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La Raison dans l'Histoire (Hegel)

Publié le : 14/10/2008 00:00:00
Catégories : Philosophie

hegel

La Raison dans l’Histoire est, avec la Phénoménologie de l’Esprit, un des deux textes centraux dans l’œuvre de Hegel. Il s’agit d’un cours développé, à partir d’un enseignement donné en faculté, entre 1822 et 1830. C’est certainement un des textes les plus importants de l’histoire de la pensée européenne : tant qu’à le relire, autant en faire une note de lecture pour Scriptoblog…

Compris comme la tentative de formulation d’une cosmogonie postérieure à l’écroulement de la pensée médiévale, La Raison dans l’Histoire constitue une thèse visant à définir l’Homme comme sujet de l’Histoire, une Histoire dont la nature devient l’objet. L’Histoire, chez Hegel, devient le nouveau cosmos, à l’intérieur duquel l’Homme échappe à l’attente passive du Salut pour aller vers le Progrès.

Cette conception renvoie implicitement à une théologie d’inspiration chrétienne, resituée dans un contexte idéologique extra-religieux. Dieu pour Hegel est la Raison aliénée dans la matière morte. L’outil est l’instrument par lequel l’Homme, en s’élevant au-delà de la nature, domine la matière par la pensée. Le machinisme naissant, à travers la révolution industrielle alors au berceau, apparaît donc pour le philosophe allemand comme l’instant où la pensée s’échappe de la matière, pour revenir vers elle et la dominer.

Cette théologie qui fait l’économie du concept de Dieu n’est possible qu’en sortant l’absolu de l’intemporalité. Chez Hegel, le temps est l’instrument d’une convergence de l’Etre vers l’absolu. Tout ce qui, dans le temporel, échappe à cette convergence, ne peut être qu’une transition nécessaire. Le mal est une étape vers le bien, la folie est une ruse de la raison, le servage est un dressage par lequel on prépare le barbare à liberté du citoyen. Pour le meilleur et pour le pire, La Raison dans l’Histoire annonce le déploiement du projet positiviste et conquérant de la modernité industrielle dans une Allemagne unifiée sous le règne prussien par Bismarck, le chancelier de fer.


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Hegel distingue trois niveaux d’écriture historique : l’histoire originale (description des faits et dégagement de leur sens dans une perspective ethnocentriste et temporellement connotée), l’histoire réfléchie (description des faits et dégagement de leur sens dans une perspective universelle et temporellement non connotée, généralement soit dans une approche pragmatique, soit dans une approche critique), et enfin l’histoire philosophique (perception des constances dans une perspective universelle et selon une approche critique, en prolongement de l’histoire réfléchie critique). Il entend comprendre l’histoire selon cette troisième approche : l’histoire philosophique.

Au centre de la conception philosophique de l’histoire : l’idée de la Raison (l’Idée), substance infinie de toute vie spirituelle, « contenu essentiel de tout ce qui est vrai ». La réflexion philosophique, qui vise à éliminer la contingence externe pour toucher à ce qui est vrai en soi, converge nécessairement vers l’Idée ainsi définie. « Le rationnel », écrit Hegel, « est ce qui existe de soi et pour soi. » Ainsi, toute conception philosophique de l’histoire reposera sur une hypothèse : une fin ultime domine la vie des peuples, qui est la convergence vers la Raison . Cette hypothèse ne résulte pas d’une présupposition vaine : elle est la vue générale de l’histoire philosophique, elle est la clef de voûte de l’édifice méthodologique. Si l’on n’admet pas que la Raison est ce vers quoi l’esprit humain doit tendre, alors on n’est pas hégélien, et l’on ne peut à vrai dire même pas comprendre Hegel.

