Normalement, nous sommes heureux quand les choses se passent bien et tristes quand les choses tournent mal. L’effondrement semble changer cela.


Dans un scénario d’effondrement, les choses tournent mal. L’idée que quelque chose irait bien est reléguée au royaume des vœux pieux, et l’attention se porte plutôt sur les choses qui tournent mal de manière particulièrement profonde, amusante ou envoûtante. L’effondrement fait que les limites de l’action constructive se réduisent à un cercle minuscule entouré d’une vaste étendue de conséquences inattendues. Les notions de victoire et de défaite sont redéfinies : nous nous sentons victorieux lorsque les plus responsables de l’effondrement font quelque chose de spectaculaire pour contrecarrer leur propre but sans que nous fassions rien ; à l’inverse, nous nous sentons vaincus lorsque le processus d’effondrement ralentit et que le monde s’installe dans un modèle d’échec interminable et durable.

L’État ukrainien contemporain (ou ce qui en reste) nous fournit de nombreuses informations sur le processus d’effondrement. C’est un laboratoire virtuel d’effondrement. Chaque niveau de la pile d’effondrement est représenté là, offrant un terrain fertile pour une analyse personnelle de l’effondrement. cela fonctionne de bas en haut :

  • L’effondrement culturel est le résultat d’un effort pseudo-nationaliste niant l’héritage russe de l’Ukraine et le remplaçant par un culte de l’adulation de toutes choses occidentales, une langue nationale et une culture synthétisées à partir de dialectes villageois et des griefs historiques profondément enracinés.
  • L’effondrement social est venu de la marginalisation et de l’ostracisme d’une grande partie de la population qui s’est associée plus étroitement avec la Russie qu’avec le pseudo-nationalisme ukrainien nativiste. Beaucoup de ces gens se sont installés là après la Révolution [russe de 1917, NdT], pour exercer une influence civilisatrice sur une région agraire arriérée. Beaucoup de leurs descendants sont maintenant retournés en Russie.
  • L’effondrement politique a commencé avec le renversement violent, dirigé depuis l’étranger, du gouvernement constitutionnel et son remplacement par des comparses triés sur le volet par le Département d’État américain. Dans sa deuxième phase, une mauvaise politique a provoqué une guerre civile qui se poursuit à ce jour, et un démembrement du pays, Donetsk, Lugansk et la Crimée se séparant. Quelque part en cours de route, le parlement ukrainien a été « renforcé » par des oligarques et des criminels de toutes sortes, ce qui a rendu la politique du pays si corrompue qu’elle est devenue ingouvernable, même pour ses puissants gestionnaires de la CIA.
  • L’effondrement commercial a été facilement produit en coupant de nombreux liens économiques entre l’Ukraine et la Russie. En particulier, cela a détruit une grande partie du secteur industriel avancé de l’économie ukrainienne (qui était autrefois la fierté de l’URSS), provoquant l’exfiltration de nombreux spécialistes techniques vers d’autres lieux plus productifs, comme la Corée du Nord, qui en avait besoin, avec quelques scientifiques experts en fusée et en armes atomiques. Tous les principaux secteurs de haute technologie – moteurs de fusée, gros moteurs de navires, moteurs d’hélicoptères, etc. – ont été relocalisés en Russie. La Russie reste le principal partenaire commercial de l’Ukraine, mais cela montre seulement que sa tentative de réorientation vers l’Occident a été un échec. L’Ukraine parvient encore à exporter vers l’Ouest des objets tels que des bûches (en coupant à blanc ce qui reste de ses forêts) et de la terre (arrachage de sa couche arable à l’aide de bulldozers et de chargeurs à godets pour l’export).
  • L’effondrement financier a traversé plusieurs itérations : la chute de la valeur de la monnaie nationale qui a appauvri une grande partie de la population ; la réduction des services sociaux et la fermeture des écoles pendant l’hiver en raison du manque de chauffage ; l’incapacité de la population à se nourrir sans recourir au travail sous-payé dans les pays voisins. À un niveau plus élevé, l’Ukraine a été manœuvrée pour être mise en position de servitude permanente de sa dette : elle s’est engouffrée dans la dette extérieure à tel point qu’elle ne pourra jamais la rembourser sans une croissance économique régulière ; de plus, étant donné que toutes les autres phases de l’effondrement se poursuivent rapidement, il n’y a aucune raison de s’attendre à de la croissance.

Peut-être que dans quelques années, il sera temps d’écrire une étude de cas complète de l’effondrement ukrainien, en se plongeant dans chacune des cinq étapes. Pour l’instant, permettez-moi de vous régaler avec une petite histoire amusante qui donne un aperçu de l’étrange royaume hanté passant actuellement pour la réalité ukrainienne.

Le protagoniste principal de cette histoire est un Arkady Babtchenko, un Moscovite, fils d’un ingénieur en aérospatiale et d’une institutrice. Pendant un temps, il a travaillé comme correspondant militaire en Tchétchénie, puis de nouveau en Géorgie lors de la campagne ultra-courte d’Ossétie du Sud du 08/08/08. Ses reportages en temps de guerre lui ont valu une réputation de journaliste légitime.

