Évènement

La Nouvelle communication : le « collège invisible » de Palo Alto

Publié le : 25/03/2013 16:57:43
Catégories : Histoire

Si le nom de « Palo Alto » correspond à une ville des Etats-Unis, de Californie pour être exact, il s'agit également de l'abréviation générique utilisée pour désigner ce que l'on pourrait au premier abord considérer comme une école de pensée. « L'école de Palo Alto » a cependant pour originalité de ne pas être une école de pensée au sens strict du terme, qui présenterait une unité conceptuelle, un même cadre de pensée et une même orientation ; elle n'est en outre pas affichée ouvertement, d'où son surnom de « collège invisible » (1). Certains noms y sont associés (Gregory Bateson, Paul Watzlawick, notamment) mais elle reste pourtant obscure, éclairée seulement par quelques concepts associés à ces noms, tels que la « double contrainte », la « présentation de soi », la « dimension cachée »... Tant d'idées et de noms qui, reliés entre eux, ne présentent pourtant au premier abord aucun point commun, si ce n'est d'être liés à Palo Alto. Car c'est bien là le premier caractère commun de ce « collège invisible » : sa situation géographique, d'où il tire son nom. S'il est cependant un concept central au sein de cette « école », c'est une nouvelle conception de la communication ; on parle en effet de la « nouvelle communication » au sujet de l'école de Palo Alto. Contrairement à l'idée orthodoxe de la communication, dite « télégraphique », en ce qu'elle suppose un émetteur et un récepteur, la nouvelle conception est plutôt de type « orchestral », c'est-à-dire qu'elle procède d'un ensemble d'individus, qui y participent tous.

 

C'est donc cette apparente discontinuité épistémologique vaguement liée par une conception partagée, bien que de façon superficielle, de la communication, que nous allons tâcher de développer, en abordant dans un premier temps ce « collège invisible », et plus spécifiquement la « section » de Palo Alto (le « collège invisible » se développera en effet à Philadelphie) et ses principales caractéristiques, pour ensuite en étudier les deux penseurs majeurs, Gregory Bateson et Paul Watzlawick.

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Palo Alto

 

La désignation « école de Palo Alto » a avant tout une signification géographique, nous l'avons vu, et n'implique de fait pas une unité dans la formation de ses membres, ou dans leurs méthodes. Ainsi, mathématiciens, psychiatres, psychologues et anthropologues se côtoient et travaillent ensemble, mettant en commun leurs connaissances et leurs méthodes. « L'école de Palo Alto » s'inscrit, de même, dans la durée, en ceci que les penseurs qui la composent s'étalent sur plusieurs périodes. Le premier membre de Palo Alto, d'un point de vue chronologique, et qui en est à l'origine, est né au début du XXème siècle ; il s'agit de Gregory Bateson, auquel se réfèrent tous ses successeurs. Avant tout destiné à la zoologie, il s'oriente finalement vers l'anthropologie et est en partie à l'origine du développement de la cybernétique et des sciences cognitives. C'est à partir des années 40 qu'il va envisager une approche différente de la communication et du comportement humain, après sa découverte en 1942 du concept cybernétique de feedback (2), dont il dégagera deux aspects : le feedback positif (3) et le feedback négatif (4). C'est à partir de cette distinction que se développera la cybernétique ; mais tel n'est pas l'objectif de Bateson. Son sujet d'étude est, avant tout, la communication entre les membres d'une société et, de ce fait, l'étude comportementale. C'est cet objet d'étude qui permet de parler d'« école » de Palo Alto : malgré les horizons et les approches différents, le sujet principal d'étude reste le même, à savoir le comportement et la communication. C'est la discontinuité épistémologique caractéristique de cette école qui en fait la richesse ; elle permet une pluralité d'approches sur un même sujet, d'en étudier différents aspects et, de fait, d'en observer les limites.

 

Le travail de l'école de Palo Alto sur la communication part d'un constat, d'une conception originale de la communication même. Il s'agit de se détacher de la conception mathématique de la communication établie par Claude Shannon, élève de Wiener, qui voit celle-ci selon un modèle dit « télégraphique », selon une « théorie mathématique de la communication ». Il conçoit en effet la communication comme « acte verbal, conscient et volontaire », impliquant un émetteur et un récepteur (d'où l'analogie avec le télégraphe). Cette conception correspond aux télécommunications, sans aucun doute, mais nullement aux sciences humaines ; c'est de ce constat que va émerger une nouvelle conception de la communication, qui sera utilisée par l'école de Palo Alto.

Loin de la vision de Shannon, il s'agit plutôt d'un modèle « orchestral » de la communication : A. Sheffen développe en 1973 l'idée que chaque individu participe à la communication, plutôt qu'il n'en est l'origine ou l'aboutissement, d'où l'idée d'orchestre. Cette nouvelle conception ne renie pas totalement celle de Shannon qui voit avant tout un acte verbal (Birdwhistell, un des premiers théoriciens du « collège invisible », y accorde d'ailleurs une importante prépondérante (5)), mais envisage d'autres moyens de communiquer. C'est d'ailleurs là l'un des postulats de Bateson : c'est avant tout pour étudier les différentes formes de communication au sein des cultures qu'il va étudier ces dernières sur le terrain. L'axiome fondamental d'Une logique de la communication, « on ne peut pas ne pas communiquer », en est l'héritage direct : tout homme vit dans et par des « codes » (entendus comme corps de règles), et les chercheurs étudiant s'opposant à une conception simplement verbale et consciente de la communication vont appeler ainsi toute utilisation de ces codes.

La communication n'est pas nécessairement consciente, telle est l'idée majeure de l'école de Palo Alto (6). C'est justement lorsqu'elle est inconsciente qu'elle est la plus intéressante, car elle n'est ni réfléchie ni voulue : « La communication est conçue comme un système à multiples canaux auquel l'acteur social participe à tout instant, qu'il le veuille ou non. ». L'étude et la compréhension de ces formes inconscientes et non verbales de la communication offre une dimension politique et psychologique absente de la conception télégraphique établie par Shannon : en sachant jouer sur la communication inconsciente et donc sur l'esprit humain sans que celui-ci ne s'en rende compte, n'est-il pas concevable d'orienter ce dernier dans un sens ou dans un autre ?