Appuyé sur cette hypothèse structurante, Hegel regarde l’histoire avec ce qu’il appelle « l’œil du concept ». Cet « œil » particulier l’amène à discerner des « catégories » qui permettent d’isoler les isomorphies et de toucher aux dynamiques structurelles par-delà les formes momentanées qu’elles prennent : catégories du changement, qui permettent de discerner, au-delà de la multiplicité des formes de ce à quoi l’humanité aspire dans son histoire, l’unicité d’un objet universel, qui renaît constamment de sa propre disparition, toujours à un stade supérieur d’avancement – un objet universel qui est la Raison, c'est-à-dire l’impulsion régissant le monde (la providence divine des chrétiens), et que l’esprit humain peut seul extraire de la matière. L’homme, dit Hegel, doit donc chercher à connaître Dieu, car si Dieu n’est pas connaissable, alors le seul intérêt humain est dans le monde fini. Quant à la possibilité de le connaître effectivement, elle suppose la réalisation de l’Idée, donc la fin de l’histoire (1). La connaissance de cette impossibilité fonde le dépassement du sentiment, qui est la forme la plus médiocre de l’Idée, et ouvre la porte de la raison humaine comme processus vers l’Idée. La grandeur de la religion chrétienne est que Dieu s’est révélé à travers ce processus en tant qu’il est incarné dans l’humain, puisque par le christianisme, Dieu identique à la nature de sa volonté est révélé présent en l’homme, forme pure de la pensée. Par là, le particulier converge vers la Fin ultime, l’Idée, Esprit concrétisé, convergence qui oppose radicalement le christianisme au judaïsme, différentialisme de conservation dont le lien avec l’Esprit abstrait n’est pas dynamique. L’histoire, au sens chrétien, est le déploiement de la nature de Dieu dans un déterminé particulier – et le Mal, défini comme l’abolition temporaire de la Raison, est une phase de ce processus.

Cette histoire du déploiement de l’Idée est d’abord active dans le domaine de l’esprit. La substance de l’histoire est l’esprit dans son évolution, et l’histoire matérielle n’est que le support de cette histoire spirituelle. L’homme est l’être qui s’élève dans le domaine de l’esprit. C’est pourquoi il ne s’inscrit dans le sens de l’histoire que s’il contribue, par sa lutte particulière, à cette élévation universelle de l’esprit collectif. « L’œil du concept » doit discerner, dans les histoires qui font l’histoire, celles qui contribuèrent à cette élévation, car ce sont ces histoires-là qui révèlent les isomorphies fondamentales, d’où procède le sens général. Ainsi, telle ou telle lutte de peuple est inintéressante, qui n’opposait que des barbares à d’autres barbares. Mais quand les Grecs triomphent des Perses, c’est la Raison qui progresse dans l’humanité.

L’esprit a lui-même pour objet. La liberté est sa substance, car s’il tend vers son propre centre, il parfait sa liberté. Il est quête de liberté par essence. Sa finalité est de se produire lui-même, par ce processus de retour sur lui-même. Il prend conscience de lui-même quand il fait l’expérience de cette liberté, et aspire à cette liberté d’autant plus qu’il a pris conscience de lui-même. Capable d’autonomiser l’être par rapport à son désir, il sépare l’homme du reste de la Création.

Le peuple est la forme que l’Esprit prend pour s’incarner dans l’histoire. Il est porté par les individus, bien sûr, mais ceux-ci sont insérés dans une forme qui les conditionne : la culture de leur peuple. C’est parce que le peuple prend conscience de lui-même que l’Esprit prend conscience de lui-même, c’est à travers l’expérience de la liberté politique du peuple que les individus s’ouvrent la porte de la liberté spirituelle. L’homme, chez Hegel, est humain parce qu’il est socialisé.

L’histoire universelle est la présentation de l’Esprit dans la présentation de son effort, à travers les divers peuples, pour progresser dans la conscience de lui-même. Les despotismes orientaux n’offraient la liberté qu’au despote. Les Grecs et les Romains prirent conscience de la liberté de quelques-uns, et donc ils ouvrirent à quelques-uns les portes de l’Esprit. Ce sont (nous dit Hegel) les nations germaniques qui sont les premières arrivées à l’idée, par le christianisme, que tout homme est libre. Ainsi, la substance de l’Esprit s’est progressivement révélée dans l’Histoire, de peuple en peuple – et, sous-entendu de Hegel, c’est l’Allemagne qui hérite du flambeau de la civilisation (2).