Plus récemment, Babtchenko est devenu blogueur et s’est construit une réputation différente, et il a attiré beaucoup de fans en disant des choses anti-russes. Par exemple, il a déclaré publiquement qu’il voulait voir la Russie divisée en un ensemble de minuscules fiefs en guerre les uns avec les autres. Quand un avion plein de musiciens sur le chemin de la Syrie s’est écrasé au décollage, il a déclaré qu’il « s’en fichait ». Les gens se comportent de cette façon pour toutes sortes de raisons. Certains cultivent une attitude de mauvais garçon afin d’attirer les jeunes idiots en tant que suiveurs sur les médias sociaux. Certains tentent de faire le vide dans les décombres laissées par les diverses ONG étrangères qui ont été chargées de déstabiliser la politique russe. Certains agissent probablement de cette façon parce qu’ils s’ennuient ou sont déprimés ou sexuellement insatisfaits.

S’ils ne franchissent aucune des lignes rouges (agitant la population pour un renversement violent du gouvernement, incitant à la haine raciale et religieuse, etc.), ils peuvent mener une vie confortable en Russie. Personne ne les persécutera. Au contraire, ils offrent l’occasion à tous les autres d’être fiers de l’exercice sans entraves de leurs droits à la liberté d’expression. C’est pourquoi certains d’entre eux – Babtchenko en particulier – deviennent suffisamment désespérés pour se faire remarquer (leur position étant plutôt impopulaire chez eux) pour feindre d’être victimes de poursuites politiques et déménager à Kiev, le seul endroit au monde où ils peuvent réellement vivre de leurs imprécations sans fin contre la Russie … tout en continuant à parler et à écrire en russe. Pas de recyclage nécessaire ! C’est le rêve d’un « floccinaucinihilipilificationiste » russe devenu réalité.

Mais le pauvre Babchenko s’est fait tirer dessus trois fois dans le dos, comme le pauvre Boris Nemtsov. Il se sentait malade, alors il est allé au coin de la rue pour acheter du pain (je sais, mais c’est l’histoire officielle) et il a reçu une balle dans le dos soit sur le chemin aller, soit sur le chemin du retour (les versions varient) juste devant son appartement (sa femme était à la maison).

Voici une photo de lui mort. Comme de nombreux observateurs, connaisseurs en blessures et en cadavres, l’ont rapidement fait remarquer, il est conscient (à en juger par la pose et le tonus musculaire), ses systèmes respiratoire et circulatoire sont en bon état (son crâne chauve est rose et amène) et les blessures d’entrées de balles saignent beaucoup trop. En tant qu’acteur de crise, Babtchenko n’est pas convaincant. Peu importe, il est mort, soit directement, soit dans l’ambulance, sur le chemin de l’hôpital ou à l’hôpital (les versions varient).

À la nouvelle du décès prématuré du pauvre Babtchenko, tout le réseau des floccinaucinihilipilificationnistes russes a immédiatement été pris au piège de ce qui était clairement (aucune enquête ou preuve nécessaire) un assassinat politique ordonné par les plus hauts échelons du « régime criminel russe », peut-être « personnellement » par Poutine. Des œillets rouges se sont entassés devant l’immeuble de Babtchenko. Les gens à Moscou ont commencé à réserver des vols pour Kiev pour assister aux funérailles du héros tombé. À l’ONU, à New York, le représentant ukrainien d’origine russe Pavel (auto-dénommé « Pavlo »Klimkine a déclaré ceci :

« Arkady Babtchenko, un journaliste russe et opposant bien connu au régime russe, a été tué près de son appartement à [Kiev]. Avant son arrivée en Ukraine, il a été forcé de quitter la Russie après des attaques et des menaces contre lui et sa famille … Il a continué à se battre pour une Russie démocratique depuis l’Ukraine, donc, bien sûr, Moscou l’a toujours considéré en tant qu’ennemi … Il est trop tôt pour dire qui est derrière, mais l’analyse d’affaires similaires nous donne des motifs raisonnables de croire que la Russie utilise d’autres types de tactiques pour déstabiliser la situation en Ukraine. En particulier, il y a des attaques terroristes, des activités subversives et des assassinats politiques. »

Plusieurs autres dignitaires ukrainiens ont aussi pesé de tout leur poids. Ceci, s’il vous plaît de le noter, est maintenant la procédure standard : quelque chose se produit, et avant même qu’une enquête commence et que tous les faits soient constatés, une décision instantanée est prise d’accuser la Russie. C’est devenu une vraie routine : le Boeing malaisien abattu à l’Est de l’Ukraine, le meurtre de Boris Nemtsov, l’empoisonnement de Serguei Skripal et de sa fille, etc. Certaines personnes ont commencé à dire qu’il est maintenant grand temps d’expulser un peu plus de diplomates russes et d’introduire des sanctions anti-russes supplémentaires.