L'école de Palo Alto est souvent associée à deux noms, deux penseurs qui en sont les représentants les plus connus. Il s'agit de Gregory Bateson et de Paul Watzlawick. Si le premier est à l'origine non seulement du « collège » mais également de nombre de ses principaux concepts, le second les a développés et leur a donné une portée plus grande encore, parfois dans une optique différente de celle initialement pensée par Bateson.

 

Gregory Bateson

Avec Paul Watzlawick, Gregory Bateson représente probablement la figure la plus connue du département de psychologie sociale de Palo Alto. Il est à l'origine de nombreux concepts auxquels ses successeurs se réfèrent continuellement, et qui influencent leur cadre d'expérimentation et de compréhension, bien qu'ils aient eu une formation différente. Bateson, en effet, est avant tout anthropologue ; c'est donc sur le terrain qu'il a fait ses observations, notamment en Nouvelle-Guinée et sur l'île de Bali, et qu'il esquisse les premiers concepts qu'il développera plus tard. Assisté de Margaret Mead, il multiplie les observations sur le terrain et les conférences, et esquissera ce qui deviendra plus tard la cybernétique. C'est en 1942 que sa pensée franchit un pas majeur, lorsqu'il rencontre l'idée de feedback, qui lui permettra de développer son idée majeure, le double-bind. (7)

Le phénomène de double-contrainte caractérise les rapports sociaux et familiaux, sur lesquels se spécialisent non seulement Bateson mais aussi ses successeurs tel Don Jackson. (8) Le concept de double-bind est développé par Bateson et son équipe dans un article paru en 1956 (9), et se présente en substance comme ceci (10) : (A) soit un système familial où le père est faible ou absent, et où la mère est hostile à l'enfant ou effrayée par lui. (B) Si l'enfant s'approche de sa mère, elle se retire. Mais si ce dernier agit en conséquence et se retire également, sa mère simule une approche qui dénie son retrait ; cette approche simulée est un commentaire sur son geste antérieur, un message sur un message (11). La séquence recommence alors : si la mère s'approche, l'enfant fait de même ; dès qu'il s'approche elle se retire, et ainsi de suite. C'est là qu'apparaît la difficulté (C) : « Si l'enfant saisit la distinction entre ces deux types de messages, il est « puni » en ce sens qu'il comprend que sa mère le rejette effectivement mais tente de lui faire croire qu'elle l'aime. ». Pour éviter cette punition (« pour pouvoir survivre avec elle »), il doit donc faire semblant de ne pas voir cette distinction. Or, s'il joue le jeu de sa mère et s'approche quand elle s'approche de lui, elle se retire et le « punit » encore par ce comportement de mise à distance. L'enfant est donc coincé, aucun choix ne lui est possible : « L'enfant est puni parce qu'il interprète correctement ce que sa mère exprime ; et il est également puni parce qu'il l'interprète mal. Il est pris dans une double-contrainte. ». La seule échappatoire serait alors une « métacommunication », un commentaire sur la position contradictoire dans laquelle sa mère l'a placée, ce que sa mère lui rendra impossible.

Les découvertes de Bateson sur la double-contrainte eurent une portée majeure sur la psychiatrie et notamment sur le traitement de la schizophrénie : en adaptant sa théorie au schizophrène adulte, il apparaît que celui-ci se caractérise par cette atrophie de cette capacité de « métacommunication » nécessaire à toute interaction sociale. Ainsi, « le schizophrène adulte peut se définir par cette même incapacité à distinguer les messages de niveau I ou de niveau II. Il prend littéralement tout message émis ou reçu. Il ne métacommunique plus, à son propos ou à propos d'autrui. ». Cette théorie est à l'origine du traitement de la schizophrénie proposé par le Brief Therapy Center, où travaillent entre autres Don Jackson et Paul Watzlawick. Il faut cependant préciser que le terme de double-bind doit être considéré « non pas dans les termes d'un « bourreau » (binder) et de sa victime mais en termes de personnes prises dans un système permanent qui produit des définitions conflictuelles de la relation ». Tout comme la communication, il peut s'agir là d'un mécanisme inconscient, ce qui le rend d'autant plus problématique.

Toutes les recherches et réflexions de Bateson trouvent leur aboutissement dans La nature et la pensée – esprit et nature : une unité nécessaire. Le travail de l'anthropologue est conduit par une interrogation apparemment simple mais d'une ampleur indéfinissable : quelle est la structure qui relie toutes les créatures vivantes ? Il s'agirait selon lui d'une métastructure, une « structure de structures », ce qui lui permet de parler de « structures qui relient ». C'est à partir de ce concept de métastructure que Bateson va distinguer les différents types logiques, qui permettent d'étager l'analyse et donc de la préciser. Il parle ainsi de relations de premier ordre (cadre), de deuxième ordre (métacadre), de troisième ordre (métamétacadre)... Le passage à un type supérieur permet d'appréhender la dissidence à un système comme faisant partie systémique d'un tout.

Bateson revient sur sa théorie de la communication, et en établit les principales caractéristiques. En premier lieu, « toute communication nécessite un contexte, […] sans contexte il n'y a pas de sens, et […] les contextes confèrent le sens parce qu'il y a une classification des contextes. ». L'histoire est donc le fruit d'un contexte : selon Bateson ce qui est appelé « expérience » n'est pas objectif mais relève plutôt de la perception, est « une image induite par l'intermédiaire d'organes sensoriels particuliers et de voies nerveuses et donc propre à chacun. ». Le premier élément de la communication est donc, avant tout, le codage de l'information. Pour que celle-ci ait un sens, elle doit être décodée par celui qui la reçoit. C'est là la rétroaction (feedback) : « la cause produit un effet, qui à son tour agit sur la cause (qui devient donc effet de la cause qui était précédemment l'effet, etc., dans une logique causale circulaire). ». Le codage étant forcément limité en raison du langage articulé, l'esprit humain va se conformer au principe du rasoir d'Occam, et privilégier la simplicité à la complexité.

