La marque du sacré (Jean-Pierre Dupuy)

Publié le : 21/04/2009 00:00:00
Catégories : Sciences

folamourDocteur Folamour : une psychanalyse... Tel pourrait être le sous-titre du livre dont nous allons maintenant parler.

Ancien professeur à l’Ecole Polytechnique, disciple de René Girard, Jean-Pierre Dupuy a publié récemment « La marque du sacré ». Le sujet : nous vivons une époque apocalyptique sans le savoir, et ce qui est grave, ce n’est pas que l’époque soit apocalyptique, c’est que nous ne le sachions pas.

Avec un thème comme ça, monsieur Dupuy aura forcément droit à une note de lecture sur scriptoblog…

Les collectifs humains, nous dit Jean-Pierre Dupuy, sont des machines à fabriquer les dieux. Pourquoi ? Parce que le sacré est le lieu de l’extériorité, et parce que la société a besoin de se doter d’un lieu de l’extériorité pour instituer le surmoi collectif. C’est le processus que Hegel appelait « auto-extériorisation » et que Marx dénomma « aliénation ».

 L’anthropologue français Louis Dumont utilisa, lui, le concept de hiérarchie, dans son sens étymologique : l’ordre sacré. Cette hiérarchie en tant qu’ordre sacré ne doit pas être vue comme un empilement de niveau, mais comme une succession de relations dite d’englobement du contraire. Le niveau supérieur est supérieur en cela qu’il n’est inférieur qu’à un niveau inférieur. Par exemple, le mot « homme », en français, désigne le contraire de la « femme » et l’ensemble constitué par les hommes et les femmes. Autre exemple, la doctrine catholique qui veut que le Pape soit supérieur au Roi, parce qu’il ne lui obéit que dans le domaine temporel, réputé inférieur. Pour Dumont, l’auto-extériorisation se construit ainsi, par ce type de mécanisme de hiérarchie.

La théodicée de Leibniz, par exemple, construit le sacré en réputant que nous vivons dans le meilleur des mondes possibles : ce qui nous apparaît comme le mal n’est le mal qu’à notre niveau de vision du monde ; à un niveau divin, ce mal fait partie du bien.

Qu’advient-il à présent lorsque cet ordre sacré entre en crise ? Eh bien il apparaît soudain que ce n’est pas le bien qui contient le mal. Le bien apparaît soudain comme un mal qui s’est mis à distance de lui-même. Par exemple, si l’ordre sacré fonctionne, le sacrifice rituel contient le meurtre. Si l’ordre sacré est disloqué, il est le meurtre mis en scène.

La crise qui traduit l’explosion d’un ordre sacré porte un nom mythologique : la panique, l’irruption du dieu Pan, mi-homme mi-bouc, qui prend les hommes par surprise et leur inspire une terreur subite. Pan, qui surgit à l’improviste, est le symbole grec de cet instant où l’ordre des extériorisations est disloqué, où le chaos du monde est révélé à l’homme paniqué.

Si Dupuy nous parle de tout cela, c’est parce que le sujet est brûlant. Le type même de l’instant de panique, en effet, c’est la crise financière qui a éclaté en 2008 : l’instant où la hiérarchie des représentations a été disloquée. En réalité, la hiérarchie a explosé sans remède, mais la réaction des analystes, en pleine panique, est de multiplier les catégories pour la reconstituer optiquement. On nous explique qu’il faut reconstituer une régulation : mais au nom de quelle extériorité ? Cela, on ne sait plus le dire – d’où la gravité de la crise. On nous explique à la fois que le marché n’est pas autorégulé, et qu’il faut le réguler en son nom propre. Mais qui est ce régulateur ? D’où régule-t-il ? Nul ne le sait.

La réponse classique à la question de l’extériorité fournit peut-être, hélas, un indice quant à la porte de sortie de la présente panique. Le lieu de l’extériorité qui fait naître le pacte social, c’est en effet la victime émissaire – et la particularité de l’économie spéculative qui vient d’imploser, c’était justement de retarder le moment où les rivalités mimétiques s’affrontent directement, la spéculation étant, toujours, jeu mimétique sur le désir de l’autre (j’achète parce que je crois que l’autre va acheter plus cher, quand je revendrai). La dislocation de cet ordre spéculaire ouvre la porte à l’explosion des désirs mimétiques, aiguisés par une longue période de jeûne forcé.

Hayek avait en somme raison et tort à la fois, nous explique Dupuy, quand il prétendait qu’il existait une autorégulation des ordres spontanés. Cette autorégulation existe, mais elle suppose une auto-extériorité. Or, cette auto-extériorité du marché n’est pas forcément bonne pour les êtres humains, parce qu’elle n’est pas construite dans une perspective humaine – voilà le problème. On a donc tort de dire que les marchés ne sont pas capables de se réguler : ils en sont parfaitement capables, seulement la variable d’ajustement de leur autorégulation, variable non sacrée au regard de leur auto-extériorité, eh bien c’est l’homme – en d’autres termes, et au risque de simplifier le discours à l’extrême, Dupuy nous explique que l’économie financiarisée est un culte sacrificiel, l’ordre monétaire étant à l’économie productive, et à son exigence de rentabilité à tout prix, ce que le sacrifice est au meurtre : le contenant qui transcende.

