La République néo-ethnique

Publié le : 20/05/2007 00:00:00
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france_croquis

La France, par son essence, est une nation spirituelle. Elle n'est pas fondamentalement et consciemment basée sur l'ethnie. Mais que faire pour maintenir l'illusion de la nation quand on a tué la spiritualité et qu'on refuse l'ethnicisme ?

Proposer les deux à fois, mon général !

La preuve... à la télé, l'autre soir.

Bon ça y est Chirac est parti.

Assis sur mon canapé, la télécommande hors de portée et dans un état de flemme trop avancé pour tenter de zapper, je me le suis donc farci une dernière fois, pour ainsi dire à mon corps défendant , en écoutant son discours d'adieu et les commentaires qui allaient avec. Et après tout je ne le regrette pas, car ainsi j'ai peut-être un peu mieux compris, in extremis, la nature mutante de la France laissée par Chirac, telle qu'elle s'apprête à affronter le siècle.

Chirac aura donc parlé de la Nation et de l'identité dans son discours de départ. Rien de bien étonnant là dedans. Les gens voulaient en entendre parler. Cette réalité aura imprégné toute la campagne et Chirac, on l'a remarqué depuis un certain temps, ne sait plus dire aux gens que ce qu'il imagine qu'ils veulent entendre, avec le risque de se planter comme pour le référendum. Il aura exhorté la « grande Nation » a rester unie, fidèle à son passé, en dépit de ses différences. Qu'on le veuille ou non, cela aura traduit le retour en grâce, sinon en force, de la Nation dans le langage politique au plus haut niveau.

Ensuite, quand les micros se sont tendus vers tout ce que le paysage politico-intello-médiatique français comptait de grandes et de moins grandes autorités, tout les interviewés ont cherché, comme on le fait lors d'un pot de départ à la retraite ou lors d’un enterrement (la différence est parfois mince), à placer leur petit compliment, à mettre en avant le petit point positif sur la carrière du bonhomme.

Et là, un événement est revenu inévitablement, unanimement : Chirac aura été l'homme du refus de la guerre en Irak. Il aura à cette occasion affronté la première puissance mondiale et quelques uns de ses alliés européens et pas des moindres. Il aura été l'homme de la paix et de la souveraineté nationale.

Et en effet, les dernières années du règne de Chirac auront été placées sous le signe de la paix, à tous les niveaux. International au sens large, Européen, français. Si on devait définir la France que Chirac a voulu laisser derrière lui, ce serait : la Nation de la Paix.

Mais est-il seulement possible de faire de la paix le but transcendant d'une nation, et à quelles conditions ? Revenons sur la nature de la Nation Française.

La Nation française est, et a toujours été, une construction idéologique et politique (je vous conseille « Céfran » de Michel Drac, auteur Scriptoblog en vente sur le site). Cela signifie qu'elle a toujours été construite sur un but, un dessein, soucieuse de sa destination plus que de l'origine des ses composantes. Dans une Europe extrêmement marquée par le fait ethnico-culturel, elle a toujours été un train qu'on pouvait prendre en marche, d'ou sa capacité d'assimilation hors du commun. Elle a été fille ainée de l'Eglise; elle a été la patrie de la raison triomphante et des droits de l'homme. Elle a flirté avec son rejeton teuton illégitime, le marxisme. Elle a toujours bien accueilli les universalismes, même si elle a souvent sauté du coq à l'âne.

On sait donc par opposition ce qu'elle n'est pas : une nation ethnique. C'est à dire une nation liée uniquement par le sang, par le temps qui crée les habitudes, donc les rites et qui vit de la mémoire des ses racines, de ses combats, de ses propres mythes unificateurs, sans nécessité autre que de continuer à être et à permettre à ses membres de vivre ensemble, par goût et par intérêt.

La France est incapable de se définir comme une nation ethnique. Il lui faut un dessein.

N'étant plus fille aînée de l'Eglise depuis la révolution, n'étant plus la patrie d'un rationalisme absolutiste depuis la déconfiture des idéologies matérialistes, elle s'est donc trouvée une nouvelle transcendance : elle sera la Nation de la paix. De toutes les paix : au dedans et au dehors. Il n'est d'ailleurs finalement pas étonnant que la France se soit choisi la paix comme nouvelle vocation. Elle traînait, la paix, il n'y avait qu'à la prendre.