Comme le remarque Bateson, il existe dans la nature comme dans la pensée un seuil perceptif minimal de la variation, qui est propre à chaque organisme, en-deçà duquel le changement est imperceptible ; l'esprit humain ne détecte parfois plus la variation. C'est le cas dans la post-modernité (12), dont le changement est le mode de fonctionnement. Les membres conformistes d'un système assurent sa cohérence interne, par la reproductibilité de ce système ; un comportement divergent au sein de cette homogénéité a de grandes chances d'être imprévisible. L'hypothèse dite de Russell a pour but de déterminer des lois qui feront obstacle à la stochastique par la limitation du potentiel de divergence. Tout changement nécessite de l'information, mais également que le système soit réceptif à cette information, sous peine d'imperméabilité au changement.

Tout système doit son équilibre à une régulation qui passe par l'établissement d'une « valeur » optimale (la métavaleur), « un seuil au-delà ou en-deçà duquel sa survie est menacée ». Certaines constantes sont nécessaires, mais c'est le changement qui caractérise la vie, le fonctionnement d'un système. Bateson utilise pour expliciter son propos l'exemple du funambule sur la corde raide : « de petits coups de vent ou des vibrations de la corde ne le feront pas chuter, mais l'intensité dans ces variations doit rester minime pour ne pas provoquer sa chute ». Les éléments divergents doivent être limités et ne pas être ignorés, sous peine de mettre en péril le bon fonctionnement d'un système : l'information mal décodée, la rétroaction serait inopérante, et l'échange d'informations serait alors biaisé. Ce dysfonctionnement peut mener à ce que Bateson appelle la schismogenèse, l'escalade progressive dans les relations, qui peut conduire à l'emballement puis à la rupture du système. C'est par l'action du circuit correcteur de ce système que cet effet pourra être stoppé, par la combinaison du divergent et du système : « le circuit correcteur, pour pallier la défaillance, ne doit pas concerner qu'un secteur du système (parlons au choix d'un nœud borroméen ou d'une complémentarité des classes). »

Bateson établit que l'esprit récepteur, dans le cas d'une communication de type « télégraphique » impliquant un émetteur et un récepteur, doit s'informer sur l'information à décoder par le décodage de métamessages ; la signification du code varie selon le code lui-même et la relation qui unit émetteur et récepteur. Cela peut aboutir à une forme de schizophrénie, via le double bind que nous avons déjà mentionné, qui se manifeste sous sa forme politique par des injonctions paradoxales telles que « Sois libre » ou « Désobéis », où il est donné au sujet l'ordre de ne pas obéir ; comment réagir à une telle injonction ? Dans les deux cas, le sujet ne peut être libre, en tant qu'il peut sacrifier à ce qui lui est dit, obéissant de fait à l'ordre qui lui est donné, soit ne pas y obéir, agissant à l'encontre de ce qui lui est prescrit, désobéir, et étant donc obligé d'obéir.

La divergence est cependant indispensable à l'évolution d'un système, Bateson le dit lui-même : « Un monde de sens, d'organisation et de communication n'est pas concevable sans discontinuité, sans seuil. Si les organes sensoriels ne peuvent recevoir de nouvelles que de la différence, si les neurones sont ou bien excités ou bien ne le sont pas, alors le seuil devient nécessairement un aspect de la façon dont est assemblé le monde vivant et mental. ».

 

Paul Watzlawick

Les concepts et théories de Bateson ont été repris et approfondis, parfois dans un sens tout à fait différent, par ses successeurs du « collège invisible ». Parmi ceux-ci, le plus connu est sans aucun doute Paul Watzlawick, qui rejoignit le Mental Research Institute de Don Jackson en 1962.

Paul Watzlawick est né à Villach en Autriche en 1921, et a été éduqué dans la tradition autrichienne de la rigueur et du respect des sciences positives. Ayant initialement l'objectif de devenir médecin, il obtient un doctorat de philosophie en 1949 et se spécialise en philosophie du langage et en logique. Après avoir reçu une formation analytique à Zürich, il enseigne la psychanalyse et la psychothérapie, et découvre les travaux de Bateson dans les années cinquante. Il va rencontrer Albert Scheflen en 1960 à Philadelphie, et collaborer à son Institute for Direct Analysis ; ce dernier lui présentera Don Jackson fin 1960, qui l'engage au Mental Research Institute qu'il vient de créer, où il rencontrera Gregory Bateson, dont les travaux le passionnent. Watzlawick va vite abandonner son passé analytique, et apprendre de Don Jackson, Gregory Bateson et Milton Erickson ; il parlera même des « trois géants sur les épaules desquels il va se jucher. ».

Comprenant la pensée de Bateson, ce qui n'était pas le cas de tous ceux qui s'en inspiraient, Watzlawick est l'un des rares chercheurs à souligner l'importance des Types Logiques dans l'hypothèse de la double contrainte. La parution de Une logique de la communication fait émerger nombre d'idées nouvelles, fondées sur la cybernétique et la théorie des systèmes (13), tout en gardant un cadre de référence, qui reste le système d'interaction dyadique : la mère et son fils, l'époux et l'épouse, le thérapeute et son patient, etc. « La rupture est nette avec une psychologie monadique où l'individu (le sujet) constitue le fondement de l'analyse. ». L'interaction, en tant que système, ne se résume pas à la somme de ses éléments, selon Watzlawick et ses collègues ; c'est pourquoi ils s'inscrivent dans le modèle orchestral de la communication. Ils font cependant moins cas de certains cadres sur lesquels l'anthropologue ou le sociologue pourraient se concentrer : Watzlawick et ceux qui travaillent avec lui n'ont reçu aucune formation anthropologique mais une formation psychiatrique ; leur analyse s'éloigne donc de celle de Bateson ou encore de Birdwhistell.

