La religion dans la démocratie (M. Gauchet)

Publié le : 30/08/2010 23:00:00
Catégories : Sociologie

Gauchet

Marcel Gauchet (MG) s’intéresse ici à l’histoire de la laïcité pour éclairer les conditions de sa présente crise.

A ses yeux, la modernité est, tout simplement, la « sortie de la religion », c'est-à-dire non la disparition de toute croyance religieuse, mais l’anéantissement par la démocratie représentative du caractère structurant de la religion sur le plan politique. Il ne s’agit donc pas, toujours à ses yeux, d’analyser une « laïcité » qui serait parfaite neutralité à l’égard du religieux, mais bien de décortiquer la crise d’un mode de pensée fondamentalement areligieux, d’un moment historique où la politique, définie comme libératrice, a pris la place de la religion – un moment que nous avons pris l’habitude de dissimuler sous les atours plus neutres d’une simple mise à distance.


La présente crise correspond, pour MG, au dépassement de ce moment : le problème de la laïcité est, fondamentalement, qu’elle n’a plus de contre-pôle religieux pour s’équilibrer. Elle était combat, et ayant vaincu, elle perd sa raison d’être, et pour finir son essence même. Le projet était non de détruire la religion, mais d’instaurer un ordre politique qui ne serait pas déterminée par elle. Il ne s’agissait pas d’interdire la pratique religieuse, mais d’établir que les citoyens, dussent-ils être influencés par la religion, ne devaient pas sur la place publique arguer de celle-ci pour justifier l’orientation qu’ils entendaient donner à la vie de la cité.

Donc, puisque ce point est acquis, la « laïcité » a cessé de pouvoir être définie, vécue, pratiquée explicitement, en tant qu’elle est, d’abord, une idéologie de combat. N’ayant plus rien à affronter, elle implose en tant que catégorie. Ne se confrontant plus au sacré, elle est elle-même désacralisée.

Cette implosion entraîne aussi la fin des idéologies, c'est-à-dire la fin de la religion modifiée, réintégrée dans le cours historique, dans le projet progressiste si l’on  peut dire. En d’autres termes, pour MG, la victoire complète de la « laïcité » sur la religion comme structure fait disparaître non seulement la religion comme structure, non seulement la « laïcité » comme idéologie de combat… mais aussi l’idéologie, qui se nourrissait secrètement du recyclage du religieux.

Au final, il ne reste, donc, plus qu’un néant à l’intérieur duquel l’homme erre à la recherche de l’être.

Résultat : en face de l’islam, en face du prosélytisme pentecôtiste, en Europe, il n’y a rien. Aucun contre-pôle ne peut émerger. D’où l’incapacité de la solution politique française (la République, la Nation) à se défendre contre les résurgences de la coutume et de la communauté fermée. La morale française, laïcisée après la laïcité, implose en face de morales qui, elles, bénéficient d’une structure créatrice du sens.

Certes, ces résurgences peuvent aussi, en partie, offrir précisément à la laïcité ce qui lui manque : des combats à mener. Mais quelque chose s’est cassé entretemps, comme si, en traversant une période assez longue de victoire assumée, le camp laïciste avait en quelque sorte pris conscience de son absence d’être propre. Comme si, aussi, la nature même de la revendication émise par les résurgences religieuses prenait à revers l’argumentaire laïc.

Approfondissons ce point.

La modernité, pour MG, n’est pas tant caractérisée par l’individualisme que par l’autonomisation du collectif à l’égard du religieux. Nous avons, en quelque sorte, l’impression que la modernité est individualiste, alors qu’en réalité, son individualisme n’est qu’une conséquence, un effet annexe, de sa caractéristique première : l’émergence de l’Etat souverain dans l’ordre politique au-dessus de la religion. Sous cet angle, 1789 n’est que l’aboutissement du « travail historique » de l’absolutisme royal.

Avec la phase républicaine et libérale de la modernité, en gros après 1800, cette conséquence secondaire, l’individualisme, est devenue optiquement l’essence même de la modernité – progressivement, parce que la démocratie, en substance, était obligée de se penser comme un parti de l’autonomie (contre l’Eglise, parti de l’hétéronomie). Mais l’autonomie de qui ? Du peuple pris comme un tout, ou des individus ? L’histoire a répondu : des individus.

Il s’agit donc, au cours du XIX° siècle, de moins en moins de subordonner le religieux au politique, et de plus en plus de les séparer – une démarche dont l’aboutissement sera la loi de 1905. Le hic, c’est que cette phase détruit en réalité le moteur de la modernité, l’Etat, pour ériger en principe actif sa périphérie mue, l’individualisme (d’où l’émergence d’une société civile distincte du champ politique).

Voici mises à jour les racines entremêlées de la crise contemporaine de la laïcité : ayant triomphé de la religion comme structure, elle n’a plus de projet propre ; l’Etat ayant été relégué progressivement au second plan par l’individualisme triomphant, elle ne peut pas, non plus, espérer de lui une refondation, au moment où les religions, transformées par l’individualisme, reviennent à la charge – non plus comme éléments structurants, mais comme nouvelle expression de l’individualisme.

La reconnaissance de la diversité sociale est désormais incluse dans le « logiciel » républicain, mais l’Etat n’est plus l’instance souveraine indiscutable ; des expressions de l’individualisme peuvent se constituer en « communautés » d’un type nouveau, et le démanteler par le bas, tout en souscrivant aux principes mêmes issus de la « laïcité ». En se séparant de l’Etat, l’Eglise, ou plutôt « les » Eglises, se sont donné les moyens de se reconstituer comme principes structurants de bas en haut, hors du champ de contrôle reconnu à la puissance étatique.

En somme, la « laïcité » a si bien gagné, qu’elle se retrouve en tête à tête avec elle-même, dans une « bulle » coupée du réel social. Notre culture politique héritée est, dit MG, virtuellement morte : « les termes du rapport entre religion et politique, sur lesquelles elles [notre culture politique héritée et la laïcité] s’étaient définies, se sont radicalement déplacés. »

Pour MG, il faut donc complètement repenser notre grille de lecture des relations entre démocratie et religion. Le prétendu « retour du religieux » est, à ses yeux, la traduction d’une fuite des individus devant une liberté et une responsabilité qu’on leur impose. L’individualisme contemporain n’est en effet pas tant le résultat d’une revendication de bas en haut qu’un report des responsabilités de haut en bas.

La religion revient donc, d’une certaine manière, mais sous une forme complètement transformée : ce n’est plus une structure hétéronome qui s’oppose à l’autonomie démocratique, c’est une réaction devant l’excès d’autonomie. Inversement, la démocratie n’est plus un principe qui s’opposerait au religieux, mais une machine à créer ce report de haut en bas, générateur de ce que nous appelons « retour du religieux », et qui est, en réalité, abolition du politique.

La victoire de la démocratie portait donc bel et bien en germe le retour en force d’un principe adverse : la religion, la communauté soudée, structurée par la religion, qu’elle avait préalablement complètement évacuée. Voici venir l’âge des identités – et donc, la fin de la démocratie comme projet central de nos sociétés.

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