Archives Scriptoblog (2007-2013) , Articles par intervenants , Articles par thèmes , Roubachof , Société

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De retour d'une escapade à Créteil pour effectuer un achat, je n'ai pu me retenir d'y penser en contemplant le paysage urbain sous la pluie : on ne peut vivre ici sans être drogué d'une manière ou d'un autre. La vie ici ne peut être que de la survie : 200 chaînes de télés, une bouteille de gnôle, un pétard, des calmants...peu importe.

Barres d'immeubles à côté d'immeubles plus petits (des privilégiés sans doute), à côté d'autres barres d'immeubles, au milieu d'échangeurs, de voies ferrées, de pilonnes, de parkings. Pas d'arbres, pas de pelouse. Notre société ne peut qu'être composée de malades, c'est entendu, et les psys ont de beaux jours devant eux...à condition de s'adapter aux pathologies mutantes, toutefois.

Nombre d'articles et d'ouvrages en témoignent : les psychopathologies qui touchent les occidentaux ont changé. Les psys, qui étaient traditionnellement habitués à soigner les névroses, c'est à dire le refoulement par les individus de leurs pulsions sous le poids des interdits, ont vu arriver peu à peu un nouveau type de patients : les narcissiques.

Le narcissisme se manifeste peu ou prou par un mal être diffus, indéfinissable, un dégoût de tout. Derrière, pas de répression des pulsions, au contraire, et c'est là le fond du mal. Sans entrer dans les détails, le narcissisme, en levant les interdits, génère des fantasmes de toute puissance, qui entraînent fatalement, par leur impossibilité même, la dépression, aboutissement de l’échec. Richard Durn, nous voilà.

Je ne cherche pas à analyser le narcissisme pathologique, celui qui est issu des traumatismes lourds de la petite enfance, mais pour ce qui est des causes du narcissisme ordinaire, inutile de chercher bien loin. Deux causes majeures peuvent être sommairement dégagées : la féminisation de la société qui garde l'occidental dans la sphère psychique enfantine de la satisfaction immédiate des besoins liée à la mère, et la société de consommation sans interdits qui fait miroiter, à travers la possession immédiate d'objets, la réalisation immédiate et sans effort d'un moi grandiose.

Le corollaire de l'état d'esprit narcissique est évident : c'est la haine des petites choses, la haine des petits efforts, la haine de l'ascension pas à pas.

Une des conséquences de cet état d'esprit sur le brassage social est le recours massif à la cooptation par les sphères dirigeantes. En effet, comment un individu issu d'un milieu modeste, atteint du narcissisme ambiant, pourra-t-il arriver au sommet en étant dégoûté de l'effort, des petits pas, des petites choses ? La réponse est simple : il ne pourra pas. Il se tournera, dans ses fantasmes infantiles, vers une mère toute-puissante qui pourra lui donner métaphoriquement le sein quand il aura faim et satisfaire tous ses désirs. Ce sera la Star'ac, le mannequinat, le Loto, le sport professionnel côté spectateur. Dans tous les cas, l'individu mettra ses espoirs dans machine omnipotente qui le prendra par la main pour le porter au pinacle.

Conséquences de cet état d'esprit : le faible renouvellement politique et la faiblesse du militantisme de terrain. Que nécessite en effet le renouvellement politique ? Il nécessite un travail gigantesque et de longue haleine de renouvellement intellectuel, puis de diffusion, et enfin de conquête lente du pouvoir via des successions d'échecs électoraux.

Là aussi le narcissisme impose sa griffe par la dépolitisation de la population française.

Quand les français vont dans les partis de gouvernement pour le temps d'une élection, ils y vont pour un résultat immédiat (en dehors des élections, les partis de gouvernement sont des coquilles vides).

Quand ils sont révolutionnaires de gauche, les Français agissent pour des actions ponctuelles et spectaculaires de refus, et non de construction, et réclament des moyens. Maman, j’ai faim !

Quand ils vont au FN, c'est pour une élection one shot (la présidentielle).

Quand ils sont extrême droite dure, ils fantasment sur la toute puissance du réveil du peuple et de l'âme de la France. Le reste du temps, ils dépriment.

Quand ils sont simples émeutiers, ils fantasment sur la toute puissance du cocktail molotov qui leur permet de chasser le journaliste au lamparot. Là, dans le genre, on atteint des sommets…

Prendre le bon wagon, rêver ou mimer la révolution; à chaque fois l'attitude infantile est patente et empêche la construction d'une opposition politique de masse crédible.

La haine narcissique des petits pas, si chère à notre société de paillettes, mène donc à la cooptation des soumis et à la stagnation politique de l'opposition radicale. Les désirs de grandeur et de pouvoir, TELS qu'ils sont instillés par un petit nombre au plus grand nombre, sont les plus sûrs garants du maintien au pouvoir de ce petit nombre.

Si un remède existe, c'est celui-ci : retrouvons le goût des petites choses, des petits pas, des petites actions, du travail de réflexion opiniâtre et sérieux.

Sur Scriptoblog, nous vous attendons.

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