Au sein du Brief Therapy Center créé par Richard Fisch en 1967, Watzlawick et ses collègues cherchent à analyser les méthodes et diagnostics intuitifs de Jackson et Erickson. Ils opposent ainsi deux types de changement de situation. Le « changement 1 » consiste en une modification à l'intérieur d'un système, tandis que le « changement 2 » correspond à une transformation du système lui-même. Les auteurs citent l'exemple d'un officier chargé de faire évacuer une place lors d'une émeute : « Mesdames, Messieurs, j'ai reçu ordre de tirer sur la canaille. Mais comme je vois devant moi beaucoup de citoyens honnêtes et respectables, je leur demande de partir pour que je puisse faire tirer sans risque sur la canaille. ». L'analyse est la suivante : pour modifier une situation d'émeute, la solution classique relève d'un « changement 1 » ; « elle consiste à répondre à l'hostilité par l'hostilité. On reste ainsi au sein du même système […]. Ce qui, dans le long terme, ne résout rien. ». L'officier effectue ici un « changement 2 » : « il sort la foule du cadre qui jusqu'alors l'englobait lui-même avec la foule, et le recadre d'une manière qui satisfait toutes les parties concernées. ».

La prescription du symptôme par le psychothérapeute a un fonctionnement similaire : il s'agit d'un recadrage de la situation, afin que celle-ci ne soit plus la même ; une autre réalité se met alors en place, avec un sens différent. Watzlawick et ses collègues du Brief Therapy Center prennent l'exemple d'un collègue bègue à qui, faisant remarquer à quel point il pouvait se distinguer des autres par le caractère différent de son discours, ils ordonnèrent de continuer à bégayer, afin de renforcer son avantage. Se sentant plus à l'aise avec ses clients dans ce nouveau cadre, celui-ci s'aperçut petit à petit que son bégaiement diminuait, jusqu'à disparaître totalement.

Ce type de recadrage relance le débat sur « la réalité de la réalité » : Watzlawick analyse ce problème et établit une distinction entre ce qu'il appelle une « réalité du premier ordre », qui fait référence aux propriétés physiques des objets, et une « réalité du second ordre », qui renvoie pour sa part aux propriétés sociales, telles que la valeur ou la signification, de ces objets. Cet ouvrage dépasse le cadre psychothérapeutique, et rappelle des travaux tels que ceux de Kuhn ou de la « construction sociale de la réalité ». Par l'adaptation de ces conceptions au champ de la thérapie, Watzlawick et ses collègues, bien que partant du projet de Bateson d'une théorie générale de la communication (ce à quoi reviendra Birdwhistell), en arrivent à une théorie de la thérapie.

 

Si Paul Watzlawick est l'un des deux représentants les plus connus de l'école de Palo Alto, c'est en partie pour son travail personnel, mais aussi et surtout pour sa participation à l'ouvrage majeur du « collège invisible » de Palo Alto, L'invention de la réalité, rédigé sous sa direction par de nombreux auteurs (parmi lequels figurent von Glaserfeld, von Fœrster ou encore Elster (14)) et paru en 1981 (15). Cet ouvrage se caractérise par un constructivisme radical, et part du postulat selon lequel la réalité serait non perçue et objectée, mais construite subjectivement, de manière inconsciente : tout est question de communication.

Le constructivisme radical récuse l'idée d'un monde objectif ; nous ne pouvons en effet connaître que ce que nous construisons nous-mêmes. « La relation entre connaissance et réalité n'est plus unique, mais on postule une équivalence de relations (homomorphisme). […] La clef convient à la serrure, mais de multiples clefs permettent de l'ouvrir. ». Pour reprendre les termes de von Glaserfeld, notre connaissance ne reflète que « la mise en ordre et l'organisation d'un monde constitué par notre expérience. ». Toute activité cognitive du sujet est orientée vers un but, qui déterminera sa construction du sens. « En résumé, la capacité d'assimilation et d'ordonnancement de la matière empirique créera chez le sujet la capacité de décodage d'une réalité spécifique, qui construira sa réalité. Tout est question de réception, d'assimilation et de filtrage de l'information codée au sein d'un système donné. ».

Si la perception de notre environnement détermine notre construction de la réalité, il n'est selon von Fœrster pas impossible qu'elle relève de notre invention. Une « in-convenance » quant au réel entraîne chez le sujet la nécessité d'un ajustement ; la cognition est donc chez von Fœrster synonyme de computation d'une réalité. Ce nécessaire ajustement est rendu possible par la rétro-action, le feedback théorisé par Bateson, qui correspond tout simplement à un retour du réel. C'est ce qui permet au sujet, par l'ajustement de sa construction de la réalité, de décoder correctement l'information qui lui parvient, et par conséquent de construire une réalité équilibrée ; c'est d'ailleurs là le but de la cybernétique. (16) Ce processus se déroule en plusieurs étapes : « La cognition est dans un premier temps la computation de descriptions d'une réalité. Puis, via rétro-action, elle devient la computation de descriptions de descriptions de descriptions, etc. Enfin, elle finit par être la computation de computations de computations, etc. Pour faire simple, l'effet peut rétroagir sur sa propre cause. En résumé, von Fœrster propose de comprendre « le processus cognitif en tant que computation récursive illimitée » ».

Watzlawick associe ce phénomène rétroactif à ce qu'il qualifie de self-fulfilling prophecies, les prédictions qui se vérifient d'elles-mêmes. (17) Ce phénomène peut se répéter à l'infini, comme l'illustre Watzlawick en ayant recours au piston et à son rôle dans le moteur à vapeur de Watt : le piston était poussé par la vapeur, mais dans un système linéaire, jusqu'à ce que Watt trouve le moyen de mettre le mouvement du piston au service de sa propre régulation. Le mouvement rétroagissait de ce fait sur lui-même, activant à la fois l'ouverture et la fermeture des soupapes. « La cause produisait l'effet, qui rétroagissait lui-même sur la cause, ad infinitum. ». L'avantage de la répétition produite par la rétroaction est de permettre prévision et anticipation, par induction et surtout réduction de la marge d'erreur dont souffrirait une analyse causale plus superficielle, de type « si... alors... ». C'est là tout le danger de ce phénomène : réutilisée dans le cadre de l'ingénierie sociale, cette donnée cybernétique permet d'influencer le comportement présent, à partir d'évènements futurs annoncés. « […] On crée délibérément une réalité qui sans cela n'aurait jamais existé, pour les besoins du moment. […] La manipulation doit créer chez le sujet de l'autosuggestion. ». Cette autosuggestion crée chez le sujet ce que l'on appelle l'effet Pygmalion : il se sent contraint d'agir comme il le fait, persuadé que c'est là ce qu'on attend socialement de lui.