Tout allait parfaitement bien. Mais Babtchenko est revenu à la vie lors d’une conférence de presse. Le monde en a eu le souffle coupé. Babtchenko, flanqué de fonctionnaires ukrainiens, avait l’air plutôt honteux, et eux aussi. Ils ont alors annoncé que son « faux assassinat » avait été organisé, car un contrat existait vraiment sur sa tête, et que tout cela avait été fait pour appréhender les coupables, qui avaient été payés d’avance. Et les coupables sont, bien sûr, les responsables russes.

Tous les « floccinaucinihilipilificationnistes » russes, partout dans le monde, se sont sentis très vite floués par ce spectacle de leur blogueur préféré ressuscité d’entre les morts, et ont été indignés. Les piles d’œillets coûtent de l’argent, tout comme les billets d’avion de Moscou à Kiev pour assister à ses funérailles. Le fait que beaucoup d’autres se sont tordus de rire ne les a pas non plus rassurés. Et la plupart des gens ont ri, ou du moins souri. Vous voyez, la plupart des gens dans le monde sont ce que vous pourriez appeler des « normaux » : ils n’aiment pas les réalités construites, et ils ne sont pas capables de distinguer un canular politique habilement arrangé de mensonges grossiers. Tandis que tout le monde riait, la communauté russe des « floccinaucinihilipilificationistes », avec une grande partie des médias occidentaux, condamnait hautement cette violation des bonnes manières, l’éthique journalistique, la gouvernance compétente et tout ce qu’ils pouvaient penser en terme de condamnation. C’était beau !

Une question évidente s’est posée dans de nombreuses têtes en même temps : qui connaissait le canular, et depuis quand étaient-ils au courant ? Le président ukrainien alcoolique, Porochenko, le savait depuis le début, mais le stupide cancre Klimkine ne le savait pas. Mais la propre épouse de Babtchenko était-elle au courant ? Elle était présente sur les lieux tandis que Babtchenko était allongé sur le sol et attendait que la maquilleuse arrange le sang du cochon et peigne les impacts de balle sur son dos. Et puis elle a passé une journée à pleurer publiquement et à accepter les condoléances. À l’heure actuelle, il est très difficile d’établir qui savait, même s’il est parfois assez évident de dire qui a menti à ce sujet.

Mais qu’en est-il de la raison de ce canular ? Une personne a été immédiatement arrêtée : un gentleman chauve d’âge moyen qui est le dirigeant d’une société germano-ukrainienne, la seule compagnie privée qui fournit des armes à l’armée ukrainienne. Il a été interrogé et a divulgué plusieurs détails absurdes. Le chef de l’assassin devait être un certain prêtre guerrier ukrainien qui a combattu des « séparatistes russes » à l’Est et qui déteste la Russie. Et son contact en Russie était un individu dont l’existence n’est pas encore établie. Une histoire probable pour un complot d’assassinat venant du Kremlin, non ?

Une explication plus raisonnable est que cela faisait partie d’un effort pour obtenir que le gestionnaire dégarni d’âge moyen abandonne sa part dans la compagnie d’armement, en gros, un raid politico-financier. Accuser la Russie est toujours essentiel, bien sûr, mais pourquoi ne pas faire d’une pierre deux coups ? C’est comme ça qu’ils font les choses en Ukraine. Le fait que l’assassin, payé par le Kremlin, devait être un moine guerrier Shaolin qui détestait la Russie, et que le contact russe n’existait pas vraiment – ce ne sont que quelques détails agaçants à balayer sous le tapis alors que tout le monde regarde ailleurs.

Beaucoup de fonctionnaires ukrainiens se grattent maintenant la tête ; qu’ont-ils fait de mal ? Ils ont fidèlement suivi le même script que les Britanniques avec l’empoisonnement de Skripal et de sa fille qui ont été tués en utilisant un agent neurotoxique conçu pour tuer des milliers de personnes en quelques secondes, mais qui ont finalement survécu. La Russie a été accusée sans preuves, et l’accusation est restée solide dans la mesure où de nombreux pays ont expulsé des diplomates russes. Et maintenant que toute la version officielle de l’affaire Skripal commence à ressembler à un simple kidnapping motivé par des considérations politiques, les médias sont tout à coup muets. Les Britanniques ne semblent pas particulièrement embarrassés par tout cela, et il n’y a pas des millions de gens qui se moquent de cette folie. Même si Theresa May semble bien  embarrassée et elle est en effet dans de beaux draps, on peut quand même considérer la mission Skripal comme un succès. Au moins, cela n’a pas abouti au ridicule de l’affaire Babtchenko.

Ceci, Mesdames et Messieurs, est ce à quoi l’effondrement ressemble de près. Un journaliste qui meurt et est ressuscité en tant que non-journaliste. L’establishment politique d’un pays devient la risée de la planète. Qui va les croire maintenant ? Et tout un Juggernaut de provocations anti-russes basées sur des accusations sans preuves est en danger de déraillement par « l’effet Babtchenko ». Arkady, vous, grand patriote russe, laissez-moi vous payer une bière !

Dmitry Orlov
5 juin 2018

Traduction par Le Saker Francophone.
Article Original sur Club Orlov.