 

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Cette figure générale de l’économie sacrificielle cachée, Dupuy la débusque dans l’ensemble de nos processus économiques, sociaux, politiques et même dans nos tendances culturelles lourdes :

Par exemple, dans le transhumanisme et l’évolutionnisme, il discerne un projet implicite de refaire la vie elle-même – grâce aux nanotechnologies en particulier ; Dupuy estime ainsi que la synthèse en laboratoire d’un organisme doté d’un génome artificiel est possible à brève échéance.

Où tout cela nous mène-t-il ? La science appliquée au vivant, comme le marché, fabrique une auto-extériorité propre, détachée de la vie elle-même. La science, nous dit Dupuy, pense, contrairement à ce que disait Heidegger. Mais elle pense de manière désincarnée, donc inhumaine. En fait, la pensée scientifique démontre que l’illusion selon laquelle les hommes pourraient vivre ensemble et construire leur avenir en toute autonomie à l’égard d’une transcendance quelconque ne débouche, en pratique, que sur l’expérimentation sans limites, donc sans raisons : l’éthique devient impossible, et la seule question est celle du pouvoir, la question du devoir devenant informulable. Résultat : l’avenir du projet scientifique, autonomisé à l’égard des hommes, pourrait ne pas avoir besoin des hommes.

Dupuy cite le cas extrême du sieur William Bainbridge, haut fonctionnaire de la National Science Foundation et « transhumaniste » invétéré, responsable de budgets chiffrés en milliards, et qui a appelé les scientifiques du monde entier à faire converger les technologies pour rendre possible la création d’une « cyber-humanité » d’hommes-machines théoriquement immortels, du moins du point de vue de monsieur Bainbridge (mon opinion est qu’ils seraient non-vivants) – immortels, pour monsieur Bainbridge, parce qu’il serait possible de « transférer » le contenu informationnel de leur cerveau une fois celui-ci parvenu en fin de vie. Il est intéressant de noter que ce monsieur Bainbridge a appelé également les scientifiques à s’organiser en société secrète pour promouvoir ce projet, afin de se préparer à faire face à l’opposition des religions, « qui ont bâti », a-t-il déclaré, « leur fond de commerce sur la peur de la mort ». Le but final, avoué, est de construire les machines conscientes qui remplaceront intégralement les hommes (1).

Impressionnant, non ?

Impressionnant, mais logique. L’autonomisation des hommes à l’égard de la transcendance débouche sur l’autonomisation de leur prolongement technique à leur propre égard : la hiérarchie du sacré s’inversant, la réduction à la machine remplace la vision de Dieu comme fin dernière.

Autre exemple choisi par Dupuy, dans l’économisme au sens large, qui peut prendre une dimension proprement luciférienne, au fur et à mesure qu’il apparaîtra que l’homme peut littéralement non pas dompter, mais refaire la nature. Dupuy, qui pense réel le réchauffement planétaire (c’est son opinion !), prend cet exemple pour montrer comme le marché, produisant une extériorité ignorante de l’homme, va grâce à la technoscience refaire une nature qui ne sera pas aux dimensions de l’homme, pas faite pour lui. Est-ce que ça marche ? Telle sera la question. Et l’on finira par oublier de se demander pour qui ça marche.

Telles sont les grandes lignes de « la marque du sacré ». Jean-Pierre Dupuy entre bien entendu beaucoup plus profondément dans l’étude des mécanismes décrits ci-dessus, mais ces grandes lignes suffisent à devenir vers quelle conclusion l’auteur s’est acheminé. L’ensemble de ces constats amènent Dupuy à conclure que notre monde va droit à la catastrophe. « Mon cœur se serre, » écrit-il, « quand je pense à l’avenir de mes enfants. » Rien que par cette phrase, son livre est justifié. Dupuy, sans complaisance aucune, regarde en face la convergence des catastrophes. Et à la différence de Faye, il en a discerné l’économie secrète – cette économie secrète que, sur ce site, le collectif Solon avait voulu, par d’autres voies, esquisser à travers le roman « Eurocalypse ».

Comme l’avait modestement tenté le collectif Solon, Jean-Pierre Dupuy s’est assigné pour objectif de faire prendre conscience à ses lecteurs, de leur faire comprendre qu’il faut regarder en face la dimension apocalyptique de notre temps – parce que pour subvertir la fascination perverse de l’anéantissement, il faut non fuir sa vision, mais au contraire apprendre à la mettre à distance, et ainsi savoir la regarder non comme l’aboutissement terminal des auto-extériorités préexistantes, mais comme la possibilité d’une auto-extériorité refondée par la révélationde ce qui était, de ce qui est, de ce qui sera. C’est un message de vie, en dépit des apparences.

(1) Sur ce thème, on pourra lire, sur ce site, « Le moteur de l’Histoire », par Jef Carnac 

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