Watzlawick met d'ailleurs en garde contre cette « fabrication du consentement » ; la publicité et la propagande sont pour lui deux parfaits et « répugnants » abus de ces concepts, en ce qu'ils « essaient tout à fait délibérément de provoquer des attitudes, des suppositions, des préjugés ou autres idées dont la réalisation paraît ensuite parfaitement naturelle et logique. Grâce à ce lavage de cerveau, on voit le monde « ainsi » donc le monde est « ainsi ». ». Le principe majeur dégagé par l'école de Palo Alto et repris en ingénierie sociale est là : ce ne sont pas les faits qui importent, mais la façon dont les faits sont perçus par le sujet. Pour agir sur cette perception, il faut saturer la capacité d'analyse du sujet : « l'imprégnation de la propagande doit se faire par la surinformation qui la rend ainsi imperceptible chez le récepteur, inconsciemment saturé et conditionné par les messages transmis. ». Cette construction de la réalité se constate également dans le milieu psychiatrique, comme le remarque Rosenhan ; d'après lui, les notions de normalité et d'anormalité (la norme et le déviant) dépendent de la culture et du contexte où nous nous trouvons, elles n'existent pas en soi. C'est selon les normes de référence en vigueur dans le système où il évolue qu'un individu sain sera considéré ou non comme un malade mental.

Jon Elster distingue un nouvel obstacle épistémologique majeur à l'appréhension d'une réalité : il s'agit du refus de la complexité du langage. (18) Elster distingue, pour éviter la simplification du langage et donc la déformation des propos, la négation active de la négation passive, dont la différence se situe au niveau de la logique de l'intention : « Dans cette dernière, il faut donc distinguer le désir de ne pas faire x du désir de l'absence de désir de faire x. ».La négation d'une conjonction et une conjonction de négations sont deux phénomènes distincts. (19) La récusation de la nuance est utilisée à des fins de simplification manichéenne, occultant toute profondeur de réflexion. Elster reprend donc Hegel pour affirmer que la négation active est paradoxale : « l'absence d'un objet supprime toute dialectique, le sujet ne peut donc désirer consciemment la destruction de l'altérité qui lui permet de se construire et se déterminer. Par exemple, pas de Nous sans les Autres, […] pas de futur sans passé : « Seule une société qui garde vivante la mémoire du passé est capable d'orienter les processus qui informent l'avenir. ». ». Elster conclut en affirmant qu'un objet d'opposition vaut mieux qu'une absence d'objet, car il permet une dialectique.

Le constructivisme radical présenté dans L'invention de la réalité a toutefois le défaut de légitimer, par extension, un relativisme intégral. Or, « l'absence d'imposition d'un modèle symbolique dominant au motif que nous devrions respecter les réalités de chacun » rend impossible tout cadre de référence, et donc tout ancrage, toute base sur laquelle se reposer pour établir un jugement.

 

Ce travail sur le langage est repris et magnifié par l'idéologie, dont le principal support est justement le langage, qui lui permet de construire une réalité biaisée. Il est cependant lui-même limité : « l'interprétation qu'il propose ne prend pour référence que son propre système de valeurs. Quand bien même il choisirait de le dépasser pour l'analyser, son méta-cadre conceptuel serait lui aussi victime de ses conceptions ». C'est là l'application contemporaine de ces concepts, dans le champ politique : par la construction d'une réalité, injectée petit à petit aux hommes, il devient possible d'orienter leur action. (20) Il est intéressant de noter que l'approche cybernétique de l'ouvrage permet de comprendre comment les ingénieurs sociaux procèdent pour avoir toujours un coup d'avance et faire croire aux changements librement consentis alors qu'ils ont été planifiés depuis bien longtemps (on pourra ici se reporter à l'essai Gouverner par le chaos). L'application politique des découvertes de l'école de Palo Alto est observable au quotidien ; c'est là l'utilité de la conception « orchestrale » de la communication, où  tout un chacun communique et se voit communiquer des informations sans le vouloir, ni même s'en rendre compte, jusqu'à voir son comportement influencé à son insu. La « nouvelle communication » est d'une redoutable efficacité dès lors qu'il s'agit d'agir sur l'esprit humain ; son application à un homme seul ou à un ensemble d'individus ne requiert qu'un changement de degré, non de nature.

 

Notes

(1) Expression inventée par Derek J. de Salla Price, pour parler des réseaux de connexion dominant une discipline scientifique, et reprise par la suite.

(2) Concept de rétroaction.

(3) Le concept de feedback positif consiste en un renforcement du système dans son escalade vers la destruction totale (Bateson travaillait alors sur l'idée de l'éclatement d'un système social).

(4) Le feedback négatif permet une conceptualisation « plus simple et plus générale : par autocorrections successives, le système est capable de retourner à la stabilité. » (Y. Winkin, La nouvelle communication, Éd. du Seuil, 1981, p. 35).

(5) « Pour moi, parler de communication non verbale a autant de sens que de parler de physiologie non cardiaque. » (Birdwhistell), cité dans La nouvelle communication, p. 24.

(6) « De même qu'il est possible de parler une langue correctement et couramment et de n'avoir cependant pas la moindre idée de sa grammaire, nous obéissons en permanence aux règles de la communication, mais les règles en elles-même, la « grammaire » de la communication, est quelque chose dont nous sommes inconscients. » (Sur l'interaction, P. Watzlawick et J. Weakland, Paris, Éd. Du Seuil, 1981, p. 56).

(7) La double-contrainte.

(8) Créateur du Mental Research Institute en 1959, Don Jackson est à l'origine d'une nouvelle conception de la schizophrénie et d'un nouveau traitement, en l'insérant dans le contexte familial. C'est grâce à son travail que la thérapie familiale est devenue un secteur à part entière de la psychiatrie américaine.

