Évènement

La Politique (Aristote)

Publié le : 02/05/2010 23:00:00
Catégories : Politique

aristoteClassique de la pensée conservatrice : la Politique d’Aristote.

Ci-dessous un rapide résumé, parce qu’on ne peut pas parler du conservatisme, en bien ou en mal, tant qu’on ne connaît pas ce texte.


*

Pour Aristote, la Cité diffère des autres communautés parce qu’elle recherche le bien le plus haut. Certes, la famille assure les besoins fondamentaux quotidiens (reproduction, production), le village en est une extension, et la Cité est, à premier examen, une extension de cette extension. La Cité est donc un fait de nature, et donc, l’homme est de nature un animal politique. Cependant, son caractère politique va au-delà de la nature. Disposant du langage articulé, il est inscrit dans le Logos. Dès lors, la Cité, dans l’ordre supérieur, n’est plus issue de l’addition des communautés infra. Au contraire, elle les précède, dans la définition de la justice.

Parenthèse nécessaire : cette notion de justice n’a pas, pour Aristote, le sens que nous lui donnons. A ses yeux, l’inégalité (y compris l’inégalité ontologique entre maître et esclave) est une chose juste, dans la mesure où elle est résulte d’une différence de degré dans la vertu (notion de justice distributive, voir « L’éthique à Nicomaque »). Cette pensée totalement différencialiste est aujourd’hui choquante. Pour la comprendre, il faut la situer dans son contexte : l’esclavage est, dans l’Antiquité grecque, aussi consubstantiel au système économico-politique que le salariat l’est à la « démocratie de marché » contemporaine. En ce sens, il faut comprendre (aussi difficile que cela nous paraisse) qu’Aristote est (par rapport aux normes de son temps) d’une très grande rigueur morale, lorsqu’il énonce que l’inégalité est juste, si et seulement si elle résulte d’une différence de degré dans la vertu.

En d’autres termes : la domination est justifiée, si elle le fait d’un homme supérieur, donc capable d’utiliser les esclaves au mieux de leurs possibilités. Point de vue d’une brutalité qui, aujourd’hui, nous paraît intolérable – mais règle morale logique, dans le monde d’Aristote. La conception de l’égalité des hommes dans le respect qui est dû à l’humanité présente en eux n’aurait eu, pour un Grec du IV° siècle, à peu près aucun sens. Aristote écrivait 4 siècles avant le Christ, 22 siècles avant la Révolution Française.

Cependant, Aristote n’est pas favorable à l’inégalité : elle lui indiffère – ce n’est pas la même chose. Elle n’est pas, pour lui, une construction poursuivie. Elle est l’état naturel des choses. C’est très net dans sa condamnation du communisme de Platon. Il ne l’examine pas sous l’angle du caractère souhaitable dans l’absolu. Ce qui l’intéresse, c’est avant tout sa faisabilité au regard de l’ordre naturel des choses. Il condamne le communisme, parce que, dit-il en substance, ça ne peut pas fonctionner.

Dans la pratique, la question du partage des fruits du travail deviendra insoluble, si les outils de production sont mis en commun. La propriété privée, explique-t-il, est de tradition, parce qu’elle répond en profondeur aux besoins spontanés de la nature humaine. Donc, à quoi bon la remettre en cause ? Pour assurer une plus grande unité de la Cité ? Erreur : la Cité est unie par l’amitié que se portent ses composantes. Vouloir dissoudre les composantes, c’est rendre impossible leur amitié.

L’argumentaire d’Aristote est donc entièrement appuyé, en dernière analyse, sur l’expression rationnalisée d’une sensibilité différencialiste : soyons différents, pour que chacun excelle dans son domaine, et pour que notre excellence construise notre attachement mutuel.

*

Fermons la parenthèse. Revenons au cœur de la thèse : quelle cité faut-il aux hommes ?

Et d’abord, quelles frontières pour cette cité ?

Pour Aristote, est citoyen celui qui participe aux affaires publiques. C’est le droit de participer aux affaires, et particulièrement d’accéder aux fonctions judiciaires, qui définit le citoyen. Les modalités d’attribution de ce droit restent, elles, variables selon les cités – Aristote précise simplement, dans un paragraphe que notre moderne HALDE n’approuverait pas, que la « communauté de race » est souhaitable, du moins s’agissant des grandes masses du peuple, pour éviter que ne se constituent des communautés infra.

Et ensuite, quelle constitution pour cette cité ?

Pour Aristote, la bonne cité est celle qui fait de bons citoyens. Mais qu’est-ce qu’un bon citoyen ? Ce n’est pas à proprement parler un homme de bien. Il peut l’être, ou pas. On juge de la qualité d’un citoyen par son utilité à la cité. Les gouvernants doivent être des hommes de bien, c'est-à-dire des hommes de haute vertu. Mais aux citoyens, on ne demande pas tant – il est impossible qu’un cité ne soit constituée que d’hommes de bien. Aux citoyens, on demande de tenir leur rang – ni plus, ni moins. Quant aux rangs dans la cité, ils dépendent de son organisation. Ainsi, un bon citoyen est un citoyen en accord avec les lois, normes et règles de sa cité.

