La Petite Muette

Publié le : 08/05/2008 00:00:00
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soldat

La situation internationale

Avant tout, pour fixer les ordres de grandeur, les budgets militaires 2008 des 10 principales puissances (estimation dans de nombreux cas, dollars en parité de pouvoir d'achat) :

1. États-Unis 620 milliards de dollars

2. Russie 70 milliards de dollars

Chine 70 milliards de dollars

4. Japon 40 milliards de dollars

Royaume-Uni 40 milliards de dollars

France 40 milliards de dollars (hors gendarmerie nationale)

7. Arabie saoudite 30 milliards de dollars

8. Allemagne 25 milliards de dollars

9. Brésil 20 milliards de dollars

10. Inde 18 milliards de dollars

L’Italie, Israël et l’Iran suivent de près. Ensuite, on tombe très vite sur des budgets insignifiants à l’échelle géostratégique.

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Ce petit classement révèle que :

1°) En matière militaire, les USA dépensent à eux seuls plus que tout le reste de la planète. C’est probablement une situation géostratégique sans précédent historique.

2°) L’armée française coûte le quinzième de l’armée américaine.

3°) L’Union européenne, qui a un PIB supérieur à celui des USA, a des armées à peu près cinq fois moins coûteuses.

A partir de là, deux constats :

1°) Il semble à ce stade très difficile pour la France de risquer une situation de confrontation directe avec les USA. Nous sommes obligés de louvoyer, parce que nous sommes faibles.

2°) Les USA vont chercher à se doter de supplétifs. L’effort militaire américain est considérable (5 % du PIB). C’est moins que pendant la guerre du Vietnam (9 % du PIB), mais presque autant que pendant la période « hors Vietnam » de la guerre froide (les années 70-80). Or, les USA sont limite faillite. Donc ils vont chercher à réduire le coût de l’US Army, soit en faisant payer leur armée par leurs clients (tribut versé par les peuples soumis, dollar as good as oil), soit en les obligeant à augmenter leurs dépenses militaires pour couvrir une partie de la charge représentée par les guerres néocoloniales (Irak, Afghanistan, d’autres demain).

Le budget français

Passons maintenant à l’étude du budget français.

1°) Constat : une armée qui investit peu

Si l’on se base sur les dernières données publiées, la répartition des crédits devrait être à peu près la suivante cette année :

- Les dépenses de personnel comptent pour 50 % environ du budget

- Les dépenses de fonctionnement (carburants, consommables…) pour 15% environ

- Les dépenses d’investissement comptent pour 35 %, soit environ 15 milliards d’euros (USA : sans doute 120 milliards de dollars en « acquisitions » de matériel uniquement, plus peut-être 70 milliards en recherche). En investissement, la France (15 % du PIB américain en parité de pouvoir d’achat) pèse à peu près 6 % des USA.

2°) Constat : une armée en voie de paupérisation relative

Si l’on compare l’évolution des crédits militaires et celle du PIB, on voit que le budget militaire, depuis 10 ans, a progressé deux fois moins vite que le PIB. Mais si l’on compare le budget militaire à celui de l’Etat hors comptes sociaux, on s’aperçoit qu’il a progressé presque au même rythme. Pourquoi ? Parce que les comptes publics sont désormais alourdis par les régimes sociaux de plus en plus déficitaires, de sorte que l’Etat n’a plus les moyens d’investir… et cela vaut aussi pour la défense. En fait, avec Maastricht et les « critères de convergence » qui ont rendu impossible de faire en France ce qui s’est fait aux USA, l’Etat a été étranglé financièrement, et l’armée n’a pas pu être correctement entretenue (d’où le ridicule budget de recherche).

3°) Constat : une armée qui reste malgré tout stratégiquement significative

A noter que grâce au choix de la dissuasion, fait dans les années 60 par le pouvoir gaulliste, cette armée en voie de paupérisation relative reste capable de peser stratégiquement. La composante « dissuasion » des crédits d’équipement ne coûte « que » 2 milliards d’euros par an, et on sait son importance politique. Il est intéressant de noter que Sarkozy, à ce stade, n’envisage pas de la démanteler. Sans doute serait-ce un casus belli avec l’état-major.

Le projet Sarkozy

Passons maintenant au projet de Sarkozy pour cette armée française en voie de déclassement.

Projet : accélérer le déclassement de l’armée française en tant que telle pour préparer son reclassement dans l’armée « OTANienne », une « auxilia » pour la « légio » américaine.