(9) « Vers une théorie de la schizophrénie », repris dans Vers une écologie de l'esprit, G. Bateson, t. II, [18, p. 9-34].

(10) L'hypothèse suivante est développée dans La nouvelle communication, pp. 39-40.

(11) Bateson distingue ici deux types logiques. Le retrait de la mère appartient à un type logique de niveau I, tandis que l'approche appartient à un type logique de niveau II (La nouvelle communication, p. 39).

(12) Bateson propose une analogie intéressante : « Il n'est pas dépourvu d'importance que nous soyons presque toujours inconscients de la tendance de nos changements d'état. Une fable quasi-scientifique raconte que, si vous arrivez à faire asseoir tranquillement une grenouille dans une casserole contenant de l'eau froide et que vous augmentez la température très lentement et progressivement, de manière qu'aucun moment ne soit marqué comme celui où elle devrait bondir dehors, eh bien, elle ne sautera jamais. Elle cuira. L'espèce humaine, qui change son propre environnement en augmentant progressivement la pollution et se dégrade l'esprit en détériorant lentement la religion, l'éducation, se trouve-t-elle assise dans une telle casserole ? »

(13) L'un et l'autre, en s'interpénétrant, donneront plus tard la systémique.

(14) Ernst von Glaserfeld est un philosophe, cybernéticien et psychologue né en 1917 à Munich, et est considéré comme le fondateur du constructivisme radical. Heinz von Fœrster est un scientifique alliant physique et philosophie. Né à Vienne en 1911, il est considéré comme l'un des fondateurs de la cybernétique de deuxième ordre. Jon Elster, pour sa part, est un philosophe et sociologue norvégien né en 1940.

(15) La traduction paraîtra aux Éditions du Seuil en 1985.

(16) Le but premier de la cybernétique est en effet d'assurer l'équilibre à un système.

(17) Dans le cas d'une pénurie d'essence à venir, et annoncée, les consommateurs affolés vont se précipiter pour accumuler un stock de carburant suffisant pour survivre à la pénurie, et provoquent de ce fait la pénurie prévue. L'effet a alors rétroagi sur sa cause.

(18) Le novlangue de 1984, de George Orwell, en est un exemple représentatif. La simplification et la limitation de la pensée passent par la simplification du langage.

(19) Elster reprend, afin de clarifier son propos, des exemples donnés par Kant : ainsi, la négation passive du mouvement est le repos, tandis que sa négation active est le mouvement en sens opposé ; la négation passive de l'obligation est la non-obligation, sa négation active est l'interdiction, etc.

(20) Voir les self-fulfilling prophecies mentionnées par Watzlawick.

 

Bibliographie

 

·Communication structure : Analysis of a Psychotherapy Transaction, Bloomington, Indiana University Press, 1973

·G. Bateson, Vers une écologie de l'esprit, t. II

·G. Bateson, D. Jackson, J. Haley, J. Weakland : « A Note on the Double Bind - 1962 », in Family Process, 2, 1963

·G. Bateson, La nature et la pensée – esprit et nature : une unité nécessaire

·P. Berger et T. Luckmann, La construction sociale de la réalité, Paris, Méridiens-Klincksieck, 1986

·T. Kuhn, La structure des révolutions scientifiques, Paris, Flammarion, 1972

·Scriptoblog : L'invention de la réalité (dir. P. Watzlawick)

·Scriptoblog : La nature et la pensée (G. Bateson)

·P. Watzlawick, « A review of the Double-Bind Theory », Family Process, 2, 1963

·P. Watzlawick, J. Beavin et D. Jackson, Une logique de la communication, Paris, Éd. du Seuil, 1972

·P. Watzlawick, J. Weakland, R. Fisch, Changements : paradoxes et psychothérapie, Paris, Éd. du Seuil, 1975

·P. Watzlawick, La réalité de la réalité. Confusion, désinformation, communication, Paris, Éd. du Seuil, 1978

·P. Watzlawick et J. Weakland, Sur l'interaction, Paris, Éd. Du Seuil, 1981

·Y. Winkin, La nouvelle communication, Éd. du Seuil, 1981{jcomments on}

Si le nom de « Palo Alto » correspond à une ville des Etats-Unis, de Californie pour être exact, il s'agit également de l'abréviation générique utilisée pour désigner ce que l'on pourrait au premier abord considérer comme une école de pensée. « L'école de Palo Alto » a cependant pour originalité de ne pas être une école de pensée au sens strict du terme, qui présenterait une unité conceptuelle, un même cadre de pensée et une même orientation ; elle n'est en outre pas affichée ouvertement, d'où son surnom de « collège invisible » (1). Certains noms y sont associés (Gregory Bateson, Paul Watzlawick, notamment) mais elle reste pourtant obscure, éclairée seulement par quelques concepts associés à ces noms, tels que la « double contrainte », la « présentation de soi », la « dimension cachée »... Tant d'idées et de noms qui, reliés entre eux, ne présentent pourtant au premier abord aucun point commun, si ce n'est d'être liés à Palo Alto. Car c'est bien là le premier caractère commun de ce « collège invisible » : sa situation géographique, d'où il tire son nom. S'il est cependant un concept central au sein de cette « école », c'est une nouvelle conception de la communication ; on parle en effet de la « nouvelle communication » au sujet de l'école de Palo Alto. Contrairement à l'idée orthodoxe de la communication, dite « télégraphique », en ce qu'elle suppose un émetteur et un récepteur, la nouvelle conception est plutôt de type « orchestral », c'est-à-dire qu'elle procède d'un ensemble d'individus, qui y participent tous.

C'est donc cette apparente discontinuité épistémologique vaguement liée par une conception partagée, bien que de façon superficielle, de la communication, que nous allons tâcher de développer, en abordant dans un premier temps ce « collège invisible », et plus spécifiquement la « section » de Palo Alto (le « collège invisible » se développera en effet à Philadelphie) et ses principales caractéristiques, pour ensuite en étudier les deux penseurs majeurs, Gregory Bateson et Paul Watzlawick.