Que sont ces lois, normes et règles ? Elles peuvent être très diverses, mais si elles sont cohérentes, elles doivent avoir pour finalité la vertu, parce qu’elle est la condition de la vie bonne (voir « L’Ethique à Nicomaque »). Ainsi, le bon citoyen n’est pas l’homme de bien, mais l’homme qui se plie aux normes et règles qui maximisent la vertu dans la cité. Ou pour le dire autrement : être un bon citoyen n’est pas être un homme de bien, mais vouloir l’être autant qu’on le peut, selon les voies indiquées par la cité.

Or, poursuit Aristote, si la bonne cité fait les bons citoyens, ce sont fondamentalement les bons citoyens qui font la bonne cité. C’est pourquoi le philosophe ne tranche pas entre les diverses formes de gouvernement. Sa longue critique de la république, de la royauté, de l’aristocratie, vise avant tout à prouver qu’elles ont chacune leurs avantages et leurs inconvénients, et qu’on ne peut pas, dans l’absolu, dire : cette forme-là de gouvernement est la meilleure. En revanche, ce qu’il estime pouvoir énoncer comme une vérité universelle, c’est que si les citoyens sont mauvais, la cité le sera aussi. A ses yeux (et, en cela, on peut le trouver supérieur à Platon), il faut se défier de la théorie, et se fier à l’homme, tel qu’il est, dans sa chair, avec ses qualités  et ses défauts.

Ainsi, l’aristocratique Aristote arrive paradoxalement à la conclusion que c’est par les vertus relatives de l’homme moyen que la cité est sauvée. Et il énonce cette loi, surprenante a priori étant donné ses prises de positions favorables à l’inégalité économique : il faut que dans une cité, le pouvoir soit fondamentalement et en dernier ressort entre les mains d’une classe moyenne honnête, facteur de stabilité. Inégalité, oui. Mais inégalité tempérée.

Ce qu’il entend par là, ce n’est, évidemment, pas notre « classe moyenne » contemporaine. En réalité, c’est la tranche médiane au sein des hommes libres. Aristote se défie de l’élitisme : à ses yeux, c’est la porte ouverte à une vision de la cité qui ruinerait la masse pour sauver un petit sommet. Il ne souhaite pas non plus éliminer l’inégalité, dans laquelle il voit la condition sine qua non de la diversité, donc de la possibilité d’excellences diverses. Pour lui, la cité qui fabrique les bons citoyens est celle dirigée, de fait, par les « citoyens moyens », parce que ceux-ci la dirigeront précisément en vue de l’amélioration du niveau moyen (puisque c’est leur niveau à eux) – à une condition toutefois : qu’ils soient de bons citoyens moyens, c'est-à-dire qu’ils veuillent tendre vers la vertu. Partisan de l’inégalité, Aristote est aussi un défenseur de la classe moyenne, parce que son désir d’ascension sociale fait d’elle, à ses yeux, un moteur d’élévation pour toute la cité.

Comment pousser la classe moyenne à vouloir s’élever de manière saine, c'est-à-dire non par la richesse matérielle, non par la puissance pour elle-même, mais par et dans la vertu ? Aristote répond : par un habile mélange entre gouvernement par la majorité et gouvernement méritocratique. Bien entendu, puisqu’Aristote admet qu’il faut que les guerriers aient le pouvoir pour que le pouvoir soit stable, on parle là, fondamentalement, du mérite aux armées – l’éducation, par ailleurs une fonction essentielle de l’Etat, doit former de bons citoyens moyens, mais pas sélectionner les gouvernants.

Tel est l’équilibre prôné par le philosophe. La dose correcte de gouvernement par la majorité assure le pouvoir de la  classe moyenne, et la dose correcte de méritocratie assure que la classe moyenne, pour s’élever au-dessus d’elle-même, cherchera à prouver son mérite. Et, ultime précaution, afin que cet appétit ne soit pas perverti, on veillera à ce que les emplois publics ne soient pas une cause d’enrichissement : il faut que la classe moyenne les désire non pour ce qu’ils rapportent, mais pour ce qu’ils représentent – c'est-à-dire l’intégration parmi les meilleurs.

Quand on referme la Politique d’Aristote, on se dit finalement que notre République, au temps où elle était elle-même, tendait beaucoup vers l’application de ses thèses – dans le contexte créé par 1789, c'est-à-dire dans une nation peuplée uniquement de citoyens-soldats. Une nation aussi qui, les temps ayant changé, se fia davantage à l’instruction et au mérite économique qu’à la guerre, pour sélectionner ses élites. Quant au rapport de notre République actuelle avec les idées d’Aristote, il est clair qu’il s’est totalement inversé : disparition de la classe moyenne, négation du mérite, règne de la valeur marchande. Où l’on voit bien ce qu’il faut penser de la prétention des sarkozystes à incarner « la droite ».

Partager ce contenu