Pour autant, Hegel n’idéalise pas le rôle du monde germanique. L’Esprit d’un peuple, dit-il, est une forme particulière, à ne pas confondre avec l’Esprit universel. Cette forme s’explicite au cours de l’histoire de ce peuple. Elle commence par construire une culture, puis elle dégénère en excès de culture, et enfin en perversion de la culture. La culture est une mise en forme de l’Esprit du peuple qui rapproche cet Esprit de l’universalité. L’excès de culture se manifeste quand les déterminations que l’Esprit portait en lui-même sont dépassées par leur mise en forme. Dès lors, l’Esprit ne rencontre plus d’opposition à son expansion, et il se perd en jeux sans enjeux. Il n’y a, pour ainsi dire, plus rien à réaliser. L’intérêt majeur, public, s’est retiré de la vie de ce peuple, dont la culture dégénère en perversion, puisque le seul moyen de maintenir une tension est de détruire, faute de pouvoir construire davantage. Ce peuple n’a plus qu’à devenir province d’un autre peuple, où prévaut un matériau supérieur, qui lui a encore un combat à conduire pour expliciter une forme de l’Esprit. Cette caducité de l’expérience culturelle, dit Hegel, ne doit pas être vécue comme une déchéance. La province, en s’incorporant, peut entrer à nouveau dans le mouvement de l’histoire – à une autre place. C’est justement ce principe de caducité des peuples qui explique que l’histoire spirituelle ne soit pas immobile : il faut que l’ancien meure, pour que le nouveau naisse. Ce processus de destruction/renaissance est rendu possible par les passions, qui sont, pour Hegel, une ruse de la Raison(3).

Les passions sont l’instrument par lequel une forme, parvenue à une certaine phase de sa réalisation, se consume pour s’anéantir dans l’histoire universelle et renaître, ouvrant la porte à de nouvelles formes de l’Esprit. La passion rend possible la « mise sous tension » de la forme de l’Esprit entre l’universel et sa négation par l’individualité, et ainsi elle ouvre la porte au conflit qui donnera naissance à la nouveauté. Peuples et individus cherchent leur bien propre par la passion, mais cette quête précisément, en obligeant les formes de l’Esprit à muter, est instrument d’une cause plus haute, qui est la marche de l’Esprit vers la conscience de lui-même. L’individualité ignore qu’elle réalise une forme de l’Esprit du peuple en exprimant sa passion – et pourtant, c’est bien ce qu’elle fait. Le peuple, en cédant à ses passions, n’a pas conscience d’extérioriser le noyau de son Esprit spécifique – et pourtant, c’est bien ce qu’il fait.

Les individus ont de la valeur, dit Hegel, quand ils sont conformes à l’Esprit de leur peuple, lorsqu’ils sont à même d’exprimer cet Esprit. C’est pourquoi la moralité consiste à accomplir ce qu’un certain état impose dans la société, et pour le fonctionnement de la société (4). Les grands hommes sont des individus qui, dans un certain état supérieur, ont été à même de réaliser l’Esprit de leur nation jusqu’à son terme. En ce sens, un grand homme est un héros, qui se fait souvent inconsciemment agent d’un but supérieur.

L’outil matériel de cette réalisation de la Raison par un peuple agissant selon une moralité définie comme ci-dessus est l’Etat, qui assigne aux individus leurs états particuliers. L’Etat est la figure concrète de l’universalité, telle qu’elle s’incarne dans le corps social. Pour Hegel, c’est dans l’Etat seulement que l’homme a une existence conforme à la Raison (5), parce que c’est en l’Etat que la volonté subjective s’accorde à la volonté universelle. En ce sens, l’Etat est le peuple qui prend conscience de lui-même et forme un tout organique. La conception rousseauiste d’un « état de nature » qui serait aussi celui de la « liberté » est donc irrecevable : la liberté se construit par la conscience de l’esprit qui revient sur lui-même, et ce mécanisme n’est possible dans l’histoire des peuples que par l’édification de l’Etat – c’est la nature qui opprime, c’est la culture qui libère (6). Religion, art et philosophie forment un tout, qui doit relier le subjectif à l’universel en s’accomplissant matériellement dans l’Etat. L’Etat devient ainsi l’Idée spirituelle présente dans la vie du peuple, parce qu’il extériorise la volonté humaine dans ce qui la fait accomplir une forme particulière de l’Esprit.