 

Palo Alto

 

La désignation « école de Palo Alto » a avant tout une signification géographique, nous l'avons vu, et n'implique de fait pas une unité dans la formation de ses membres, ou dans leurs méthodes. Ainsi, mathématiciens, psychiatres, psychologues et anthropologues se côtoient et travaillent ensemble, mettant en commun leurs connaissances et leurs méthodes. « L'école de Palo Alto » s'inscrit, de même, dans la durée, en ceci que les penseurs qui la composent s'étalent sur plusieurs périodes. Le premier membre de Palo Alto, d'un point de vue chronologique, et qui en est à l'origine, est né au début du XXème siècle ; il s'agit de Gregory Bateson, auquel se réfèrent tous ses successeurs. Avant tout destiné à la zoologie, il s'oriente finalement vers l'anthropologie et est en partie à l'origine du développement de la cybernétique et des sciences cognitives. C'est à partir des années 40 qu'il va envisager une approche différente de la communication et du comportement humain, après sa découverte en 1942 du concept cybernétique de feedback (2), dont il dégagera deux aspects : le feedback positif (3) et le feedback négatif (4). C'est à partir de cette distinction que se développera la cybernétique ; mais tel n'est pas l'objectif de Bateson. Son sujet d'étude est, avant tout, la communication entre les membres d'une société et, de ce fait, l'étude comportementale. C'est cet objet d'étude qui permet de parler d'« école » de Palo Alto : malgré les horizons et les approches différents, le sujet principal d'étude reste le même, à savoir le comportement et la communication. C'est la discontinuité épistémologique caractéristique de cette école qui en fait la richesse ; elle permet une pluralité d'approches sur un même sujet, d'en étudier différents aspects et, de fait, d'en observer les limites.

 

Le travail de l'école de Palo Alto sur la communication part d'un constat, d'une conception originale de la communication même. Il s'agit de se détacher de la conception mathématique de la communication établie par Claude Shannon, élève de Wiener, qui voit celle-ci selon un modèle dit « télégraphique », selon une « théorie mathématique de la communication ». Il conçoit en effet la communication comme « acte verbal, conscient et volontaire », impliquant un émetteur et un récepteur (d'où l'analogie avec le télégraphe). Cette conception correspond aux télécommunications, sans aucun doute, mais nullement aux sciences humaines ; c'est de ce constat que va émerger une nouvelle conception de la communication, qui sera utilisée par l'école de Palo Alto.

Loin de la vision de Shannon, il s'agit plutôt d'un modèle « orchestral » de la communication : A. Sheffen développe en 1973 l'idée que chaque individu participe à la communication, plutôt qu'il n'en est l'origine ou l'aboutissement, d'où l'idée d'orchestre. Cette nouvelle conception ne renie pas totalement celle de Shannon qui voit avant tout un acte verbal (Birdwhistell, un des premiers théoriciens du « collège invisible », y accorde d'ailleurs une importante prépondérante (5)), mais envisage d'autres moyens de communiquer. C'est d'ailleurs là l'un des postulats de Bateson : c'est avant tout pour étudier les différentes formes de communication au sein des cultures qu'il va étudier ces dernières sur le terrain. L'axiome fondamental d'Une logique de la communication, « on ne peut pas ne pas communiquer », en est l'héritage direct : tout homme vit dans et par des « codes » (entendus comme corps de règles), et les chercheurs étudiant s'opposant à une conception simplement verbale et consciente de la communication vont appeler ainsi toute utilisation de ces codes.

La communication n'est pas nécessairement consciente, telle est l'idée majeure de l'école de Palo Alto (6). C'est justement lorsqu'elle est inconsciente qu'elle est la plus intéressante, car elle n'est ni réfléchie ni voulue : « La communication est conçue comme un système à multiples canaux auquel l'acteur social participe à tout instant, qu'il le veuille ou non. ». L'étude et la compréhension de ces formes inconscientes et non verbales de la communication offre une dimension politique et psychologique absente de la conception télégraphique établie par Shannon : en sachant jouer sur la communication inconsciente et donc sur l'esprit humain sans que celui-ci ne s'en rende compte, n'est-il pas concevable d'orienter ce dernier dans un sens ou dans un autre ?

 

L'école de Palo Alto est souvent associée à deux noms, deux penseurs qui en sont les représentants les plus connus. Il s'agit de Gregory Bateson et de Paul Watzlawick. Si le premier est à l'origine non seulement du « collège » mais également de nombre de ses principaux concepts, le second les a développés et leur a donné une portée plus grande encore, parfois dans une optique différente de celle initialement pensée par Bateson.

 

Gregory Bateson

 

Avec Paul Watzlawick, Gregory Bateson représente probablement la figure la plus connue du département de psychologie sociale de Palo Alto. Il est à l'origine de nombreux concepts auxquels ses successeurs se réfèrent continuellement, et qui influencent leur cadre d'expérimentation et de compréhension, bien qu'ils aient eu une formation différente. Bateson, en effet, est avant tout anthropologue ; c'est donc sur le terrain qu'il a fait ses observations, notamment en Nouvelle-Guinée et sur l'île de Bali, et qu'il esquisse les premiers concepts qu'il développera plus tard. Assisté de Margaret Mead, il multiplie les observations sur le terrain et les conférences, et esquissera ce qui deviendra plus tard la cybernétique. C'est en 1942 que sa pensée franchit un pas majeur, lorsqu'il rencontre l'idée de feedback, qui lui permettra de développer son idée majeure, le double-bind. (7)

