Évènement

La question de la technique (M. Heidegger)

Publié le : 16/11/2009 06:00:31
Catégories : Philosophie

Heidegger

A l’heure où on nous parle beaucoup d’écologie, sans jamais nous expliquer ce qu’est l’écologie, ce qu’en tout cas elle devrait être pour avoir un sens, il peut être intéressant de relire Heidegger, et en particulier une conférence : « La question de la technique ».

Pour Heidegger, l’enjeu de la question posée à la technique, c’est la liberté du rapport établi avec elle. Ce rapport est libre si, et seulement si, il permet à notre être de surplomber l’essence de la technique – au lieu d’être surplombé par elle. Quelle est donc cette essence de la technique, que notre être doit dominer ?

La technique est le moyen des fins, dans l’activité humaine. C’est donc un dispositif. Mais elle n’est pas que cela. Sa dimension instrumentale ne recouvre que l’écorce de son essence. Cette essence est d’une autre nature. Il suffit, pour le comprendre, de constater que lorsque nous disons que la technique est le moyen des fins, nous nous bornons à ramener la question de la technique à la question du moyen par rapport à la fin, c'est-à-dire à la question des causes dans l’activité humaine.

Commençons par la technique au sens grec du terme. Nous constatons qu’une coupe sacrificielle a quatre causes : l’argent dont elle est faite, sa forme, sa destination (le sacrifice) et son producteur (l’orfèvre). Qu’est-ce que la technique, dans cette coupe ? Ce n’est ni la matière, ni la destination, ni la forme. C’est le rapport entre le producteur et les autres causes. C’est la manière dont l’orfèvre va donner une forme à la matière au regard de la finalité. Plus exactement, c’est le moyen par lequel l’orfèvre (cause efficiente) va répondre de son obligation : faire en sorte que l’objet (la coupe sacrificielle) soit effectivement produit. En d’autres termes, la technique est le processus par lequel un énoncé, « ceci est une coupe », devient une vérité.

Dans ces conditions, nous commençons à comprendre que l’essence de la technique est qu’elle est dévoilement. Une chose était cachée dans le domaine des potentialités. La technique la rend présente, l’amène devant nous, la dévoile.

Passons maintenant à la technique au sens moderne du terme. Sa particularité est qu’elle entend non pas révéler la vérité d’objets potentiels que le déploiement des forces naturelles porte en germe, mais imposer au réel une réalité étrangère aux forces naturelles. Elle ne vise pas à accomplir une vérité latente, mais à faire surgir, de force, une vérité étrangère à l’ordre naturel. Et pour cette raison, elle entreprend de violenter l’ordre naturel. Ce que nous appelons la rationalité du processus de production n’est rien d’autre que l’art de faire advenir la plus grande quantité possible de choses, à partir des ressources naturelles disponibles, pour faire advenir des choses qui n’existaient pas de manière latente, dans la nature.

Ainsi, alors que la technique grecque avait pour essence le dévoilement de l’être, la technique moderne a pour essence le dépassement du dévoilement. Elle poursuit l’objectif inconscient mais permanent de démontrer que la capacité de dévoilement de l’acteur est supérieure à la vérité latente que la nature porte en germe. En ce sens, la technique moderne, dans son essence, est une provocation. Elle cherche à faire faire quelque chose à l’homme, elle poursuit l’objectif inconscient de faire advenir l’homme d’une manière nouvelle, hors de la nature, ou plus exactement : dans l’arraisonnement de la nature. L’essence de la technique moderne est, en réalité, un discours : « Je décide de ce qui doit advenir, je fais advenir non ce qui était contenu en germe dans l’ordre naturel, mais ce que j’ai décidé qu’il devait advenir ».

Telle est l’essence de la technique. Notre être peut-il la surplomber ? Comment notre être pourrait-il surplomber un discours dont la particularité est qu’il s’efface devant nous ? Car la technique nous dit : choisis ton destin. Elle se donne pour supérieure à nous, en cela qu’elle nous ouvre symboliquement le chemin vers l’avenir, vers la concrétisation des potentialités même au-delà de la nature.

Heidegger répond en substance : notre être ne peut surplomber la technique que s’il surplombe le destin librement choisi. C’est  à dire que nous ne redevenons libres, maîtres non seulement de nous-mêmes, mais aussi de qui détermine ce nous-mêmes, que si nous comprenons qu’il n’y a pas de destin librement choisi, que la notion même de destin choisi est une escroquerie. Et ceci veut dire, très simplement : comprendre que Dieu n’est pas la cause efficiente de l’Etre, qu’aucun arraisonnement, même infini, ne pourra jamais le dévoiler, le faire advenir. Il est au-delà de la cause efficiente, il est la cause première, en amont de toutes les causes.

C'est-à-dire que notre être surplombe la technique, s’il cesse de rechercher la production comme dévoilement de ce qui n’est pas de manière latente, et recherche au contraire le non dévoilement de ceci. Parce que ce non dévoilement fonde notre rapport avec la vérité, il nous permet de comprendre notre liberté comme ce qu’elle est vraiment : le droit de contempler, sans faire advenir. Alors seulement, la technique devient non ce qui nous pousse à confondre cause première et cause efficiente, mais ce qui nous inclut dans un ordre des causes remis à l'endroit.

L’essence de la technique moderne, c’est la négation de l’essence. Notre être, par contre, c’est la contemplation de l’essence. Et notre être surplombe la technique, s’il l’utilise à ne faire advenir que ce qui est déjà en germe dans la nature, selon l’essence. En d’autres termes : notre être surplombe la technique à travers l’art. La technique maîtrisée par l'homme, c'est la technique au service du Beau, conforme au Vrai.

Cette conclusion de Heidegger est extrêmement importante sur le plan philosophique, lorsque nous réfléchissons à ce que devrait être le rapport à la technique demain, quand l’actuel système aura implosé. Elle implique qu’il ne nous faut pas renoncer à la technique en tant que telle, mais à l’essence que nous avons mis en elle – nous, par notre faute. Nous devrons, si l’on a bien suivi Heidegger, utiliser les techniques contemporaines, pour revenir à un rapport grec à la technique. C'est-à-dire que nous vaincrons le démiurge techniciste si nous refondons une esthétique, et si nous utilisons la technique pour accomplir, dans cette esthétique, non l’arraisonnement de la nature hors de nous, mais l’accomplissement de notre nature.

Il est temps de réfléchir à ce qu’impliquerait la construction d’une écologie conforme à la réflexion, difficilement contournable, de Heidegger. Et de réfléchir aussi, pour rire, à ce qu’est, en comparaison, l’écologie version Cohn-Bendit.

 

Partager ce contenu