Nous baignons depuis, disons, une trentaine d'année dans le contexte européen. Après la guerre, la perte définitive des colonies et dans le cadre de la menace soviétique, l'Europe s'est imposée comme notre référence quasi unique. Or, son moteur, son but premier, avant même l'efficience (sic) économique, c'est la paix. Et depuis le début, la France s'est projetée corps et âme dans l'Europe politique. Elle s'y est quasiment identifiée.

Rien d'étonnant alors que la recherche de la paix, raison d'être de l'Europe, ait été intériorisée par la France. Et comme la paix en Europe, après deux guerres mondiales et un génocide industriel, semble un but à même de transcender tous les particularismes nationaux, la France, soumise aux difficultés de cohésion intérieures que l'on sait, a adopté la recherche de la paix comme idéologie transcendante, comme dessein, persuadée en cela de se remettre à nouveau dans le sens de la marche, dans le sens de l'histoire en quelque sorte.

Malheureusement, il y a une différence entre la paix entre les nations et la paix au sein d'une nation. Dans l'histoire des nations, la paix est une condition préalable. Dans la genèse des nations, on dira que la paix entre deux groupes humains déjà constitués en nations peut être un préalable à la constitution éventuelle d'une nouvelle nation. Mais au sein d'une nation, une vraie, la paix est un donné, une condition d'existence, pas un dessein. Le stade de la vie des nations ou la question de la paix intérieure se pose, c'est la naissance...ou la mort.

Dans le cas des relations entre les nations qui composent l'Europe, la recherche de la paix est une étape vers la concrétisation éventuelle d’une future nation européenne, dans le cas de la France elle pose le problème de son existence.

La France d'aujourd'hui, en voie de communautarisation, commence à se décomposer en une multitude de petites nations intérieures ethnico-politico-religieuses. Et de ce point de vue là, si on prend la photo, en quelque sorte, la France ressemble effectivement à l'Europe. Elle est plus ou moins dans le même état... mais pas dans la même dynamique : elle ne va pas dans la même direction. Elle va dans une direction opposée. La recherche de la paix fait aujourd'hui de l'Europe une nation en devenir tandis qu'elle traduit en France une potentielle disparition. Sur le chemin de l'histoire, les deux « nations » se croisent. Et il va malheureusement sans dire que si la France venait à poursuivre dans la direction de la dislocation, l'Europe ferait demi-tour pour la suivre.

Exit donc l'illusion, entretenue par l'aventure européenne, qu'il est possible de faire de la recherche de la paix intérieure la force transcendante qui permette de mouvoir une nation, et surtout que c'est un signe de bonne santé. Le « vivre ensemble », sorte de laïcité à plus de deux, n'est jamais qu'une nouvelle ligne de front potentielle, une manière de calmer de d'annihiler les antagonismes.

Par conséquent, entre refus officiel de l'ethnicité (nom rude du communautarisme) et l'inexistence d'une projet authentique et moteur ( (Le « vivre ensemble », autre nom pour la « Nation de la paix » qui fait des ronds dans l'eau), comment définir ce qu'est dans la réalité la nation française telle qu'on essaye de la construire sous nos yeux, et telle qu'on essaye de nous la vendre ?

Et bien, reconnaissons que la France du XXIème siècle est une nation construite artificiellement sur un schéma « néo-ethnique », ou « post ethnique », schéma reposant sur des inversions de valeurs et des contradictions destinées à maintenir l'illusion d’une transcendance. On fait une chose tout en faisant énormément d’effort pour donner l’impression qu’on fait le contraire.

Je m'explique.

Quelle différence entre la société du « vivre ensemble », sans autre justification que de vivre ensemble, par habitude et par intérêt, et une société ethnique ? Fondamentalement aucune. Sauf que...la nature humaine est la nature humaine, et les sociétés ethniques ont tout de même certaines caractéristiques incontournables : le sang, les rites, les mythes, la mémoire. Hors idéologie transcendante réelle, il n'y a pas le choix : c'est ça, ou le chaos. En politique, il n'y a rien en deçà de l’ethnique, donc quand on n’a que l’ethnique, on se raccroche à l’ethnique.