Le phénomène de double-contrainte caractérise les rapports sociaux et familiaux, sur lesquels se spécialisent non seulement Bateson mais aussi ses successeurs tel Don Jackson. (8) Le concept de double-bind est développé par Bateson et son équipe dans un article paru en 1956 (9), et se présente en substance comme ceci (10) : (A) soit un système familial où le père est faible ou absent, et où la mère est hostile à l'enfant ou effrayée par lui. (B) Si l'enfant s'approche de sa mère, elle se retire. Mais si ce dernier agit en conséquence et se retire également, sa mère simule une approche qui dénie son retrait ; cette approche simulée est un commentaire sur son geste antérieur, un message sur un message (11). La séquence recommence alors : si la mère s'approche, l'enfant fait de même ; dès qu'il s'approche elle se retire, et ainsi de suite. C'est là qu'apparaît la difficulté (C) : « Si l'enfant saisit la distinction entre ces deux types de messages, il est « puni » en ce sens qu'il comprend que sa mère le rejette effectivement mais tente de lui faire croire qu'elle l'aime. ». Pour éviter cette punition (« pour pouvoir survivre avec elle »), il doit donc faire semblant de ne pas voir cette distinction. Or, s'il joue le jeu de sa mère et s'approche quand elle s'approche de lui, elle se retire et le « punit » encore par ce comportement de mise à distance. L'enfant est donc coincé, aucun choix ne lui est possible : « L'enfant est puni parce qu'il interprète correctement ce que sa mère exprime ; et il est également puni parce qu'il l'interprète mal. Il est pris dans une double-contrainte. ». La seule échappatoire serait alors une « métacommunication », un commentaire sur la position contradictoire dans laquelle sa mère l'a placée, ce que sa mère lui rendra impossible.

Les découvertes de Bateson sur la double-contrainte eurent une portée majeure sur la psychiatrie et notamment sur le traitement de la schizophrénie : en adaptant sa théorie au schizophrène adulte, il apparaît que celui-ci se caractérise par cette atrophie de cette capacité de « métacommunication » nécessaire à toute interaction sociale. Ainsi, « le schizophrène adulte peut se définir par cette même incapacité à distinguer les messages de niveau I ou de niveau II. Il prend littéralement tout message émis ou reçu. Il ne métacommunique plus, à son propos ou à propos d'autrui. ». Cette théorie est à l'origine du traitement de la schizophrénie proposé par le Brief Therapy Center, où travaillent entre autres Don Jackson et Paul Watzlawick. Il faut cependant préciser que le terme de double-bind doit être considéré « non pas dans les termes d'un « bourreau » (binder) et de sa victime mais en termes de personnes prises dans un système permanent qui produit des définitions conflictuelles de la relation ». Tout comme la communication, il peut s'agir là d'un mécanisme inconscient, ce qui le rend d'autant plus problématique.

 

Toutes les recherches et réflexions de Bateson trouvent leur aboutissement dans La nature et la pensée – esprit et nature : une unité nécessaire. Le travail de l'anthropologue est conduit par une interrogation apparemment simple mais d'une ampleur indéfinissable : quelle est la structure qui relie toutes les créatures vivantes ? Il s'agirait selon lui d'une métastructure, une « structure de structures », ce qui lui permet de parler de « structures qui relient ». C'est à partir de ce concept de métastructure que Bateson va distinguer les différents types logiques, qui permettent d'étager l'analyse et donc de la préciser. Il parle ainsi de relations de premier ordre (cadre), de deuxième ordre (métacadre), de troisième ordre (métamétacadre)... Le passage à un type supérieur permet d'appréhender la dissidence à un système comme faisant partie systémique d'un tout.

Bateson revient sur sa théorie de la communication, et en établit les principales caractéristiques. En premier lieu, « toute communication nécessite un contexte, […] sans contexte il n'y a pas de sens, et […] les contextes confèrent le sens parce qu'il y a une classification des contextes. ». L'histoire est donc le fruit d'un contexte : selon Bateson ce qui est appelé « expérience » n'est pas objectif mais relève plutôt de la perception, est « une image induite par l'intermédiaire d'organes sensoriels particuliers et de voies nerveuses et donc propre à chacun. ». Le premier élément de la communication est donc, avant tout, le codage de l'information. Pour que celle-ci ait un sens, elle doit être décodée par celui qui la reçoit. C'est là la rétroaction (feedback) : « la cause produit un effet, qui à son tour agit sur la cause (qui devient donc effet de la cause qui était précédemment l'effet, etc., dans une logique causale circulaire). ». Le codage étant forcément limité en raison du langage articulé, l'esprit humain va se conformer au principe du rasoir d'Occam, et privilégier la simplicité à la complexité.

Comme le remarque Bateson, il existe dans la nature comme dans la pensée un seuil perceptif minimal de la variation, qui est propre à chaque organisme, en-deçà duquel le changement est imperceptible ; l'esprit humain ne détecte parfois plus la variation. C'est le cas dans la post-modernité (12), dont le changement est le mode de fonctionnement. Les membres conformistes d'un système assurent sa cohérence interne, par la reproductibilité de ce système ; un comportement divergent au sein de cette homogénéité a de grandes chances d'être imprévisible. L'hypothèse dite de Russell a pour but de déterminer des lois qui feront obstacle à la stochastique par la limitation du potentiel de divergence. Tout changement nécessite de l'information, mais également que le système soit réceptif à cette information, sous peine d'imperméabilité au changement.

Tout système doit son équilibre à une régulation qui passe par l'établissement d'une « valeur » optimale (la métavaleur), « un seuil au-delà ou en-deçà duquel sa survie est menacée ». Certaines constantes sont nécessaires, mais c'est le changement qui caractérise la vie, le fonctionnement d'un système. Bateson utilise pour expliciter son propos l'exemple du funambule sur la corde raide : « de petits coups de vent ou des vibrations de la corde ne le feront pas chuter, mais l'intensité dans ces variations doit rester minime pour ne pas provoquer sa chute ». Les éléments divergents doivent être limités et ne pas être ignorés, sous peine de mettre en péril le bon fonctionnement d'un système : l'information mal décodée, la rétroaction serait inopérante, et l'échange d'informations serait alors biaisé. Ce dysfonctionnement peut mener à ce que Bateson appelle la schismogenèse, l'escalade progressive dans les relations, qui peut conduire à l'emballement puis à la rupture du système. C'est par l'action du circuit correcteur de ce système que cet effet pourra être stoppé, par la combinaison du divergent et du système : « le circuit correcteur, pour pallier la défaillance, ne doit pas concerner qu'un secteur du système (parlons au choix d'un nœud borroméen ou d'une complémentarité des classes). »

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