Dixit Sarko en août 2007 :

« Je souhaite aujourd’hui mettre l’accent sur le dossier de l’Europe de la Défense. Bientôt dix ans après l’accord de Saint-Malo, le moment est venu de lui donner un nouvel élan. Ce qui a été accompli ces dernières années est loin d’être négligeable puisque l’Union a conduit une quinzaine d’opérations sur notre continent, en Afrique, au Proche-Orient, en Asie. Ces interventions démontrent, s’il en était besoin, qu’il n’y a pas compétition, mais bien complémentarité, entre l’Otan et l’Union. Face à la multiplication des crises, il n’y a pas trop plein, mais bien déficit de capacités en Europe. Je souhaite que les Européens assument pleinement leur responsabilité et leur rôle au service de leur sécurité et de celle du monde. Pour cela, nous avons besoin de renforcer nos capacités de planification et de conduite des opérations ; de développer l’Europe de l’armement avec de nouveaux programmes et de rationaliser ceux qui existent ; d’assurer l’interopérabilité de nos forces ; et que chacun en Europe prenne sa part de la sécurité commune. On ne peut pas continuer avec quatre pays qui paient pour la sécurité de tous les autres. Mais au-delà des instruments, nous avons aussi besoin d’une vision commune. »

Si l’on décode :

L’Europe n’ayant pas de réalité politique, on assume qu’elle se confond avec l’OTAN

Comme il n’y a plus d’argent dans les caisses de l’Etat français, il faut se fondre dans l’OTAN parce que là, au moins, tout le monde paiera (y compris les petits pays)

L’armée française va donc devenir une composante de l’OTAN. La France n’aura bientôt plus d’armée. La question de la souveraineté nationale n’est pas abordée par Sarkozy. Même la question de la souveraineté européenne est ignorée. L’armée française est une composante d’une force de police mondiale (et mondialiste) : l’OTAN, sous commandement américain.

Sur le plan pratique, les états-majors ont reçu confirmation de l’objectif suivant dans la loi de programmation 2008 : « Niveau de certification par l’Otan des postes de commandement projetables (terre, air, mer) et capacités de ces derniers. Cet indicateur mesure le taux de certification au regard de critères définis au niveau de l’Otan […] par la mesure de six critères : […] maîtrise de la langue anglaise, niveau de multinationalisation […]. Sa valeur cible en 2008 est de 100 % de niveau de certification du poste de commandement projetable de chacune des trois composantes, terrestre, maritime et aérienne. »

La France, qui a toujours veillé depuis l’époque De Gaulle à conserver la maîtrise sur toutes ses procédures de défense (pas de verrou américain sur notre arsenal stratégique, maîtrise complète de notre système de communication sur le champ de bataille) va donc achever d’intégrer totalement le commandement OTAN. En pratique, l’armée française doit devenir une addition de corps d’armée OTAN, c’est pratiquement ce qui va se passer.

Par ailleurs, dans le cadre de la maîtrise de la dépense publique décidée par le Gouvernement et « en préservant les capacités opérationnelles des armées » (comment ?), le ministère de la défense appliquera en 2008 la règle du non-renouvellement d’un départ en retraite sur deux.

Par ailleurs, cette armée en voie d’OTANisation sera de plus en plus composée de soldats issus de la « diversité ». L’action « Cadets de la Défense » vise les jeunes de 14 à 16 ans et doit faciliter localement la « mixité sociale » par « des contacts entre jeunes de milieux différents, à travers des activités sportives et de découverte du monde militaire ». Une expérimentation sera menée en 2008.

Le suicide droitard de mai 2007

En élisant Nicolas Sarkozy en 2007 (ou plutôt : en refusant de propulser Le Pen sur le devant de la scène), les électeurs droitards se sont probablement suicidés sans s’en rendre compte. Eux qui s’imaginaient que Sarko allait redresser la France, ils lui ont donné les moyens de l’achever.

Pour être capable d’assumer ses missions, une armée doit pouvoir garantir une disponibilité opérationnelle adéquate en situation de crises. Cela impose :

- que les capacités logistiques existent,

- qu’elles ne puissent pas être détruites, interdites ou gravement perturbées par l’ennemi.

L’armée française, telle qu’elle avait émergé des choix stratégiques fondamentaux opérés sous le gaullisme, constituait une force ramassée, mais capable de dissuasion et apte à faire face aux menaces sur les intérêts fondamentaux de la nation. Les industries de souveraineté étaient à peu près complètement maîtrisées. La chaîne de production des matériels de notre armée était entre nos mains, à quelques détails près. Demain, ce ne sera plus du tout le cas : avec l’OTANisation, la « multinationalisation » tous azimuts, nous aurons une armée qui ne pourra fonctionner que dans le cadre de l’OTAN.