Or, en France, il n'y a plus de sang commun et pas davantage de rites, la mémoire pose problème. Il reste un mythe : la République. La république va donc s'ingénier à entretenir son propre mythe jusqu’à en faire une somme de toutes les régressions ethniques. Le tout en déniant officiellement toute entreprise ethniciste.

Au nom de la paix « transcendante » (entendez par là le « vivre ensemble »), la nouvelle idéologie républicaine exalte un « sang » nouveau : le sang métissé. Elle crée une mémoire nouvelle et des mythes nouveaux (souvenons-nous de la coupe du monde 98…). Elle va crée des héros : Noah ou l'équipe de France de foot. Elle crée des rites : l'écran géant sur la place de la mairie pour voir l'équipe de France de foot ou n'importe quelle autre équipe de sport, pourvu qu’elle soit métissée. Elle crée ou encourage les fêtes du vivre ensemble : fêtes de la musique, fête des voisins, gay pride. Bref, un ensemble de rites sortis de nulle part.

La République tente de stopper la dislocation du cadavre de la Nation en devenant néo-ethnique régressive, le tout sur fond de négation de l'ethnicisme. Le métis sert au républicain de 2007 comme le « gaulois » servait au républicain de 1907 : faire croire qu’il reste une mystique à la France devenue républicaine, alors que la République post-rationaliste n’a aucune mystique vraie. Le régime républicain post-rationaliste est ethniciste par essence, c’est son secret.

Tout cela a un prix et comporte de sérieux risques.

Tout d'abord, le refus officiel de l'ethnicisme au sein de la République, c'est à dire de la prolifération des nations dans la nation, nécessitera probablement quelques génocides culturels – pour fabriquer la « nation métisse », il faudra écraser toutes les nations « non métisses ». Nous sommes donc tous, hormis les banlieusards et les bobos intégralement déracinés, déjà totalement soumis à la marchandise (et au foot pour les plus sportifs), des vendéens en puissance.

Ensuite, en poussant la logique ethnique – même sous couvert d'idéalisme – à son maximum pour tenter de sauver ce qui peut l'être, on perdra fatalement toute notion du « pourquoi ? ». Pourquoi voulons-nous vivre ensemble après tout ? La raison et le dessein s'en seront allés de notre définition de la nation. Lorsque viendront les temps sombres, qui sait si le souvenir de la coupe du monde suffira à tenir l'édifice ? J’ai mon idée sur la question…

Mais surtout, est-ce en favorisant les ressorts intimes de l'ethnicisme qu'on éradiquera les réflexes ethniques profonds, ceux qui remontent à plusieurs siècles ? On ne peut pas discréditer l’ethnicisme au nom d’un fait ethnique en construction.

Comment ? Le sang du métissage est celui de l'homme – du français – supérieur ? Comment se peut-il que tous les hommes soient égaux et identiques mais que leur mélange leur soit supérieur ?

Comment ? La culture métissée – le multi folklorisme - est supérieure aux autres ? Comment se peut-il que toutes les cultures se vaillent mais que leur mélange soit supérieur à chacune ?

Et qui dit culture métissée supérieure ou homme métissé supérieur dit forcément....homme ou culture inférieurs.

Non, le néo-ethnicisme ne pourra pas dégoupiller durablement la bombe ethnique en alimentant ses ressorts.

Il faudrait un siècle ou deux pour créer cette néo-ethnie métissée. Un ou deux siècles de concorde, ou à l'opposé d'épreuves terribles affrontées en commun et à même de générer les nouveaux mythes unificateurs. Je n'imagine ni l'un ni l'autre.

Le France, nation spirituelle, est morte en tant que telle. Elle est désormais multi-spirituelle, multi-ethnique, multi-culturelle. Sans racines ethniques réelles, elle marche au dessus du vide. Le syndicat de faillite, la République, a racheté le nom et tente de faire vivre la marque en réinventant une spiritualité de façade, la paix, qui n'est au final qu'un autre nom pour un ethnicisme artificiel et superficiel, un néo-ethnicisme promu et tenu à bout de bras par un état en faillite, et bien fragile au regard des ethnicismes, des vrais, qui pourraient bien le dévorer comme des bébés araignées dévorent leur mère.

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