La Nature et la Pensée (Gregory Bateson)

Publié le : 03/11/2011 09:01:38
Catégories : Sociologie

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« Il n'est pas dépourvu d'importance que nous soyons presque toujours inconscients de la tendance de nos changements d'état. Une fable quasi-scientifique raconte que, si vous arrivez à faire asseoir tranquillement une grenouille dans une casserole contenant de l'eau froide et que vous augmentez la température très lentement et progressivement, de manière qu'aucun moment ne soit marqué comme celui où elle devrait bondir dehors, eh bien, elle ne sautera jamais. Elle cuira. L'espèce humaine, qui change son propre environnement en augmentant progressivement la pollution et se dégrade l'esprit en détériorant lentement la religion, l'éducation, se trouve-t-elle assise dans une telle casserole ? »

Avec Watzlawick, Gregory Bateson représente probablement la figure la plus connue du département de psychologie sociale de Palo Alto. La nature et la pensée – esprit et nature : une unité nécessaire représente l'aboutissement de toutes ses recherches et réflexions. Sa question centrale est : quelle est la structure (pattern) qui relie toutes les créatures vivantes ? Ce serait une métastructure : « C'est une structure de structures. C'est cette métastructure qui définit la vaste généralisation qui permet en fait de parler de structures qui relient. » Esprit (mind), créations et comportements humains sont de simples extensions contenues dans la potentialité animale et la variabilité de son spectre psychologique. Mais en réduisant l'échelle au microscopique et aux plus élémentaires relations synaptiques, il apparaît que cette métastructure est profondément dynamique. Oubliées donc les métaphores mécanistes de la société, le Grand Horloger et Cie, Bateson propose une analogie biologique (ou organique), de la nature à la pensée.

Pour éviter la confusion, la méthode scientifique à l’œuvre doit procéder par comparaisons doubles et multiples. Le concept de type logique (un prisme spécifique – qualitatif ou quantitatif – sous lequel un objet donné est considéré et analysé) permet d'étager l'analyse. Dans une relation de premier ordre, chez un crabe par exemple, les analyses porteront sur ses structures internes. A ses pinces asymétriques répondent les pinces symétriques du homard. Un lien de parenté existe entre eux, mais la comparaison révèle leurs différences. Nous passons donc à un type logique supérieur, les relations de deuxième ordre. En comparant les comparaisons, par exemple le duo crabe-homard contre celui homme-cheval (mammifère), nous passons à un type logique supérieur, les relations de troisième ordre. Et ainsi de suite. Dans les sociétés humaines, si nous prenons pour cadre un groupe humain, le type logique supérieur, son système social (métacadre). Encore au-dessus, les idées qui soutiennent son système social (métamétacadre), etc. Appliquons Bateson politiquement. Des liens de parenté sont manifestes entre droite-gauche. Le passage à un type logique supérieur permet d'appréhender la dissidence comme partie systémique d'un tout. Adjoindre à ces types logiques étagés la notion de type logique différent. Les extrêmes ne le sont que par rapport à un référentiel de base. Ce référentiel (ou système idéologique) serait lui-même l'extrémisme dans un autre système, un type logique différent. La polarisation, en outre, ne serait pas entre droite et gauche, mais par exemple entre mondialisme et anti-mondialisme. Savoir prendre conscience de cet état de fait on ne peut plus logique est la base pour passer d'une vision monoculaire à une vision binoculaire : l'organisation de l'Univers d'un système, l'interprétation qu'il en propose n'en est qu'une parmi d'autres.

Revenons à notre structure qui relie. Composée d'éléments interactifs, elle est dynamique. L'histoire de l'évolution comme l'histoire humaine (et individuelle) se produirait par des « actions » résultant de ces interactions ; l'histoire est donc le fruit d'un contexte, qu'il s'agisse de la trompe d'éléphant comme de l'habitus et l'idiosyncrasie (1). Tout est adaptation à un contexte. Bateson cherche non ce qu'une chose est censée être mais ses relations avec les autres éléments : « (...) toute communication nécessite un contexte, […] sans contexte il n'y a pas de sens, et […] les contextes confèrent le sens parce qu'il y a une classification des contextes. » Les formes d'êtres vivants sont donc des messages transformés, dont la structure d'entrée se retrouve dans la structure de sortie.