Toute l’histoire humaine est, sur cette base, comprise par Hegel comme un processus menant, par le progrès, de l’ignorance de l’Esprit par lui-même à la connaissance de l’Esprit par lui-même. Il s’est appuyé sur cette base théorique exceptionnellement riche pour une histoire universelle appliquée qui, elle, souffre de nombreuses imperfections. C’est pourquoi nous ne nous attarderons pas sur sa description des diverses civilisations : d’abord elle ne fait qu’illustrer son propos théorique, ensuite elle est aujourd’hui largement dépassée, les progrès de l’archéologie et de l’anthropologie faisant qu’une partie significative des hypothèses (universellement admises au début du XIX° siècle) sont aujourd’hui remises en cause. De cette description erronée, Hegel tire d’ailleurs quelques conclusions de détail que l’Histoire a déjà rendues caduques. Il est vrai que le principe même de son œuvre, la reconnaissance de la nécessité de la caducité pour l’accomplissement du mouvement historique, implique qu’il avait certainement conscience de n’énoncer, dans la Raison dans l’Histoire, que des vérités subjectives et momentanées.


(1) On remarquera la supériorité formidable de cette formulation sur la conception française jacobine, qui organisa le culte de la Raisonpar opposition au christianisme, alors que dans le système de pensée allemand, ce culte vient en appui du christianisme. On touche là à une des raisons de fond du recul relatif de la pensée française au XIX° siècle (à l’époque de Montesquieu, Voltaire et Rousseau succéda celle de Hegel, Schopenhauer et Nietzsche).

(2) Rappelons que Hegel était en quelque sorte, à la fin de sa vie, « l’intellectuel institutionnel » de l’Allemagne sous domination prussienne.

(3) Comment, en lisant ce passage de Hegel, ne pas penser à notre France, qui fut la forme dominante de l’Esprit de l’Europe de Montaigne à Rousseau, et depuis n’a pu que se mettre à la remorque, comme une province intellectuelle tantôt de l’Allemagne, tantôt des Etats-Unis ? Comment ne pas penser à la Révolution Française, apothéose et mort de la forme française de l’Esprit européen ?

(4) Hegel enseigne au moment où la Prusse tente (sans succès d’ailleurs) de diffuser son esprit à l’ensemble de l’Allemagne. Plus tard, c’est cette idée, qui subordonne l’individu à la réalisation de l’Esprit national, qui suscitera en particulier les plus véhémentes critiques de Karl Popper, le théoricien de la société ouverte, lui faisant dire qu’on trouve chez Hegel les racines du totalitarisme nazi. Critique fondée en partie, mais en partie seulement : Hegel n’envisage pas, à ce stade, que les passions individuelles soient niées, mais simplement qu’elles soient utilisées.

(5) Le roi de Prusse Frédéric-Guillaume Ier disait à ses sujets, quand ils discutaient de sa politique : « Nicht räsonieren ! » - « Ne raisonnez pas ! ». Sous-entendu : je le fais pour vous. Il est difficile de ne pas partager le malaise de Karl Popper, quand Hegel s’abîme dans un véritable culte de l’Etat prussien. Malaise qui fut d’ailleurs aussi celui de Nietzsche, lequel parla de l’Etat hégélien comme de la « Nouvelle Idole » (Also sprach Zarathoustra).

(6) Réfutation du « Discours sur l’origine de l’inégalité » - imparable, même si elle a été formulée dans une perspective différentialiste et inégalitaire germanique, différent du cadre universaliste et égalitaire de Rousseau.

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