Ainsi, après avoir perdu la souveraineté monétaire avec l'entrée dans l'euro, alors que le parlement national est devenu une chambre d'enregistrement des directives des directives d'une commission européenne non élue, voilà que nos forces armées, déjà anémiées par des restrictions de budgets depuis des années, par la suppression du service militaire aussi sans doute (il aurait fallu le faire évoluer, pas le supprimer), voilà que nos armées doivent être dégraissées.

On en parle peu. Les militaires ont un devoir de réserve. Pas de syndicats trotskistes dans l’armée. Alors on en parle peu.

On a tort. En dernier ressort, un pays sans armée est un pays inexistant en cas de crise internationale majeure. C’est bien plus grave que Sarkozy démolisse l’armée française, bien plus grave que tout le reste. Là, aujourd’hui, je suis sûr que vous ne connaissez pas le nom du chef d’état-major de l’armée de terre. Mais croyez-moi : si ça chauffe demain, en quelques heures, ce général aujourd’hui inconnu deviendra l’homme le plus connu du pays.

Selon un document interne de l’état-major de l’armée de terre, une trentaine de garnisons vont être fermées d’ici à 2012 et plus d’une dizaine de régiments dissous. Réduction du parc de chars Leclerc. On devrait en vendre 82, sur un parc de 355. On cherche quelqu’un pour nous les racheter. Pas sûr qu’on trouve…

Probablement pas de deuxième porte-avion, alors que notre unique unité est en révision régulière. Ce choix ne peut avoir qu’une signification : nous sommes une force auxiliaire de l’US Navy.

On s'arrête là. On a compris de quoi il s’agit : une force armée sous giron bruxellois, c'est à dire hors de contrôle démocratique et national. L'esclave paie le salaire de son gardien dans la logique impériale, et c’est bien ce qui se prépare. Dans quelques années, quand vous verrez défiler l’armée dite française sur les Champs, en fait, vous verrez défiler les troupes d’occupation OTANiennes en France. En temps normal, on ne s’en rendra pas compte, mais si le peuple français a la mauvaise idée de vouloir reconstruire un pôle de souveraineté politique alternatif au mondialisme, cette armée « défrancisée » sera retournée contre la population, et si par hasard on n’y arrive pas, on la désarmera (facile, elle dépendra de l’OTAN) et ce seront, une fois de plus, les Allemands qui viendront rétablir l’ordre à Paris.

C’est le retour à la féodalité, la noblesse en moins. Au Moyen-âge, au moins, la classe dominante payait l'impôt du sang. Aujourd'hui, on assiste à une sorte de féodalisation des nations envers le système mondialiste, avec des armées dépendantes totalement du réseau des multinationales pour leur équipement et des commandements intégrés au niveau supranational. La différence flagrante est que la classe dominante de ce système néoféodal ne paie pas les impôts, et ne va pas mourir au champ d'honneur. Une aristocratie sans noblesse, une bourgeoisie en somme, la bourgeoisie mondialisée adaptée à une machine d’Etat bourgeoise mondiale. Et pour servir cette machine, fort logiquement, une armée mondiale.

Et si ?...

Logiquement, le temps n'est pas au beau fixe entre les armées et le pouvoir politique. Quand on connaît le code de valeur des militaires, et sachant que l'armée est une des dernières institutions républicaines qui tiennent la route, on se doute que ça gamberge sous les képis. Les militaires, disait de Gaulle, s’exagèrent l’impuissance de l’intelligence et négligent donc de s’en servir… mais parfois, tout de même, ils font une exception. Quand ils voient que les banques centrales balancent 400 milliards d’euros sur les marchés pour apaiser les bourses, mais qu’il n’y a pas d’argent pour le deuxième porte-avion, ils doivent se poser des questions. Les militaires, ce sont des gens qui savent qu’ils peuvent mourir à la guerre, et que sur un champ de bataille, quand on n’a pas d’autre raison que l’argent, on est démuni au moment crucial.

Allez savoir ce qui se passerait si en France, à l’issue d’une période de troubles, un mai 68 en plus grave, le pouvoir politique devait se tourner vers l’armée.

Allez savoir ce que dirait la désormais petite muette, si elle pouvait parler…

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