L'élément premier de la communication est le codage de l'information. Pour que celle-ci soit productrice de sens, le récepteur doit décoder correctement l'information envoyée par l'émetteur, condition sine qua non pour l'équilibre d'un système. Lorsqu'une information est mal décodée, le récepteur tente de s'ajuster pour être dans la norme. Cette action est dite rétroaction (feedback) : la cause produit un effet, qui à son tour agit sur la cause (qui devient donc effet de la cause qui était précédemment l'effet, etc., dans une logique causale circulaire). Des déséquilibres peuvent tout de même être engendrés, car tout phénomène, humain comme embryologique, comprend une dimension stochastique (un caractère aléatoire associé à un processus de sélection).

Chez l'homme, le codage est forcément limité en raison du langage articulé, qui n'est qu'un médiat entre l'esprit et le sensible. Entre plusieurs choix analytiques, l'esprit humain préfère se ranger au principe dit du rasoir d'Occam : la complexité est évacuée au profit de l'hypothèse la plus simple. Le cerveau ignore le médiat et entraîne des réactions irrationnelles. Et dans la nature comme dans la pensée, il existe un seuil perceptif minimal de la variation propre à tout organisme, en-deçà duquel tout changement est imperceptible ; l'organisme s'habitue, s'accoutume. Parfois, note Bateson, l'esprit humain ne détecte plus la variation. Le distinguo entre changement lent et état est difficile voire aboli. Dans la post-modernité, les aliénés ne perçoivent que peu les changements les plus bouleversants, puisque le changement en est le mode de fonctionnement. En outre, le processus mental requiert une énergétique, il reçoit des stimuli. Mais une information dont le codage n'est pas perçu coupe toute stimulation énergétique chez le sujet récepteur, ou en annihile la réactivité. Et un petit coup de tittytainment pour la consocratie béate plus tard, nous sommes en 2011.

Cet accompagnement dans la conduite du changement est particulièrement efficace lorsque les membres d'un système sont conformistes et permettent d'en assurer la cohérence interne, via la reproductibilité de ce système. Dans l'homogénéité, une séquence divergente (un comportement) a donc de grandes chances d'être imprévisible, en raison des impacts mutuels des particules constitutives de ce système (le mouvement brownien). Mais à un niveau (type logique) supérieur, l'hypothèse dite de Russell dépasse l'individu pour considérer d' « immenses foules ou classes d'individus ». Il entend déterminer les lois qui feront obstacle à la stochastique, par la qualité de la nouveauté et la limitation du potentiel de divergence. L'hypothèse est vérifiable après le passage de nos ingénieurs sociaux. Par ailleurs, tout changement – dans la nature comme dans la pensée – nécessite de l'information. Mais la « matrice réceptrice » doit être propice à la réception de cette information, sous peine d'imperméabilité au changement, en particulier si les propositions sont déformées par le système de codage (trop) profondément implanté chez le sujet. D'où l'emploi d'un côté de la stratégie du choc (voir Naomi Klein), et de l'autre l'incapacité patente des gens à ouvrir les yeux sur l'urgence d'une troisième voie.

Tout système doit son équilibre et sa pérennité à une régulation correcte, qui passe par une « valeur » optimale (dite métavaleur, située au niveau moyen de l'éventail), un seuil au-delà ou en-deçà duquel sa survie est menacée. Trop de séquences convergentes comme divergentes représentent un risque mortel pour sa survie. Changement et intolérance sont ainsi en constante interaction : « Le changement d'une variable met en évidence la valeur critique de l'autre. » Il en découle que la vie – au sens large – est faite de changements, mais que certaines constantes sont nécessaires (des éléments conservateurs, pour faire tiquer les progressistes). Pour reprendre Bateson et son exemple du funambule sur la corde raide : de petits coups de vents ou des vibrations de la corde ne le feront pas chuter, mais l'intensité dans ces variations doit rester minime pour ne pas provoquer sa chute. En cela, le totalitarisme du mondialisme est amené à mourir de lui-même (aidons-le malgré tout) puisque c'est la confrontation d'informations distinctes qui permet d'opérer une différence qui produira l'information. Ce croisement de variables est infini, et les cas multiples, dans ce que Bateson nomme ces « versions multiples du monde » : battement et moiré, les deux sexes, les langages synonymes, la sommation synaptique (l'action conjuguée des neurones A et B permet d'activer le neurone C), la vision binoculaire, etc.. L'échange d'informations est biaisé dans un système où les éléments divergents sont toujours plus nombreux et toujours plus ignorés, dans la maladie comme en société : mal décodée, l'information n'influe pas correctement sur le comportement des élites. La rétroaction est inopérante, et aucune différence d'information n'est produite puisqu'il n'y a pas de relation.
Le problème est que les comportements individuels comme collectifs sont le produit de causalités circulaires. Dans les relations (d'un point de vue structuraliste), une différence se produit entre deux éléments en interaction. (2) Celle-ci peut être symétrique (à probabilité mimétique, compétition, rivalité, émulation mutuelle, etc.) ou complémentaire (différent mais adaptation de l'une à l'autre : domination-soumission, dépendance-assistance). Dans les deux cas, on assiste à une escalade progressive dans les relations, que Bateson a nommée la schismogenèse. Celle-ci peut conduire à l'emballement puis à la rupture du système. (3) Seule une combinaison des deux annule la tension. Le circuit correcteur, pour pallier la défaillance, ne doit pas concerner qu'un secteur du système (parlons au choix d'un nœud borroméen ou d'une complémentarité des classes). En effet, les variables affectent le système entier à travers le temps. Suivant l'influence de l'information transmise et la production de différence qui en résulte, le système peut en être affecté voir modifié, et donc survivre ou mourir. Tout dépend de la force du mécanisme autocorrecteur systémique.

Quant à l'information, comment la décoder correctement ? L'esprit récepteur doit s'informer sur elle en décodant des métamessages (des messages sur les messages). Cela va de soi, la signification du code varie selon ce code et la relation entre l'émetteur et le récepteur, ce qui peut aboutir à la schizophrénie, via ce que Bateson a théorisé sous le nom de double bind (double contrainte). Il s'agit de l'injonction paradoxale : « Sois libre », « Désobéis », etc. A défaut de pouvoir agencer les types logiques, l'homme atteint de double bind serait incapable, à l'instar du chien de Pavlov, de discriminer les indicateurs de contexte. Inapte à la logique, il rallierait alors les explications surnaturelles (ou la pensée magique ?). En fin de compte, l'esprit meurt lorsqu'il ne décode plus les boucles porteuses d'information. Il perd alors toute autonomie, c'est-à-dire le contrôle de soi.

Où l'on comprendra, avec en lecture parallèle Gouverner par le chaos (je radote) et Choc et simulacre, l'utilisation faite de Bateson comme du reste de Palo Alto pour mettre en place le totalitarisme de couilles molles qui nous mène à la mort. Et où cette dernière citation de Bateson confirmera une fois de plus que le système libéral, avec ses sacro-saints Marché et Droit, sa fuite en avant, son refus de l'éthique et d'une philosophie est tout bonnement l'Anti-Vie par excellence : « Un monde de sens, d'organisation et de communication n'est pas concevable sans discontinuité, sans seuil. Si les organes sensoriels ne peuvent recevoir de nouvelles que de la différence, si les neurones ou bien sont excités ou bien ne le sont pas, alors le seuil devient nécessairement un aspect de la façon dont est assemblé le monde vivant et mental. »


(1) Ce qui est appelé expérience, selon Bateson, n'est nullement objectif mais relève de la perception, une image induite par l'intermédiaire d'organes sensoriels particuliers et de voies nerveuses et donc propre à chacun.

(2) D'après Bateson, les contextes de la vie s'apprennent par la relation externe entre au moins deux individus. Une relation est donc toujours le produit d'une double description. Elle est une double vision (Watzlawick dirait qu'elle recouvre deux réalités), et elle influence le comportement de chacun. De ce fait, la relation précède toujours les changements de comportement. La « fierté » d'un groupe, par exemple, ne se définit par exemple que par rapport à un autre groupe. Tout fonctionne sur des structures d'échange, des combinaisons de double description. Ainsi, la compréhension du comportement donne un nouveau type logique d'apprentissage.

(3) L'unité d'interaction minimale, lit-on, est constituée de trois éléments : stimulus, réponse, renforcement.

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